{"id":170663,"date":"2024-09-02T09:03:01","date_gmt":"2024-09-02T07:03:01","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=170663"},"modified":"2024-09-02T09:03:01","modified_gmt":"2024-09-02T07:03:01","slug":"anthologie-29-assis-sur-le-comptoir","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-29-assis-sur-le-comptoir\/","title":{"rendered":"#anthologie #29 | Assis sur le comptoir"},"content":{"rendered":"\n<p>12 novembre 1872, port de Leith, t\u00f4t le matin<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u2026 Ils ne peuvent pas me voir, assis sur le comptoir, trop d\u2019ann\u00e9es entre nous, je les vois de l\u00e0-bas sans pouvoir rien leur dire et sans pouvoir rien faire\u2026\u00a0<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><br>Il y avait du vent, il faisait froid, il pleuvait de cette pluie fine et tenace, insistante, ricanante, qui donne l\u2019impression qu\u2019elle est install\u00e9e l\u00e0, \u00e0 peine au-dessus des toits, pour toute l\u2019\u00e9ternit\u00e9. Comme le point sur le i de ma mis\u00e8re, comme sur la mis\u00e8re de tant d\u2019autres. Encore une bagarre dans mon pub la veille au soir, encore ce soiffard de John Silver qui portait bien mal son nom et ne valait pas clou, encore de la casse, encore la police. Je n\u2019avais pas fini de nettoyer tout ce carnage, je sortais des pieds de chaises, des morceaux de tables, des bouts de tissus qui avaient \u00e9t\u00e9 des bouts de v\u00eatement, du verre bris\u00e9, je savais que je ne serais jamais pr\u00eat pour ouvrir \u00e0 l\u2019heure le soir, mais je m\u2019en fichais. La mis\u00e8re, le temps de chien, \u00e7a aigrit les hommes, et \u00e7a aigrit encore plus les marins et les bagarres, c\u2019\u00e9tait de plus en plus souvent.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u2026 Ils ne peuvent pas me voir, et m\u00eame s\u2019ils le pouvaient, qu\u2019est-ce que \u00e7a changerait\u00a0? Ils ne l\u00e8vent plus les yeux au-dessus du cuir us\u00e9 de leurs godasses trou\u00e9es, trop de choses sur le dos, sur les \u00e9paules vout\u00e9es&#8230;<\/em>\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p><br>C\u2019\u00e9tait \u00e0 perdre la t\u00eate, toute cette satan\u00e9e pluie et le vent permanent qui vous la balan\u00e7ait dans la figure, une paire de claques en continu, toujours sur la m\u00eame joue, celle qui est d\u00e9j\u00e0 rouge, us\u00e9e par les rafales et meurtrie par le temps, meurtrie comme petit meurtre de notre envie de joie. Et puis l\u2019humide partout, le poisseux, l\u2019odeur de moisi qui s\u2019accrochait partout et qui pourrissait tout. Un peu plus et j\u2019allais me mettre \u00e0 parler tout seul quand je l\u2019ai vu, tout maigre dans son grand manteau de laine tremp\u00e9 avec le col remont\u00e9 et l\u2019eau du chapeau qui lui coulait dans le dos, je lui ai dit de rentrer, qu\u2019il pourrait tout aussi bien regarder les bateaux amarr\u00e9s dans le port \u00e0 l\u2019abri derri\u00e8re la fen\u00eatre. Il est entr\u00e9 et on a discut\u00e9 toute la matin\u00e9e, j\u2019avais propos\u00e9 du th\u00e9, vu qu\u2019il \u00e9tait habill\u00e9 comme un monsieur, mais il a pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 du caf\u00e9 et on a vite oubli\u00e9 le monsieur. On s\u2019est assis et on a discut\u00e9 sans penser un instant aux aiguilles de la pendule qui continuaient leur ronde. Il m\u2019a dit qu\u2019il f\u00eaterait ses vingt-deux ans le lendemain, mais il en faisait \u00e0 peine dix-sept, un visage d\u2019enfant p\u00e2le, ses habits humides collaient \u00e0 son corps mince, des mains aux longs doigts fins et un torse tout \u00e9troit corset\u00e9 par les fi\u00e8vres et les nuits de mauvaise toux.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u2026 Ils ne peuvent pas me voir assis sur le comptoir, je ne bouge pas, l\u2019endroit est sombre je les \u00e9coute, surtout lui, Robert Louis qui vient d\u2019entrer dans la vie, qui cherche encore la porte qu\u2019il essaiera d\u2019ouvrir avec ses mots et ses id\u00e9es \u00e0 lui\u2026<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Il m\u2019a beaucoup parl\u00e9, je l\u2019ai juste \u00e9cout\u00e9, comme j\u2019\u00e9coute d\u2019habitude les marins qui viennent s\u2019\u00e9chouer sur mon comptoir, les questions, les doutes, les regrets, les impasses et les espoirs. Les siens n\u2019avaient pas la m\u00eame couleur mais ils avaient la m\u00eame odeur. Il pensait \u00e0 devenir \u00e9crivain mais il n\u2019\u00e9crivait pas ou pas encore assez, il \u00e9tudiait le droit. Le droit, c\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 une d\u00e9ception pour sa famille qui le voyait construire des phares, comme son p\u00e8re, comme ses oncles, son grand-p\u00e8re, comme tous les hommes de la famille Stevenson qui eux avaient un m\u00e9tier utile qui sauvaient des vies en les \u00e9loignant des dangers de la c\u00f4te. Les phares, il avait commenc\u00e9 \u00e0 les \u00e9tudier, mais il s\u2019y ennuyait et sa sant\u00e9 fragile l\u2019avait aid\u00e9 \u00e0 quitter les rails de la pr\u00e9destination familiale. Lui voulait \u00e9crire, faire sortir des livres \u00e9clatants de ces cailloux si noirs, voir le monde et l\u2019\u00e9crire. Ce jour-l\u00e0, sous la pluie, il se souvenait de ce voyage qu\u2019il avait fait avec son p\u00e8re quelques ann\u00e9es plus t\u00f4t, il l\u2019avait accompagn\u00e9 un \u00e9t\u00e9 dans sa tourn\u00e9e des phares, ils \u00e9taient partis du quai juste en face de chez moi. Ils avaient vu Muckle Flugga. Une \u00eele de rocher noir pos\u00e9e sur la mer sombre et sous les nuages gris. En haut \u00e9tait pos\u00e9 le phare si blanc. Il y avait eu une \u00e9claircie, la lumi\u00e8re s\u2019\u00e9tait arr\u00eat\u00e9e sur le phare et sur le sommet de l\u2019\u00eele, les gardiens avaient ouvert la porte et faisaient silhouettes tout en haut du grand mur, les oiseaux, le bruit du vent. Les vagues qui venaient baiser les pieds de l\u2019\u00eele, avant de se retirer en fausses modestes, t\u00eate haute, avec ce respect de fa\u00e7ade qu\u2019ont les vassaux vaincus qui peaufinent leur vengeance derri\u00e8re leur soumission. Muckle Flugga l\u2019avait touch\u00e9, marqu\u00e9, harponn\u00e9. Pour faire revivre le souvenir, il venait de temps en temps se promener sur ce quai et regarder la mer en pensant que les vagues, si sages dans le port avaient peut-\u00eatre connu, en suivant les courants, les parages de l\u2019\u00eele, les rochers des Shetland. La pluie s\u2019\u00e9tait un peu arr\u00eat\u00e9e, il a regard\u00e9 l\u2019heure, m\u2019a remerci\u00e9 pour le caf\u00e9, pour l\u2019\u00e9coute et l\u2019abri et puis il est parti. Je l\u2019ai revu quelquefois, mais on ne parlait plus comme ce jour de novembre, juste les derni\u00e8res nouvelles et des banalit\u00e9s, mais c\u2019est depuis ce jour que je m\u2019int\u00e9resse aux livres, aux mondes qui sont dedans.<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u2026 Je reste assis sur le comptoir, sans bouger, il ne peut pas me voir tant il est dans l\u2019histoire, mais je suis toujours l\u00e0 et quand il lit, je lis par-dessus son \u00e9paule\u2026<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Quand je peux en trouver, je les cache sous le comptoir pour qu\u2019il soient \u00e0 l\u2019abri les soirs de grande bagarre. Mais d\u00e9s que j\u2019ai du temps, je file entre les pages pour vivre loin de mon bout de quai, d\u2019autres vies que la mienne<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>12 novembre 1872, port de Leith, t\u00f4t le matin \u2026 Ils ne peuvent pas me voir, assis sur le comptoir, trop d\u2019ann\u00e9es entre nous, je les vois de l\u00e0-bas sans pouvoir rien leur dire et sans pouvoir rien faire\u2026\u00a0 Il y avait du vent, il faisait froid, il pleuvait de cette pluie fine et tenace, insistante, ricanante, qui donne l\u2019impression <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-29-assis-sur-le-comptoir\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#anthologie #29 | Assis sur le comptoir<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":123,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[6773,6056],"tags":[6253,6849],"class_list":["post-170663","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-29-michaux-impossible-retour","category-cycle-ete-2024","tag-blaise","tag-stevenson"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/170663","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/123"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=170663"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/170663\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":170664,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/170663\/revisions\/170664"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=170663"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=170663"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=170663"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}