{"id":170328,"date":"2024-08-20T22:23:52","date_gmt":"2024-08-20T20:23:52","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=170328"},"modified":"2024-08-21T07:49:18","modified_gmt":"2024-08-21T05:49:18","slug":"anthologie-22-perec-ma-rue","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-22-perec-ma-rue\/","title":{"rendered":"#anthologie #22\u00a0| Perec | ma rue"},"content":{"rendered":"\n<p>M\u00e9moire&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Rue Crespin du Gast du nom de Camille du Gast une femme plus qu\u2019une femme une exploratrice au destin peu ordinaire qui d\u00e9fiait les fronti\u00e8res de son temps,&nbsp;&nbsp;cantatrice, coureuse automobile, aviatrice, amie des animaux, son souffle flotte dans les recoins.<\/p>\n\n\n\n<p>Bord\u00e9e par la rue Oberkampf une art\u00e8re o\u00f9 bat le c\u0153ur de M\u00e9nilmuche la rue s\u2019\u00e9lance avec douceur, une m\u00e9lancolie cach\u00e9e, elle traverse le passage de M\u00e9nilmontant \u00e9troit presque secret avec ses petits immeuble aux droites ind\u00e9finies avant de se perdre discr\u00e8te dans la rue des Bluets aux maisons bourgeoises.<\/p>\n\n\n\n<p>Au coin de la rue Oberkampf l\u00e0 o\u00f9 le trottoir s\u2019efface presque sous les enseignes, un magasin d\u2019 habits pour enfants, un d\u00e9dale de cintres suspendus, de tiroirs clos, de placards aux gonds grin\u00e7ants. Les robes jupes pantalons \u00e0 une \u00e9chelle lilliputienne s\u2019entassaient pr\u00eats \u00e0 jaillir. Juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9 une laiterie-charcuterie \u00e0 l\u2019espace si r\u00e9duit qu\u2019on s\u2019y pressait \u00e0 trois pas un de plus pour y humer l\u2019odeur rassurante du lait frais et du jambon. On y trouvait aussi une teinturerie minuscule aux effluves d\u2019essence de t\u00e9r\u00e9benthine benzine p\u00e9trole, qui s\u2019\u00e9chappaient jusque sur le trottoir persistant sous nos pas. Le marchand de couleurs v\u00e9ritable alchimiste entour\u00e9 de bocaux de bo\u00eetes et de pots renfermant des tr\u00e9sors tout aussi dangereux. A ses c\u00f4t\u00e9s le petit cordonnier tout en simplicit\u00e9 le marteau battant ses rythmes, ses colles et ses brosses \u00e0 reluire.<\/p>\n\n\n\n<p>Un porche le mien marquait une fronti\u00e8re entre ce monde d\u2019artisans et l\u2019\u00e9picerie tenue par une famille de parents avec leur fille, vieille fille peut-\u00eatre, tout au d\u00e9tail au gramme pr\u00e8s. L\u00e0 on trouvait du saucisson \u00e0 l\u2019ail et des cornichons au vinaigre dont le go\u00fbt acide r\u00e9veille encore mes papilles, puis la boulangerie avec ses baguettes dor\u00e9es croustillantes et une vraie mie r\u00e9pandait son parfum d\u00e8s l\u2019aurore, dans la vitrine ses pots de roudoudous en coquillage et de mistrals gagnants ces bonbons-hosties remplis d\u2019une poudre acidul\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout le long se dressaient fiers de leur histoire des immeubles en pierre du XIX e si\u00e8cle de six \u00e9tages r\u00e9quisitionn\u00e9s autrefois par les allemands puis rendus par miracle \u00e0 leurs habitants.<\/p>\n\n\n\n<p>Le coiffeur autre alchimiste capillaire cach\u00e9 derri\u00e8re des rideaux tir\u00e9s,&nbsp;fa\u00e7onnait ses permanentes de ses produits soufr\u00e9s, un m\u00e9lange \u00e9trange. Le bougnat lui, tenait son caf\u00e9 o\u00f9 l\u2019odeur de Suze, Martini Pernod flottait autour des joueurs de bellotte. C\u2019\u00e9tait l\u00e0 que ma m\u00e8re commandait son anthracite, le meilleur, pour r\u00e9chauffer nos hivers. Et puis \u00e0 la fin de la rue un immeuble du style moderniste abritait l\u2019Arm\u00e9e du Salut rappel que la vie ne s\u2019arr\u00eatait pas \u00e0 la porte des autres.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur les trottoirs, dessin\u00e9es \u00e0 la craie blanche des marelles.<\/p>\n\n\n\n<p>Les voitures formaient une rampe d\u2019acier de chaque c\u00f4t\u00e9 de la rue.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, c\u00f4t\u00e9 pair qu\u2019au rez des immeubles de la ville il y avait la papeterie qui capturait mon regard d\u2019enfant avec ses vitrines d\u00e9bordant de promesses, avant de passer devant une laverie, cette n\u00e9cessit\u00e9 du quotidien qui rappelait que la machine \u00e0 laver \u00e9tait encore rare. Une usine haute imposait ses fen\u00eatres, se dressait sans que je sache si elle travaillait le bois, le m\u00e9tal ou le carton, elle surveillait la rue.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi la rue se prolongeait&nbsp;&nbsp;en b\u00e2timents aux porches en pierre et bois massif, leurs serrures lourdes ouvrant sur d\u2019autres mondes de cours int\u00e9rieures. Un garage d\u00e9labr\u00e9 une carrosserie une ruine qui ne voulait pas s\u2019effondrer marquait la fin de ce parcours, et en un dernier clin d\u2019\u0153il un magasin de jouets \u00e0 la vitrine hypnotisante fermait la boucle ramenant l\u2019esprit aux r\u00eaveries.<\/p>\n\n\n\n<p>La rue Crespin du Gast une simple trace de vie un morceau de m\u00e9moire du quartier.<\/p>\n\n\n\n<p>R\u00e9el<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a cette rue toujours la m\u00eame, je ne saurais dire pourquoi elle si importante pourquoi y revenir, un rituel, une sensation insaisissable me pousse \u00e0 faire ce d\u00e9tour \u00e0 parcourir les trottoirs un c\u00f4t\u00e9 puis l\u2019autre comme pour m\u2019assurer que tout est toujours l\u00e0 ou pour v\u00e9rifier que tout a chang\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Arriv\u00e9e par la rue des Bluets il y a les \u00e9clats de voix les rires la musique, le bruit des canettes de bi\u00e8re qui roulent sur les pav\u00e9s, c\u2019est un bowling maintenant, avant c\u2019\u00e9tait un coiffeur un autre, je l\u2019avais oubli\u00e9. Au coin du passage de M\u00e9nilmontant il y a une petite place pav\u00e9e et plant\u00e9e d\u2019un arbre \u00e9vanouie elle aussi dans les m\u00e9andres de ma m\u00e9moire d\u2019enfant.<\/p>\n\n\n\n<p>La rue simple autrefois est maintenant presque vide les commerces ont tous disparu. L\u2019usine qui dominait&nbsp;&nbsp;a \u00e9t\u00e9 transform\u00e9e en restaurant gastronomique un nom qui brille \u00ab&nbsp;Le Perchoir&nbsp;\u00bb la haut tout en haut avec l\u2019ascenseur une vue sur Paris sans r\u00e9servation bien-s\u00fbr on ne peut pas y entrer, il y a les r\u00e8gles les codes, les vigiles, les \u00ab&nbsp;Happy Hours&nbsp;\u00bb Les immeubles eux n\u2019ont gu\u00e8re chang\u00e9, rest\u00e9s les m\u00eames malgr\u00e9 le temps. Vers l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 de la rue pr\u00e8s des lumi\u00e8res de la rue Oberkampf, le garage d\u00e9saffect\u00e9 attend, mais il ne reste plus rien de la magie des jouets.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur le trottoir oppos\u00e9 \u00e0 part un restaurant tout est vide. Les arcades ne sont plus que des bureaux d\u00e9sert\u00e9es de tout commerce plus rien ne se vend ici. En marchant on arrive devant cette plaque, elle dit que l\u00e0 o\u00f9 j\u2019habitais il y a maintenant un \u00ab&nbsp;Mus\u00e9e Edith Piaf&nbsp;\u00bb. Je n\u2019y suis jamais all\u00e9e, c\u2019est sur rendez-vous, la prochaine fois sans doute. Au bout de la rue seule l\u2019Arm\u00e9e du Salut pour les messieurs a \u00e9t\u00e9 restaur\u00e9e. Rien d\u2019autre.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>M\u00e9moire&nbsp; Rue Crespin du Gast du nom de Camille du Gast une femme plus qu\u2019une femme une exploratrice au destin peu ordinaire qui d\u00e9fiait les fronti\u00e8res de son temps,&nbsp;&nbsp;cantatrice, coureuse automobile, aviatrice, amie des animaux, son souffle flotte dans les recoins. Bord\u00e9e par la rue Oberkampf une art\u00e8re o\u00f9 bat le c\u0153ur de M\u00e9nilmuche la rue s\u2019\u00e9lance avec douceur, une <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-22-perec-ma-rue\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#anthologie #22\u00a0| Perec | ma rue<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":604,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[6589,6056],"tags":[],"class_list":["post-170328","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-22-perec-lieu-reel-lieu-memoriel","category-cycle-ete-2024"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/170328","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/604"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=170328"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/170328\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=170328"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=170328"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=170328"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}