{"id":170690,"date":"2024-09-04T11:30:54","date_gmt":"2024-09-04T09:30:54","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=170690"},"modified":"2024-09-04T11:30:54","modified_gmt":"2024-09-04T09:30:54","slug":"anthologie-13-22-la-place-saint-sulpice-hier-et-aujourdhui","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-13-22-la-place-saint-sulpice-hier-et-aujourdhui\/","title":{"rendered":"#anthologie #13 #22 | La place Saint-Sulpice hier et aujourd\u2019hui"},"content":{"rendered":"#13 #22 | La place Saint-Sulpice hier et aujourd\u2019hui<br \/><br \/>En sortant de l\u2019\u00e9cole des Beaux-Arts, le midi, j\u2019allais r\u00e9guli\u00e8rement sur la place Saint-Sulpice, \u00e0 deux rues, pour y chercher et peut-\u00eatre trouver cet homme.<br \/> <br \/>Il a aujourd\u2019hui disparu. <br \/><br \/>Il avait, aux yeux de tous l\u2019apparence d\u2019un clochard, \u00e9tant presque un motif dans le d\u00e9cor, ou encore un monument de Paris au m\u00eame titre que la tour Eiffel, mais il \u00e9tait avant tout cela, mon p\u00e8re vagabond. <br \/><br \/>Le terme utilis\u00e9 \u00e0 pr\u00e9sent plus commun\u00e9ment est celui de sdf. <br \/><br \/>Il avait trouv\u00e9 son point d\u2019ancrage ici-m\u00eame, d\u2019o\u00f9 il allait et venait. <br \/>Ladite place \u00e9tait orn\u00e9e d\u2019une fontaine en son centre d\u2019o\u00f9 l\u2019eau jaillissait des gueules ouvertes des statues de lions, en courbes mouvantes&#8230;<br \/>Coulant \u00e0 flots durant l\u2019\u00e9t\u00e9, c\u2019\u00e9tait la saison o\u00f9 touristes et parisiens venaient remplir leurs bouteilles vides et s\u2019\u00e9tancher la soif pendant que les pigeons se baquaient, au frais.  <br \/><br \/>La fontaine n\u2019a pas boug\u00e9, ne s\u2019est pas d\u00e9plac\u00e9e et l\u2019eau y coule toujours\u2026 <br \/><br \/>Les rires et bavardages faisaient comme une aur\u00e9ole, contrastant avec le calme de la place en hiver, la fontaine alors ass\u00e9ch\u00e9e.<br \/> <br \/>Les rires continuent de r\u00e9sonner, pour enfin s\u2019\u00e9chapper par les rues adjacentes. <br \/>Les lions, sto\u00efques voient les pigeons virevolter et s\u2019agglutiner autour des miettes de pain. <br \/><br \/>Les gens s\u2019asseyaient sur le rebord de la fontaine, arrondi en un cercle, au centre de la place dall\u00e9e. <br \/>Celle-ci \u00e9tait entour\u00e9e de bancs publics, et face \u00e0 elle se dressait la majestueuse \u00e9glise, alors en travaux : on approchait les ann\u00e9es 2000 et les \u00e9chafaudages semblaient monter jusqu\u2019au ciel et masquer sa beaut\u00e9. <br \/><br \/>Les bancs ont \u00e9t\u00e9 repeint plusieurs fois, et les \u00e9chafaudages, autour de l\u2019\u00e9glise raval\u00e9e, ont disparu, montrant sa pierre rugissante de blancheur. <br \/><br \/>Les enfants couraient et criaient \u00e0 travers cette place, \u00e9galement encadr\u00e9e par des caf\u00e9s chics et la gendarmerie, qui semblait toujours en mouvement, les policiers, entrant et venant, \u00e0 chaque instant. <br \/><br \/>Ces enfants qui, devenus adultes, fr\u00e9quentent maintenant ces m\u00eames caf\u00e9s chics et observent du coin de l\u2019\u0153il leurs propres enfants. <br \/><br \/>Sur un banc, un homme \u00e9tait allong\u00e9, s\u2019\u00e9tant fait un oreiller avec sa veste, et lisant un livre qui l\u2019absorbait tout entier. <br \/>J\u2019aimais \u00e0 deviner les lectures des gens crois\u00e9s, et je faisais parfois des gymnastiques invraisemblables pour en deviner les titres. <br \/>Je m\u2019agenouillais donc pour faire mon lacet, me retrouvant nez \u00e0 nez avec les pigeons, qui s\u2019\u00e9brouaient et couraient en tous sens, pour attraper les menus morceaux de pain que leur lan\u00e7aient une femme, courb\u00e9e par le grand \u00e2ge, et j\u2019apercevais le d\u00e9but du titre, me laissant r\u00eaver aux possibilit\u00e9s infinies du livre qui \u00e9tait lu \u00ab l\u2019homme sans&#8230; \u00bb. <br \/>Je digressais en moi-m\u00eame sur la multitude des titres que j\u2019inventais, en concluant que \u00ab l\u2019homme sans qualit\u00e9s \u00bb \u00e9tait pour s\u00fbr un bon choix. <br \/><br \/>A cette heure, sur cette place, je suis la femme sans\u2026 la femme sans ce p\u00e8re, la femme sans \u00e2ge, la femme sans but pr\u00e9cis autre que de se souvenir. <br \/><br \/>J\u2019en \u00e9tais l\u00e0 de mes pens\u00e9es, en regardant cette place o\u00f9 j\u2019aimais venir par la rue Bonaparte, m\u00eame si je n\u2019arrivais jamais ici sans appr\u00e9hension, ne sachant pas \u00e0 l\u2019avance si s\u2019y trouverais mon p\u00e8re, et dans quel \u00e9tat. <br \/>Serait-il assis sur les marches de l\u2019\u00e9glise, attendant quelques pi\u00e8ces ou bien serait-il ivre avec ses compagnons d\u2019infortune ?  <br \/><br \/>Tous sont morts : Rodolphe, d\u2019une embolie, Willy le belge aussi, celui-l\u00e0 m\u00eame qui me fit comprendre dans l\u2019\u00e9glise, par un mouvement de t\u00eate, le d\u00e9part de mon p\u00e8re. <br \/><br \/>Le t\u00e9l\u00e9phone portable n\u2019\u00e9tait pas encore tr\u00e8s en vogue, et cela rendait mes visites al\u00e9atoires. <br \/><br \/>Mon t\u00e9l\u00e9phone sonne, mais les noms esp\u00e9r\u00e9s ne s\u2019affichent pas sur l\u2019\u00e9cran, et j\u2019essaie de moins pencher la t\u00eate sur cet objet devenu indispensable, et modifiant jusqu\u2019aux courbes des silhouettes en un point d\u2019interrogation, la nuque pli\u00e9e. <br \/><br \/>Parfois j\u2019attendais discr\u00e8tement, sur un banc public aux lattes de bois peintes en vert, et j\u2019observais les familles, qui allaient et venaient, qui dans leurs beaux habits, qui avec un chien en laisse, d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 de ne pouvoir courir, qui avec un landau d\u2019o\u00f9 venait les pleurs d\u2019un nouveau-n\u00e9, qui courant apr\u00e8s quoi ? <br \/><br \/>Les gens courent en tous sens, press\u00e9s, de mani\u00e8re plus pr\u00e9gnante qu\u2019autrefois, il me semble&#8230; Ou bien est-ce une impression, est-ce moi qui ai ralenti le pas ? <br \/><br \/>Et je faisais semblant de lire, l\u2019air concentr\u00e9e, tout en \u00e9coutant les conversations \u00e0 la d\u00e9rob\u00e9e, en v\u00e9ritable enqu\u00eatrice de la vie quotidienne. <br \/>Bien malgr\u00e9 moi, ma curiosit\u00e9 me devan\u00e7ait. <br \/><br \/>J\u2019y suis, un livre ouvert, bien incapable de lire\u2026 <br \/>\u00c0 l\u2019aff\u00fbt des signes, venant du monde vers moi, qui contemple cette place\u2026 <br \/>Et je plisse les yeux, ne pouvant supporter le froid rayonnement du pr\u00e9sent implacable. <br \/><br \/>Puis, lorsque je me d\u00e9cidais \u00e0 aller vers ce fameux banc, o\u00f9 ils avaient leur place d\u00e9limit\u00e9e par les bouteilles de vin au sol, parlant et riant fort, l\u2019ivresse aidant, je sentais alors des regards silencieux et interrogateurs, se poser sur moi, ce qui me g\u00eanait et m\u2019atteignait dans mon \u00eatre profond. <br \/><br \/>Aujourd\u2019hui, je me fonds dans la foule, comme invisible\u2026 <br \/><br \/>Une honte subite, m\u2019envahissait, tout autant qu\u2019une fiert\u00e9, et je ne savais pas exactement ce que je ressentais ; passant d\u2019un univers \u00e0 un autre, du luxe \u00e0 la pauvret\u00e9, de la sobri\u00e9t\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9bri\u00e9t\u00e9 sauvage, de ma solitude \u00e0 la multitude bruyante, ces hommes hurlant au petit chien \u00ab Whisky \u00bb de revenir ici ; et je regardais alors cette place sous un angle diff\u00e9rent. <br \/>Je l\u2019appr\u00e9hendais maintenant avec le regard pos\u00e9 sur nous, qui d\u00e9rangions l\u2019ordre \u00e9tabli et les convenances de la bonne conduite. <br \/>Et c\u2019\u00e9tait alors moi l\u2019intruse, dans ce groupe, que tous regardaient, d\u2019un c\u00f4t\u00e9 ou de l\u2019autre. J\u2019essayais de m\u2019extraire sous un pr\u00e9texte quelconque, comme on arrache une dent avec une ficelle, d\u2019un coup, tout en regardant, quelques secondes encore, cette belle place o\u00f9 les gens mangeaient des sandwichs, s\u2019embrassaient et prenaient soin de s\u2019\u00e9carter de ce banc-territoire, lieu qu\u2019avaient investi mon p\u00e8re et ses amis. <br \/><br \/>Je ne ressens plus cette honte, ni cette fiert\u00e9, mais bien plus une incompr\u00e9hension, devant ce temps qui a pass\u00e9, si rapidement, face \u00e0 cette place immuable et presque \u00e9trang\u00e8re, qui est comme rev\u00eache \u00e0 mes souvenirs. <br \/><br \/>Je revenais toujours tr\u00e8s chamboul\u00e9e de ce lieu, car c\u2019\u00e9tait la terrasse de mon p\u00e8re, celui-ci vivant dans l\u2019\u00e9glise, ou dans le parking souterrain, dont l\u2019acc\u00e8s \u00e9tait un petit escalier, discret, donnant sur cette place. <br \/><br \/>Le petit escalier est toujours l\u00e0, je n\u2019y suis jamais descendue.<br \/><br \/>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>#13 #22 | La place Saint-Sulpice hier et aujourd\u2019hui En sortant de l\u2019\u00e9cole des Beaux-Arts, le midi, j\u2019allais r\u00e9guli\u00e8rement sur la place Saint-Sulpice, \u00e0 deux rues, pour y chercher et peut-\u00eatre trouver cet homme. Il a aujourd\u2019hui disparu. 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