{"id":171317,"date":"2024-09-22T10:53:48","date_gmt":"2024-09-22T08:53:48","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=171317"},"modified":"2024-09-22T14:59:09","modified_gmt":"2024-09-22T12:59:09","slug":"ecopoetique-0-la-route-des-flandres","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ecopoetique-0-la-route-des-flandres\/","title":{"rendered":"#\u00e9copo\u00e9tique #01 | La route des Flandres"},"content":{"rendered":"\n<p><em>Dernier texte, je vous quitte&#8230; \u00e0 pied<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>1&nbsp; \/&nbsp; Monter Cassel<\/p>\n\n\n\n<p>\u201c De toute fa\u00e7on, y faut monter Cassel\u201d<\/p>\n\n\n\n<p>Je suis \u00e0 la gare de Cassel. Si j\u2019en crois la pancarte SNCF.<\/p>\n\n\n\n<p>Une gu\u00e9rite, un bunker de ciment brut abondamment graffit\u00e9. Il abrite un distributeur de billets rouge et bleu.<\/p>\n\n\n\n<p>Personne.<\/p>\n\n\n\n<p>Personne d\u2019autre n\u2019est descendu.<\/p>\n\n\n\n<p>En face, un bar-tabac-journaux. Sombre. Sans doute ferm\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est ouvert.<\/p>\n\n\n\n<p>Deux clients face \u00e0 leurs chopes.<\/p>\n\n\n\n<p>Derri\u00e8re le comptoir, elle se sert un verre de limonade.<\/p>\n\n\n\n<p>\u201cDe toute fa\u00e7on, y faut monter Cassel\u201d<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est un des hommes, coiff\u00e9 court, qui r\u00e9pond \u00e0 ma question.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Vous connaissez le g\u00eete rural de madame Woestland (je prononce Vestland) ?<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Ah oui, madame Woestland (il dit oueste(r)land et je me rappelle la vieille L\u00e9a qui parlait d\u2019un \u201couagon\u201d ). C\u2019est une ferme, pr\u00e8s de ma campagne, en somme. Mais c\u2019est que vous \u00eates \u00e0 pied. Alors vous allez monter Cassel, tout droit jusqu\u2019\u00e0 une esp\u00e8ce de ch\u00e2teau. Sur la droite&#8230; l\u00e0 il y a des pancartes pour le g\u00eete rural, sur la gauche.<\/p>\n\n\n\n<p>Vous dites merci, au-revoir. Vous pensez vaguement que le type :&#8230;.\u201ddans un quart d\u2019heure je monte l\u00e0-haut, je vous emm\u00e8ne, une petite bi\u00e8re en attendant&#8230;\u201d<\/p>\n\n\n\n<p>Puis vous revoyez la sc\u00e8ne et vous vous dites que c\u2019est pour la blonde au verre de limonade qu\u2019ils \u00e9taient l\u00e0 tous les deux, pas question de l\u00e2cher le terrain, de laisser le champ libre, les marcheurs du train de Hazebrouk iront marcher, ils sont venus pour cela.<\/p>\n\n\n\n<p>Il fait encore jour, c\u2019est un plaisir, la c\u00f4te n\u2019est pas bien m\u00e9chante ; je n\u2019ai sur le dos qu\u2019un petit sac &#8211; imperm\u00e9able, bouquins, un couteau, peut-\u00eatre. Plus \u00e7a monte, plus les arbres, les haies, toute une blancheur fleurie de merisiers, d\u2019aub\u00e9pins, de prunelles, font oublier la plaine coup\u00e9e par le train au milieu des briques et de bl\u00e9s en herbe sale. La mont\u00e9e douce est plus attirante que le plat, elle permet de doser son effort, de sentir que les muscles, le souffle, la volont\u00e9, d\u00e9cident ensemble o\u00f9 se pose le pied et de combien ploie le genou. Rien \u00e0 voir avec la griserie d\u2019une descente qui vous aspire avant de vous tordre les jambes de vous meurtrir les orteils et de cogner dans la colonne vert\u00e9brale jusqu\u2019aux cervicales.<\/p>\n\n\n\n<p>Je passe un parc clos de hauts murs, les arbres laissent couler leurs fleurs sur la chauss\u00e9e; je monte \u00e0 gauche, sagesse pi\u00e9tonni\u00e8re sur les grandes routes. Affronter la circulation de face. Rares voitures, danger z\u00e9ro, temps sec. Cheminer \u00e0 droite inciterait peut-\u00eatre un conducteur \u00e0 s\u2019arr\u00eater. R\u00eave, mon petit bonhomme, r\u00eave&#8230;\u00c7a m\u2019est arriv\u00e9 plusieurs fois, en Espagne, au pays Basque. On m\u2019avait pris pour un p\u00e8lerin de St Jacques. Il y a longtemps&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>En quittant la plaine, j\u2019ai vu l\u2019indication \u201cOxelaere centre\u201d&nbsp; ;&nbsp; une petite comptine vient rythmer mon allure : \u201cOxelaere, acc\u00e9l\u00e8re, Oxelaere, acc\u00e9l\u00e8re&#8230;\u201d \u00c7a devient vite une scie, j\u2019ai du mal \u00e0 la renvoyer au n\u00e9ant.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s le parc &#8211; \u00e9tait-ce le ch\u00e2teau annonc\u00e9 ? &#8211; une fl\u00e8che pour le g\u00eete rural n\u00b01770, \u00e0 gauche. D\u00e9j\u00e0 arriv\u00e9 ? J\u2019ai de s\u00e9rieux doutes. Une ferme, un pavillon de briques de belle venue, grandes fen\u00eatres. Sur la fa\u00e7ade, deux t\u00eates de lion en fa\u00efence bleue. Violence des couleurs, bleu profond, violence du fauve en m\u00e9daillon. Le lion embl\u00e8me de la Flandre au regard de feu. D\u00e9cor de c\u00e9ramique \u2013 \u00e9cho de l\u2019Espagne et des azulejos&nbsp;? &#8211; d\u2019une puissance terrible.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le jardin, trois personnes travaillent \u00e0 r\u00e9parer un tunnel de plastique. J\u2019interroge le gar\u00e7on. Il consulte, dans la serre, quelqu\u2019un que je ne vois pas. \u201cAlors, qu\u2019est-ce que je lui dis ?\u201d Une femme sort du tunnel. Petite personne aux cheveux courts, les yeux p\u00e9tillants, le bleu des lions sur la brique des joues.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle me reprend : \u201dmadame Ouesterland ! oui, oui attendez ? Vous connaissez par ici ? Il faut monter Cassel, traverser toute la ville, descendre sur la droite et vous verrez le panneau du g\u00eete sur la gauche.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; C\u2019est une maison ?<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Non, c\u2019est une ferme, vous savez, on a construit beaucoup de maisons neuves par l\u00e0, il faut aller jusqu\u2019au bout de la route\u201d<\/p>\n\n\n\n<p>Au fond cela ne me d\u00e9pla\u00eet pas de repartir, de continuer l\u2019entra\u00eenement en vue de l\u2019effort du lendemain. Je repasse sous les mufles avides des lions. Leurs fr\u00e8res en sauvagerie sont au fronton d\u2019un autre pavillon, jumeau du premier. Derni\u00e8res d\u00e9pendances d\u2019un ancien domaine, \u00e0 moins que&#8230; toute maison de ce coin de Flandre qu\u2019on se disputait \u00e0 chaque conflit, n\u2019affiche ainsi sa d\u00e9termination farouche \u00e0 r\u00e9sister. Couper devant les lions, c\u2019est franchir les limites d\u2019un territoire o\u00f9 tout devient possible \u00e0 ceux qui ont pass\u00e9 par leurs m\u00e2choires formidables.<\/p>\n\n\n\n<p>Je montais au milieu des arbres ; la route avait coup\u00e9 le Chemin du Prince Weg- qui se cache derri\u00e8re un tel patronyme ?- la route du Coq de Paille &#8211; o\u00f9 vont-ils chercher cela ?-, la route d\u2019Hazebrouk, celle de Sainte Marie Cappel pour atteindre enfin la pancarte officielle CASSEL. J\u2019y suis, j\u2019ai mont\u00e9 la butte-t\u00e9moin. Le bourg ne se livre pas pour autant, malgr\u00e9 quelques annonces commerciales \u00e0 l\u2019entr\u00e9e. \u201cLa taverne flamande &#8211; Sp\u00e9cialit\u00e9s flamandes ( c\u2019est la moindre des choses ), \u201cLa haute Brasserie, terrasse avec vue panoramique \u201c, \u201c Marbrerie &#8211; Pompes fun\u00e8bres &#8211; Yves Naels. Monuments en granit de 1er&nbsp; choix\u201d (dommage que je n\u2019aime pas le granit poli, j\u2019aurais pass\u00e9 commande).<\/p>\n\n\n\n<p>Je passe devant le G.Q.G. de Foch, Joffre, Haig et Sa Majest\u00e9 le Roi des Belges (L\u00e9opold, Albert ?). Les murs ne nous diront pas les empoignades dont ils ont \u00e9t\u00e9 t\u00e9moins. Seuls manquent P\u00e9tain, Cl\u00e9menceau et le vieux parisien de c\u0153ur, Edouard le Septi\u00e8me. Le front s\u2019\u00e9tait d\u00e9plac\u00e9 vers l\u2019est&#8230; Cassel, forteresse naturelle ; les rues enserrent le ch\u00e2teau dont je ne verrai rien (est-il d\u00e9truit ?). Les rues et les places portent des noms de g\u00e9n\u00e9raux, de mar\u00e9chaux. La rue des remparts t\u00e9moigne d\u2019un pass\u00e9 militaire dont j\u2019ai honte d\u2019ignorer les d\u00e9tails.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur la grand-place, vers le restaurant Le Sauvage ( d\u2019o\u00f9 sort-il, celui-l\u00e0 ?&nbsp; Est-ce un nom propre comme celui de la chanteuse, la grande Catherine ? Ou bien d\u00e9signe-t-il une horde comme celles des ballets emplum\u00e9s au temps de Lulli et Rameau ?), j\u2019avise un bar ouvert.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; \u201c Vous connaissez le g\u00eete rural de madame Ouesterland ?( Parlons local !)<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Oh vous savez, nous venons juste d\u2019emm\u00e9nager, d\u2019ailleurs, regardez, les travaux ne sont pas finis ; en fait, nous ne sommes pas ouverts.\u201d<\/p>\n\n\n\n<p>Un jeune couple qui ne semble pas du m\u00e9tier, sorte de \u201cretour \u00e0 la terre\u201d pour fils d\u2019industriels, de brasseurs, ou de patron de presse. Trop bien mis, trop tendres pour la limonade. Lui est en blazer, elle en jupe pliss\u00e9e au milieu des placopl\u00e2tres, des seaux de peinture.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Allez demander \u00e0 Denis, il conna\u00eet tout, il est du pays. Le bar Au Lion des Flandres, cinquante m\u00e8tres plus loin.<\/p>\n\n\n\n<p>Je me remets entre les dents de la b\u00eate aux crocs bleut\u00e9s, ce qui n\u2019est pas pour me d\u00e9plaire.<\/p>\n\n\n\n<p>Je d\u00e9couvre Denis dans son estaminet gris perle. Lui aussi para\u00eet ferm\u00e9 mais il n\u2019en est rien. Ce caf\u00e9 est un havre o\u00f9 il ferait bon s\u2019arr\u00eater une heure pour rien, comme cela, pour d\u00e9guster une Gueuze ou une Jenlain.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai enfin trouv\u00e9 le personnage pivot de cette histoire qui ne fait que commencer. C\u2019est vers lui que montent les routes d\u2019Oxela\u00ebre, d\u2019Hazebrouk, les chemins du Staek Houver ou du Herk Hof. Si seulement je pouvais comprendre cette langue de rugosit\u00e9s, de douceurs&#8230; autant de reliefs pour accidenter la plaine.<\/p>\n\n\n\n<p>Denis va jusqu\u2019\u00e0 me dessiner un plan. Il me sugg\u00e8re de couper les lacets de la route de Dunkerque en descendant le Chemin Tourniquet, \u201c Attention, il est raide !\u201d Il a trouv\u00e9 le num\u00e9ro de t\u00e9l\u00e9phone de madame W. dans un r\u00e9pertoire de g\u00eetes ruraux et le note sur mon calepin. Nous nous quittons les meilleurs amis du monde.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>2&nbsp; \/&nbsp; A table<\/p>\n\n\n\n<p>\u201c &#8211; Et en Tha\u00eflande, vous pouvez pas savoir comme ils sont pauvres, en Tha\u00eflande.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Moins qu\u2019en \u00c9gypte, Andr\u00e9, rappelle-toi, l\u2019Egypte, c\u2019est la mis\u00e8re. \u201c<\/p>\n\n\n\n<p>Ils sont all\u00e9s partout, cela para\u00eet insens\u00e9. Depuis ce coin des Flandres apais\u00e9 apr\u00e8s l\u2019horreur des guerres, ces paysans ont couru le monde entier. L\u2019argent que leurs parents et grands-parents n\u2019osaient pas g\u00e2cher dans une livre de caf\u00e9 &#8211; la chicor\u00e9e, on s\u2019habitue -, ils n\u2019ont pas h\u00e9sit\u00e9 \u00e0 le d\u00e9penser en voyages, h\u00f4tels et souvenirs. La Tha\u00eflande, l\u2019Egypte, le Salvador et le Nicaragua, la Turquie &#8211; une promenade &#8211; et Isra\u00ebl, tout cela dit sans fa\u00e7ons,&nbsp; modestes, ils connaissent le monde.<\/p>\n\n\n\n<p>Le d\u00eener fait partie du contrat, la table est dress\u00e9e, petits plats dans les grands, deux verres et deux assiettes, des fleurs ; une ferme o\u00f9 l\u2019on sait recevoir. Des couverts, il y en a six. On attend donc d\u2019autres invit\u00e9s, d\u2019autres locataires. L\u2019ap\u00e9ritif-g\u00e2teaux secs commence \u00e0 coller au palais, la bi\u00e8re termin\u00e9e, on n\u2019ose prendre une initiative. Le temps s\u2019\u00e9coule en aller-retours de la grande pendule comtoise marquet\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils arrivent tout rougissants de h\u00e2te et de vent. Cramoisies, les pommettes &nbsp;de la jeune blonde ; plus sombres, les joues de son compagnon, aux cheveux bien coup\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Voil\u00e0, les \u201cprofessionnels\u201d sont parmi nous, madame Westland peut servir.<\/p>\n\n\n\n<p>Alan et moi, \u00e9tonn\u00e9s, curieux ; je sens que les m\u00eames questions se posent ; les poserons-nous ?<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019o\u00f9 viennent-ils, que font-ils ? Communication, publicit\u00e9, accueil et marketing, vente de surfaces \u00e0 paysager, recrutement en ressources humaines&nbsp; ?<\/p>\n\n\n\n<p>On pourrait les voir dans CAPITAL MANAGEMENT, dans ELLE, mais pourquoi pas dans MAISONS ET JARDINS ? Lisses et d\u00e9coratifs, interchangeables et vivant au rythme du business.<\/p>\n\n\n\n<p>Quelques pr\u00e9sentations rapides n\u2019ont pas permis de comprendre pourquoi ils sont log\u00e9s ici pour six mois. Il s\u2019agit de d\u00e9veloppement r\u00e9gional, mais lequel ? Celui d\u2019une firme qui les a charg\u00e9s de \u201ccr\u00e9er\u201d une client\u00e8le, d\u2019enqu\u00eater&nbsp; sur des potentialit\u00e9s : \u201c Le t\u00e9l\u00e9phone portable en milieu rural\u201d, ou \u201cL\u2019Internet, facteur de recomposition d\u2019un espace en reconversion rapide : l\u2019ancien pays minier \u201c<\/p>\n\n\n\n<p>Ils sont charmants et amoureux. C\u2019est visible, touchant, rayonnant. Depuis qu\u2019ils sont entr\u00e9s, des corpuscules de bonheur diffusent dans la pi\u00e8ce. Nous recevons en plein cortex un flot de paillettes ondulantes satellis\u00e9es ; par leurs regards, leurs gestes, leurs paroles. \u00c9tranges voyeurs, nous basculons dans la niaiserie d\u2019un feuilleton pour adolescents.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces jeunes gagneurs nous lancent un message.<\/p>\n\n\n\n<p>\u201c Regardez-nous ! Quelle sant\u00e9 ! l\u2019amour et la nouvelle \u00e9conomie, c\u2019est s\u00e9rieux, autre chose qu\u2019une marche le long de la m\u00e9ridienne de France.<\/p>\n\n\n\n<p>Encore cinq ans de gal\u00e8re en province et&#8230; \u00e0 nous deux Paris !<\/p>\n\n\n\n<p>Pourquoi n\u2019aurions-nous pas notre part du g\u00e2teau, tout de suite !<\/p>\n\n\n\n<p>On en bavera, on marchera un peu sur la t\u00eate des copains, mais notre amour est plus fort et le second march\u00e9 plein de promesses !<\/p>\n\n\n\n<p>Nous n\u2019en saurons gu\u00e8re plus sur leurs grands projets. Poup\u00e9e Barbie et Superman iront se coucher t\u00f4t ; demain est une rude journ\u00e9e pour les affaires et ils comptent bien d\u00e9passer leurs objectifs.<\/p>\n\n\n\n<p>Un peu assomm\u00e9s par les vins, nous aurions envie de finir la soir\u00e9e au coin du feu, avec les deux paysans globe trotters, au milieu des meubles cossus et cir\u00e9s, bien prot\u00e9g\u00e9s du vent et de la brume par les murs \u00e9pais, laisser filer une conversation qui s\u2019effilocherait jusqu\u2019\u00e0 nous faire oublier pourquoi nous sommes ici, avachis dans de bons fauteuils, un petit verre de geni\u00e8vre \u00e0 la main.<\/p>\n\n\n\n<p>Le lion des Flandres aime le confort.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce sont les douleurs aux genoux d\u2019Alan et mon activisme habituel qui nous rappellent \u00e0 l\u2019ordre. Dormir, r\u00e9cup\u00e9rer des forces pour l\u2019utopie p\u00e9ripat\u00e9ticienne du lendemain !<\/p>\n\n\n\n<p>Come on, chillun, let\u2019s go to sleep !<\/p>\n\n\n\n<p>3&nbsp;&nbsp; \/&nbsp; La route<\/p>\n\n\n\n<p><em>Le soleil ne durera pas. Trop de pluies depuis une semaine ont satur\u00e9&nbsp; d\u2019humidit\u00e9 l\u2019atmosph\u00e8re. Il faudra plusieurs jours pour \u00e9vacuer ce trop plein de brumes et de nuages. L\u2019orage est plus probable, avec retour des pluies, saturation, et ainsi de suite.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Encore bien loin d\u2019Hazebrouk, des trombes roulent sur nos maigres anoraks, font ruisseler un jus glac\u00e9 sur nos pantalons, bient\u00f4t transform\u00e9s en serpilli\u00e8res, et jusque dans nos chaussures.<\/p>\n\n\n\n<p>Une premi\u00e8re question se pose : \u201c Pourquoi ? Pourquoi \u00eatre venu ?\u201d<\/p>\n\n\n\n<p>Le temps ne manque pas pour chercher une r\u00e9ponse. Hazebrouk \u00e0 six kilom\u00e8tres, soit environ deux heures pour trouver une bonne raison. Au d\u00e9part, on imagine un c\u00f4t\u00e9 sportif, un d\u00e9fi aux tour operators : \u201cAssez des Seychelles, des lagons, des cocotiers sur sable blanc ! Venez marcher avec nous au milieu des terrils, sur les crassiers des mines abandonn\u00e9es ; venez errer sur les routes de la Flandre monotone. \u201c<\/p>\n\n\n\n<p>N\u2019emp\u00eache, on ne se voit pas sous la pluie tenace, sous la drache.<\/p>\n\n\n\n<p>Sous un ciel gris d\u2019accord, nuanc\u00e9 de sombre jusqu\u2019au noir \u00e0 la rigueur, comme ceux des peintres, des po\u00e8tes. Un ciel Bernanosien ou Turneresque.<\/p>\n\n\n\n<p>On dit qu\u2019on trouve son moi profond dans le d\u00e9sert, au c\u0153ur de l\u2019immensit\u00e9 nue ; \u00f4 combien plus risqu\u00e9 sur les pav\u00e9s du Nord.<\/p>\n\n\n\n<p>Tenue de p\u00eacheur recommand\u00e9e aux frileux ; rhumatisants et arthritiques s\u2019abstenir !<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est la pube que ne m\u2019a pas envoy\u00e9e Alan pour susciter mon enthousiasme. Nous avons plut\u00f4t vu le c\u00f4t\u00e9 moules, bi\u00e8re et frites juteuses \u00e0 l\u2019\u00e9tape, bonne fatigue, parole flottante et libre pendant la marche, comme une rythmique s\u00fbre lib\u00e8re l\u2019improvisateur.<\/p>\n\n\n\n<p>Qu\u2019est-ce qu\u2019il me dit ?<\/p>\n\n\n\n<p>Un camion arrive. Oui, bon d\u2019accord, marchons c\u00f4t\u00e9 gauche. Il klaxonne, routier hilare, jamais imagin\u00e9 deux paum\u00e9s pareils, non, pas possible. Il ne va pas trop vite pourtant&#8230; nous prend peut-\u00eatre pour des filles qui pourraient monter d\u00e9gouliner dans sa cabine, au chaud, en \u00e9coutant les pubes d\u2019une radio locale : \u201c Comment, vous n\u2019avez pas encore votre portable, plus petit qu\u2019une carte de cr\u00e9dit&nbsp; ? \u201c<\/p>\n\n\n\n<p>Une gerbe d\u2019eau nous cisaille les mollets. Au loin d\u00e9j\u00e0 le cul rouge du camion.<\/p>\n\n\n\n<p>Babouin !!!<\/p>\n\n\n\n<p>Le lion des Flandres sait aussi distribuer des coups de griffes, la gr\u00eale, par rafales, nous lac\u00e8re le visage. Nous baissons la t\u00eate; Alan, qui n\u2019a pas de capuche, accepte mon chapeau. \u00c7a descend dans le cou, jusqu\u2019\u00e0 la taille, au slip, pour bain de si\u00e8ge.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous cheminons sur un canal, nous marchons sur les eaux, miracle ! Gr\u00ealons qui flottent quelques instants, disparaissent. Route bord\u00e9e de grands foss\u00e9s, tout un flot que la plaine devra absorber, o\u00f9 est la pente ? \u201c Nous passons la ligne de partage des eaux \u201c disait ma grand-m\u00e8re. J\u2019\u00e9carquillais les yeux, cherchais une marque, un signe. Pour nous, sur cette route, les eaux sont sans partage, nous ne saurions les perdre&#8230; Encore une formule qui m\u2019intriguait beaucoup : \u201c Elle a perdu les eaux&#8230; est-ce qu\u2019elle a perdu les eaux ? \u201c.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ignorais \u00eatre n\u00e9 de ces eaux l\u00e0, de ce lac que moi aussi j\u2019ai d\u00fb me r\u00e9signer \u00e0 perdre pour \u00e9merger \u00e0 la surface du monde dans ses lignes, m\u00e9ridiens, parall\u00e8les, fronti\u00e8res.<\/p>\n\n\n\n<p>La France dans ses fronti\u00e8res naturelles. Le Rhin, les Alpes, les Pyr\u00e9n\u00e9es. Ici c\u2019est la Flandre tranquille, la plaine et ses montagnes &#8211; apr\u00e8s le mont Cassel, seuls quelques terrils lointains montent la garde &#8211; pas de fleuve mais le minuscule Qui\u00e9vrain. \u00ab&nbsp;Outre Qui\u00e9vrain&nbsp;\u00bb comme disent les journalistes sportifs pour parler de la douce Belgique.<\/p>\n\n\n\n<p>La Grande Bretagne est mieux dot\u00e9e, la mer partout, jamais envahie depuis les Normands, les Nordmans. C\u2019est ce que j\u2019explique \u00e0 Alan. Il me rappelle que son \u00eele est le but de tous les clandestins du monde. Les voil\u00e0, les modernes envahisseurs, sans V1 ni V2, seuls les camions franchissent la Manche et d\u00e9barquent leur chair \u00e0 usine venue du Kurdistan, pouss\u00e9e par les Turcs, ou de la lointaine Chine. Tant pis si certains restent coinc\u00e9s dans des containers herm\u00e9tiquement clos ; les passeurs ont aussi leurs petits ennuis&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>\u201c T\u2019as pas faim ?\u201d<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai les Fisherman\u2019s special. Des bonbons qui sentent la menthe et le coaltar. On extrait de l\u2019emballage les pr\u00e9cieuses pastilles. Bon pour le moral. Je pr\u00e9f\u00e9rerais du caf\u00e9 br\u00fblant. Pas pr\u00e9vu de thermos ; \u00e9quipement minimum.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; On se paiera un d\u00e9jeuner \u00e0 Hazebrouk<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Oui, je pense \u00e0 des moules, une cuvette pleine, avec frites et bi\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Des constructions apparaissent au loin. Le soleil, &#8230;., vient de percer entre deux nuages, il insiste juste assez pour faire fumer le territoire. Brume flamande qui nous entoure, une vapeur timide se d\u00e9gage de nos frusques satur\u00e9es. Cela me rappelle un film tragi comique sur la guerre : \u201cAd\u00e9ma\u00ef dans les polders\u201d. Tout se passait dans le brouillard, si pratique pour cr\u00e9er qui proquo et surprises (sans doute Bourvil ?)<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Je vois ton aura !<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Moi j\u2019ai toujours vu la tienne !<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai m\u00eame la vision fugace d\u2019un petit arc-en-ciel qui nous escorte. Clochards c\u00e9lestes, K\u00e9rouac ne croyait pas si bien dire ! Il suffirait, \u00e0 la gare d\u2019Hazebrouk, de sauter sur une plate-forme, dans un wagon (prononcer ouagon) de marchandises, de d\u00e9ployer les duvets et dormir&#8230; jusqu\u2019\u00e0 San Francisco. C\u2019\u00e9tait plus facile en Californie, j\u2019aurais voulu les voir Jack, Gary ou Neal dans les plaines du Pas de Calais ! La litt\u00e9rature y aurait-elle perdu ? Ils seraient descendus vers la M\u00e9diterran\u00e9e, terminus Tanger, chez W.B, ses tubes de vaseline et ses petites seringues&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>On approche, on n\u2019approche pas, la brume fait flotter cette ville qui sous nos yeux se d\u00e9robe au gr\u00e9 des nuages effiloch\u00e9s. Mirage&#8230; Pour la deuxi\u00e8me fois, je pense au d\u00e9sert, image des Dupond Dupont dans leur jeep. Herg\u00e9, R.G., Renseignements G\u00e9n\u00e9raux.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous observent, pas de doute. En une heure de marche, nous avons chang\u00e9 de classe sociale. Suspect, non ? Aux yeux de l\u2019autre, notre pr\u00e9sence mobile insolite et d\u00e9plac\u00e9e ne peut s\u2019expliquer que par l\u2019obligation. Nous n\u2019avons rien des marcheurs fluorescents, bronz\u00e9s trekking, rayonnants de sant\u00e9, \u00e9quip\u00e9s par le Vieux Campeur de tenues \u00e0 l\u2019\u00e9preuve des neiges de l\u2019Annapurna ou des blizzards canadiens. Nous ne sommes pas habill\u00e9s des tenues de plastique souple, jaune, bleu, orange, lumineuses qui manifestent le routard moderne. Nous marchons un mardi, ou un jeudi, milieu de semaine, quand chacun s\u2019affaire \u00e0 produire ou consommer, selon le rite impos\u00e9. Nous sommes ipso facto des d\u00e9class\u00e9s contraints au changement de quartier pour cause de ch\u00f4mage, expulsion, que la faim pourrait pousser \u00e0 quelque extr\u00e9mit\u00e9. Quelle peut \u00eatre la destination de telles \u00e9paves ? Un squatt au parquet moisi, puant l\u2019urine et le vieux clope ; le d\u00e9p\u00f4t de gendarmerie &#8211; osera-t-elle seulement nous interpeller, voire nous embarquer, ruisselants dans son fourgon bien chauff\u00e9 ? &#8211; ; une gare o\u00f9 nous hanterons, la bouteille \u00e0 la main, la conscience de nos concitoyens ? On nous voit, de pr\u00e9f\u00e9rence, rouler dans un foss\u00e9 pour un temps de repos, hallucin\u00e9s de vin rouge et, saisis par le froid, dire un dernier ciao \u00e0 cette gl\u00e8be o\u00f9 nous nous enfouissons d\u00e9j\u00e0. Nous sommes donc devenus S.D.F. De la cat\u00e9gorie nomade, qui n\u2019ose m\u00eame pas lever le pouce pour faire de l\u2019auto stop.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans les deux ou trois villages travers\u00e9s, les maisons \u00e0 colombages sont entour\u00e9es de pelouses bien tondues, des petits bistrots &#8211; ici, encore vivace, l\u2019estaminet &#8211; proposent caf\u00e9s et tartines. Nous avan\u00e7ons. Pas d\u2019autre pi\u00e9ton en vue. Les rares clients stoppent leur voiture \u00e0 la h\u00e2te, obstruent le trottoir pour ouvrir au ras de la boulangerie ou du marchand de journaux, surtout ne pas se mouiller. Hantise de l\u2019eau ! La pluie dangereuse ! Pluie \u00e9gal froid \u00e9gal toux, \u00e9gal grippe et depuis des ann\u00e9es \u00e9gal radioactivit\u00e9 h\u00e9 h\u00e9 h\u00e9. Tchernobyl et consorts. Pluie \u00e9gal terre liss\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 son ardoise, ouverte sans haie ni taillis, jusqu\u2019aux petits volcans dont le feu int\u00e9rieur embrase parfois le c\u0153ur de vieille houille et rappelle aux mineurs qu\u2019ils descendaient casqu\u00e9s pour produire des montagnes.<\/p>\n\n\n\n<p>Les mines et leur charbon oubli\u00e9, restent les terrils. Des multitudes d\u2019hommes, d\u2019enfants, de chevaux pour cr\u00e9er, seau \u00e0 seau, benne \u00e0 benne, les montagnettes d\u2019un pays en manque de relief. Les c\u00f4nes de terre gagn\u00e9s par une v\u00e9g\u00e9tation prudente, parcimonieuse, deviennent terrains d\u2019aventure. Il para\u00eet m\u00eame qu\u2019on y installe des pistes de ski. On y verra un jour une descente olympique&#8230; qui sait ? Neige sur r\u00e9sidu de charbon, neige en deuil comme dit l\u2019autre, t\u00e9l\u00e9vision en blanc et noir.<\/p>\n\n\n\n<p>Un pavillon en brique, puis deux, puis un lotissement, \u00e7a ressemble de plus en plus \u00e0 une entr\u00e9e de ville. Discr\u00e8te, toutefois. Pas de centre commercial aux panneaux publicitaires ravageurs de paysage. Nous arrivons de Cassel, petit bourg, les supermarch\u00e9 sont ailleurs, au bord des routes principales, nul doute qu\u2019ils soient l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>Notre progression en ville nous range encore plus clairement chez les S.D.F.. Nous s\u00e9chons, certes, \u00e0 vue d\u2019oeil, mais c\u2019est cette vapeur m\u00eame qui nous d\u00e9nonce au p\u00e9kin en route vers son boulot &#8211; ou l\u2019ANPE. Qu\u2019est-ce que c\u2019est que ces types tout tremp\u00e9s ? Ont pass\u00e9 la nuit dehors. Donc d\u00e9class\u00e9s sans toit, sans loi ? Alors nous rasons les murs, quelle exp\u00e9rience \u00e9trange ! Je m\u2019habille moyen, je me rase, je me coiffe, je me verse un seau d\u2019eau sur la t\u00eate, je deviens autre, l\u2019autre absolu. Il para\u00eet qu\u2019en Tha\u00eflande, il existe une f\u00eate de l\u2019eau. On pratique l\u2019aspersion collective et r\u00e9ciproque comme un jeu du plus frais comique, du plus doux plaisir !<\/p>\n\n\n\n<p>La ville nous renvoie cette image dans chaque visage, chaque regard crois\u00e9. Plus violent que la route o\u00f9 les automobilistes nous d\u00e9couvraient dans leurs essuie-glaces et ajoutaient une gerbe d\u2019eau \u00e0 celle tombant du ciel. Des Tha\u00eflandais&#8230; il y en a partout !<\/p>\n\n\n\n<p>4&nbsp; \/&nbsp; Hazebrouk, une ville<\/p>\n\n\n\n<p>Ce pourrait \u00eatre le titre d\u2019un roman de Duras, ou d\u2019un film sur la condition du ch\u00f4meur nordiste. Entre Rosetta et La vie r\u00eav\u00e9e des Anges. Zonca, Stephen Frears, Dardennes, \u00e7a leur plairait comme d\u00e9cor, les rues sans couleur, sans rien pour mettre en valeur les briques rong\u00e9es par la suie des chemin\u00e9es, suintantes de coulures charbonn\u00e9es. Noirceur Sur La Lis, nom d\u2019une ville du Nord, je ne sais o\u00f9. Le charbon pos\u00e9 sur la blanche fleur, avec quelque chose de moralement liquide : noirceur couleur de l\u2019\u00e2me.<\/p>\n\n\n\n<p>Hazebrouk, ville qui souffre, qui a \u00e9t\u00e9 bombard\u00e9e pendant toutes les guerres, d\u00e9truite et reconstruite \u00e0 la h\u00e2te.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai tendance \u00e0 \u00e9crire \u201cHazebrook\u201d, le ruisseau brumeux. Est-ce le sens, ici, en Flandre ? Ou bien le ruisseau des noisetiers ? En Fran\u00e7ais, le nom est dur, mais je le crois plut\u00f4t doux dans un parler du Nord.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce pourrait \u00eatre aussi le bourg brumeux ou le bourg aux noisetiers, sorte de \u201cHazeborough\u201d, prononc\u00e9 \u00e0 la fran\u00e7aise, comme nous disons \u201cMalbrouk\u201d dans la chanson c\u00e9l\u00e8bre.<\/p>\n\n\n\n<p>Il faut laisser flotter le sens, comme flotte cette brume qui nous accompagnait et persiste avec le retour du soleil.<\/p>\n\n\n\n<p>Hazebrouk, une ville comme les autres. Quelques clochers \u00e9mergent, une ville ancienne doit subsister, qui inviterait \u00e0 la fl\u00e2nerie, mais notre condition de SDF humides nous interdit le tourisme. Un but, la gare, par o\u00f9 regagner nos vies ant\u00e9rieures et mettre fin \u00e0 l\u2019\u00e9quivoque.<\/p>\n\n\n\n<p>Il nous faut progresser en ignorant les panneaux indicateurs destin\u00e9s aux automobilistes, mais en tenant vaguement compte de leurs inscriptions. On traverse des rues, on navigue \u00e0 vue, guid\u00e9 par les bruits, par la topographie. On cherche le talus d\u2019une voie sur\u00e9lev\u00e9e, ou la tranch\u00e9e, porteuse de rails. Le moindre crissement annonce les freins d\u2019une motrice. Demander un renseignement, difficile avec nos d\u00e9gaines qui fleurent l\u2019\u00e0-peu-pr\u00e8s, le faisand\u00e9. Nous finissons par nous conformer \u00e0 ce qui semble l\u2019itin\u00e9raire du plus grand nombre. Tropisme SNCF, pas d\u2019erreur possible. Sinon, o\u00f9 iraient-ils quand les bureaux se vident ? Ici, pas de tour, de gratte-ciel, chacun regagne son pavillon-jardinet, gravillon-barbecue, cabillaud-riz-complet&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>La voil\u00e0 !<\/p>\n\n\n\n<p>Triste et rouge, petite et plate, noy\u00e9e par les maisons basses, sans le d\u00e9gagement qui ouvre un espace de transition avec la ville proprement dite. Entr\u00e9e discr\u00e8te, mais apr\u00e8s tout, c\u2019est un lieu public accueillant en journ\u00e9e pour tous les inond\u00e9s de la terre. \u201c Inond\u00e9s de la Terre, unissez-vous !\u201d&#8230; On consulte les horaires. Le prochain d\u00e9part pour Arras et son beffroi dans deux heures, temps n\u00e9cessaire pour casser la cro\u00fbte et s\u00e9cher un peu.<\/p>\n\n\n\n<p>Le restaurant n\u2019est pas un palace, tant mieux.<\/p>\n\n\n\n<p>Un radiateur.<\/p>\n\n\n\n<p>On l\u2019encadre.<\/p>\n\n\n\n<p>Poser les anoraks, mais d\u2019abord les quitter. Le tissu a durci, les articulations se sont engourdies, on s\u2019extrait avec peine. Assis, nous commen\u00e7ons \u00e0 nous d\u00e9tendre. Alan commande de la bi\u00e8re. Il a le g\u00e9nie de choisir celle qu\u2019il faut. Une abbaye belge que j\u2019ignore, onctueuse, douce am\u00e8re, mousse impalpable et fines bulles, une bi\u00e8re incestueuse.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019euphorie l\u00e9g\u00e8re fait suite aux efforts du matin. Puis vient l\u2019h\u00e9b\u00e9tude.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne sais plus rien du menu, plus rien du service. J\u2019\u00e9prouve une sorte de gratitude \u00e0 \u00eatre le client moyen, que personne ne remarque. Pourtant, \u201c pourront-ils payer&nbsp; ? ils vont tout tremper, tout salir, tout empuantir, tout empoisonner, faire fuir la client\u00e8le&#8230;!\u201d Questions dans ma t\u00eate. Mais la client\u00e8le c\u2019est nous ; d\u00e8s que les bi\u00e8res sont servies, on nous oublie un peu. Nous nous fondons (!) dans les bruns et verts du d\u00e9cor. Quant au vieux parquet noirci, il en a vu d\u2019autres, plus color\u00e9s, plus consistants que le jus timide qui coule au bas de nos pantalons.<\/p>\n\n\n\n<p>On mange, on boit, on s\u2019installe dans une torpeur bienfaisante. Les mots ne comptent plus, seuls les regards&#8230; on oublie ce lieu d\u2019\u00e9chouage, o\u00f9 vivre en radoub.<\/p>\n\n\n\n<p>Le train \u00e0 prendre, le travail du lendemain lorsque sera finie la tr\u00eave nous sortent peu \u00e0 peu de l\u2019entre-deux. Plus tout \u00e0 fait SDF, pas encore revenus \u00e0 l\u2019ordre quotidien, nous pourrions prolonger le suspens, piquer du nez vers nos tasses de caf\u00e9, nous affaler de sommeil sur la table.<\/p>\n\n\n\n<p>On prend conscience qu\u2019il suffirait de peu de chose pour faire taire le surmoi et commencer \u00e0 d\u00e9river- jusqu\u2019o\u00f9 ?- On se rattrape comme on peut, on sauve la face, les mots convenus surgissent d\u2019on ne sait o\u00f9.<\/p>\n\n\n\n<p>\u201cIl va falloir y aller&#8230;\u201d<\/p>\n\n\n\n<p>Moment peu reluisant, payer, sortir en enfilant nos pelisses mal s\u00e9ch\u00e9es, \u00e9merger au monde lumineux du mouvement, de la h\u00e2te, des horaires, des trains \u00e0 prendre.<\/p>\n\n\n\n<p>Brutal, l\u2019air fouette le visage ; l&rsquo;instant de flottement est pass\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>La gare nous absorbe.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dernier texte, je vous quitte&#8230; \u00e0 pied 1&nbsp; \/&nbsp; Monter Cassel \u201c De toute fa\u00e7on, y faut monter Cassel\u201d Je suis \u00e0 la gare de Cassel. Si j\u2019en crois la pancarte SNCF. Une gu\u00e9rite, un bunker de ciment brut abondamment graffit\u00e9. Il abrite un distributeur de billets rouge et bleu. Personne. Personne d\u2019autre n\u2019est descendu. En face, un bar-tabac-journaux. Sombre. <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ecopoetique-0-la-route-des-flandres\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#\u00e9copo\u00e9tique #01 | La route des Flandres<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":601,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[6994,6017],"tags":[],"class_list":["post-171317","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-ecopoetique-03-bailly-jardins","category-ecopoetique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/171317","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/601"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=171317"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/171317\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":171324,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/171317\/revisions\/171324"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=171317"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=171317"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=171317"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}