{"id":171333,"date":"2024-11-07T20:26:57","date_gmt":"2024-11-07T19:26:57","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=171333"},"modified":"2024-11-07T20:26:59","modified_gmt":"2024-11-07T19:26:59","slug":"ecopoetique-01-02-03-hors","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ecopoetique-01-02-03-hors\/","title":{"rendered":"#\u00e9copo\u00e9tique  | Hors"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/458303992_8460976450621649_4860543083337081393_n-1024x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-171334\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/458303992_8460976450621649_4860543083337081393_n-1024x1024.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/458303992_8460976450621649_4860543083337081393_n-420x420.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/458303992_8460976450621649_4860543083337081393_n-200x200.jpg 200w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/458303992_8460976450621649_4860543083337081393_n-768x768.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/458303992_8460976450621649_4860543083337081393_n.jpg 1080w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La profondeur du jardin se montre une derni\u00e8re fois quand on ferme la porte. Une partie de la fen\u00eatre, \u00e0 l\u2019issue de l\u2019enfilade des couloirs et des pi\u00e8ces, demeure visible. Un carr\u00e9-t\u00e9moin de ce qu\u2019on laisse derri\u00e8re soi, de ce que l\u2019on quitte d\u00e8s l\u2019instant o\u00f9 le v\u00e9lo est sorti de l\u2019abri couleur d\u2019orage et pourquoi ? Les framboisiers qui donnent sans rel\u00e2che ne se voient plus de l\u00e0, mais la tranquille lecture que leur ombre porte sur la chaise longue ne vaut-elle pas mieux que tout ce qui va suivre ? Il y a tant de souvenirs et d\u2019histoires dans les quelques m\u00e8tres s\u00e9parant la tonnelle qui r\u00e9siste au triple assaut du ch\u00e8vrefeuille, du jasmin et du Pierre de Ronsard avec la gr\u00e2ce puissante d\u2019une Laure, d\u2019une B\u00e9atrice, d\u2019une dame du temps jadis couverte d\u2019hommages odorants sans jamais s\u2019y laisser embaumer ni prendre, et le c\u00e9anothe qui profite de la goutti\u00e8re de la cabane o\u00f9 il s\u2019adosse pour devenir gigantesque alors que ses petites fleurs bleues, toujours plus nombreuses, conservent leur minuscule visage\u2026 \u00e0 quoi bon aller voir ailleurs ? C\u2019est, je crois qu\u2019il n\u2019y a pas de jardin, seulement les recoins d\u2019un m\u00eame tissu immense qui tant\u00f4t apparent, tant\u00f4t souterrain s\u2019offre \u00e0 qui le parcourt. Le pli s\u2019est pris dans l\u2019enfance, au village de montagne, o\u00f9 le jardin suspendu sur le ravin n\u2019\u00e9tait que le d\u00e9tail d\u2019un vaste cadastre, toujours accessible \u00e0 nos jeux d\u00e9bordant m\u00eame la limite des deux rivi\u00e8res confluentes auxquelles le lieu doit son nom, courant avec les parties d\u2019Indiens ou de gendarmes jusqu\u2019au village voisin par les bois, par la route de bitume craquel\u00e9, par les alpages. Il arrivait fr\u00e9quemment qu\u2019une fois la r\u00e8gle donn\u00e9e, nous ne nous croisions plus de la journ\u00e9e, trop bien cach\u00e9s dans ce terrain de jeu o\u00f9 les bornes elles-m\u00eames se d\u00e9pla\u00e7aient la nuit. Je rentrais au soir d\u2019\u00e9t\u00e9 comme d\u2019hiver bien apr\u00e8s 7 h, puisque c\u2019est ainsi que se comptait le temps \u00e0 l\u2019\u00e9glise qu\u2019on entendait au fin fond du val. Je me pr\u00e9sentais affam\u00e9e, sale et contente, \u00e0 la porte de la cuisine. On r\u00e2lait un peu pour la forme, mais personne ne s\u2019inqui\u00e9tait : m\u00eame sans nous voir, nous \u00e9tions ensemble \u00ab les enfants \u00bb, pris dans une meute suffisante \u00e0 son d\u00e9sennui et \u00e0 sa sauvegarde. Et l\u2019hiver, \u00e0 ski, la m\u00eame assurance faisait quitter la piste pour pister la trace parall\u00e8le qui s\u2019aventurait dans la for\u00eat des animaux et des sapins. L\u2019histoire se terminerait bien : il suffirait de suivre la pente, peut-\u00eatre de d\u00e9chausser pour finir skis sur l\u2019\u00e9paule sur la route goudronn\u00e9e. Mais hors cette d\u00e9convenue, rien ne mena\u00e7ait et le plaisir m\u00eal\u00e9 de la d\u00e9couverte o\u00f9 la peur gla\u00e7ait une sorte de solitude imprenable dont je restais gris\u00e9e, la semaine suivante enferm\u00e9e dans les salles de classe et encore aujourd\u2019hui\u2026 Je ferme la porte et je roule vers les canaux. La ville ne dure qu\u2019une seconde.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le pont qui enjambe les rails s\u00e8me le doute parmi les pi\u00e9tons et les cyclistes. Personne ne s\u2019\u00e9tonnerait qu\u2019il s\u2019effondre un jour ou l\u2019autre, mais ce n\u2019est qu\u2019une pens\u00e9e dans une trajectoire et personne non plus ne s\u2019arr\u00eate pour bien prendre la mesure d\u2019une possible catastrophe. Nous n\u2019avons pas peur pour autant, pour si peu, \u00e0 peine le l\u00e9ger frisson connu depuis l\u2019enfance qui se convoque \u00e0 plaisir avec la formulette \u00ab&nbsp;Et si\u2026&nbsp;\u00bb. L\u2019\u00e2ge aidant, on raffine&nbsp;: \u00ab&nbsp;Si d\u2019aventure\u2026 Si je vis assez longtemps&nbsp;\u00bb. Le frisson vient toujours, trace sa ligne de poudre des cervicales au sacrum et dynamite un instant le <em>cours de la vie<\/em>. Dans la m\u00e9gapole de l\u2019esprit, toutes les lumi\u00e8res s\u2019\u00e9teignent en une fois, et apr\u00e8s un bref concert de taules pli\u00e9es et de hurlement, les sir\u00e8nes se taisent, puis la lumi\u00e8re revient. \u00c7a n\u2019a dur\u00e9 qu\u2019un instant. Il n\u2019est pas question d\u2019en parler avec la dame qui s\u2019inqui\u00e8te officiellement de me voir rouler sans casque. Elle affirme que l\u2019accessoire est obligatoire et je la remets dans le droit chemin&nbsp;: pour les enfants, obligatoire pour les enfants, en France. Je ne dis pas que je roule pour sentir le vent dans mes cheveux, pour ne plus rien entendre d\u2019autre que lui dans mes oreilles et sous mon cr\u00e2ne, que je lui appartiens comme une nymphe \u00e0 son dieu p\u00e8re. Je m\u2019enquiers plut\u00f4t de l\u2019habitat de la dame. Elle vient du nouvel ensemble qui s\u2019est construit sur la langue de terre qui s\u00e9pare l\u2019Escaut. Depuis qu\u2019ils ont ras\u00e9 la maison du bout du chemin, tout est pire, il n\u2019y a plus de bout au chemin. Avant, il y avait la maison br\u00fbl\u00e9e qui arr\u00eatait le regard, \u00e0 pr\u00e9sent, on y voit jusqu\u2019en Am\u00e9rique. Et qui veut voir l\u2019Am\u00e9rique de nos jours&nbsp;? On n\u2019a plus besoin d\u2019aller si loin pour savoir qu\u2019il n\u2019y a rien \u00e0 voir qu\u2019on n\u2019a pas d\u00e9j\u00e0 vu. Mais \u00e7a fatigue, ce lointain \u00e0 la porte de chez soi, conclut-elle dans un soupir. Sur ce, elle part vers la ville faire ses courses aid\u00e9e d\u2019un d\u00e9ambulateur \u00e0 roulettes, signe d\u2019une certaine intr\u00e9pidit\u00e9 qui s\u2019accommode mal de son anxi\u00e9t\u00e9 proclam\u00e9e pour le pont, les habitants et moi-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je m\u2019arr\u00eate sur l\u2019autre rive pour voir la maison br\u00fbl\u00e9e qui n\u2019y est plus, avec un peu de recul. Bient\u00f4t, on passera la barri\u00e8re et la piste commencera qui va jusqu\u2019\u00e0 la Belgique et jusqu\u2019\u00e0 la mer, c\u2019est-\u00e0-dire loin, mais sans jamais quitter ce qui est mien et \u00e0 quoi, j\u2019appartiens. Encore un moment, je reste avec la ruine \u00e9vanouie. Claude R\u00e9gy avait achet\u00e9 comme \u00e7a une ferme br\u00fbl\u00e9e. Apercevant la grande carcasse noire sur la colline alors qu\u2019il passait sur l\u2019autoroute, il avait pris la premi\u00e8re sortie et roul\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 la trouver. Elle \u00e9tait \u00e0 vendre, pas bien cher j\u2019imagine, il l\u2019avait achet\u00e9 pour la conserver ainsi. Il y venait pour y \u00eatre. Pour penser. Pour faire ce qui ne peut se faire ailleurs que dans un squelette aux quatre vents. Je me figure qu\u2019il devait s\u2019y trouver comme \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019un dinosaure du Mus\u00e9e d\u2019Histoire naturelle qu\u2019on aurait transport\u00e9 dans la Creuse\u2026 Un cimeti\u00e8re marin n\u2019aurait pas si bien fait l\u2019affaire&nbsp;: je ne l\u2019imagine pas en homme d\u2019eau et de sel. J\u2019esp\u00e8re qu\u2019il n\u2019y aura personne dans les alentours de l\u2019usine abandonn\u00e9e. Je voudrais me retrouver seule avec elle, mais il y a toujours des promeneurs de chien, des gens qui courent pour garder la forme et des adolescents qui s\u2019embrassent \u00e0 pleine bouche sur cette partie du canal. L\u2019usine est spectaculaire avec sa fa\u00e7ade de m\u00e9tal rouill\u00e9 tagu\u00e9e dans les grandes largeurs. Le toit est pos\u00e9 bien au-dessus, m\u00e9nageant un grand espace par o\u00f9 s\u2019\u00e9chappent les bruits. L\u2019arri\u00e8re seul, qui donne sur l\u2019Escaut est abandonn\u00e9 \u00e0 la rouille. Le canal prot\u00e8ge comme une douve du monstrueux m\u00e9tal qui se d\u00e9bat \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. De loin j\u2019aper\u00e7ois les amoureux du jour, si compress\u00e9s l\u2019un \u00e0 l\u2019autre qu\u2019ils ne font qu\u2019un bloc presque immobile. Pas question de saluer \u00e7a ni de tra\u00eener devant l\u2019usine. Un jour peut-\u00eatre j\u2019y serai seule comme \u0152dipe face au Sphinx. Aujourd\u2019hui, ce sont les chemins jamais emprunt\u00e9s qui appellent. Ils r\u00e9clament si fort que j\u2019ai quitt\u00e9 la maison sans laisser de mot. L\u2019usine se prolonge d\u2019une barre de bureaux accol\u00e9s \u00e0 un immense hangar qui prolonge en L la grosse t\u00eate de pont qui mord la rive. Si les ateliers travaillent encore, l\u2019empilement des fen\u00eatres rectangulaires des bureaux n\u2019en laisse voir aucune qui ne soit crev\u00e9e. La v\u00e9g\u00e9tation a repris ses droits et compose dans cet ordre qui nous \u00e9chappe quelque chose de tr\u00e8s gai, avec une ponctuation de gerbes jaunes. Je pourrai venir me cacher l\u00e0. Une vie pourrait s\u2019y bricoler, s\u2019y inventer. C\u2019est un sc\u00e9nario catastrophe qui fait de la place pour la joie imprenable du soleil sur le visage. Je pourrai venir me cacher dans le texte de cette histoire, un jour o\u00f9 il fera trop froid, trop peur, un jour sans bicyclette, sans amour, sans porte de la cuisine, sans jardin \u00e0 mon retour. <br><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le canal est \u00e0 ras bord. Le reflet du ciel et des arbres tourne au vertige. Vient alors cette portion de route pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e : le chemin jamais tout \u00e0 fait sec sous les arbres accompagne chaque tour de roue d\u2019un petit bruit \u00e9miett\u00e9 de gravier, les taches de soleil qui marbrent le sol donnent l\u2019impression d\u2019une coulisse, o\u00f9 je passerais l\u00e9g\u00e8re, insoup\u00e7onn\u00e9e, sans importance au spectacle qui se joue l\u00e0. Je ne ralentis pas pour autant, il y a dans ce p\u00e9riple qui m\u2019a prise au d\u00e9pourvu, des rendez-vous auxquels je ne peux manquer. L\u2019exploration des chemins moindres, ces m\u00e9andres appellent \u00e0 sortir de la routine des balades famili\u00e8res. Ils disent \u00e0 bas bruit mon nom secret depuis le premier jour ici. L\u2019eau qui de toutes parts abonde a d\u00e9tourn\u00e9 mon c\u0153ur des montagnes pour me faire sujette de ce plat pays. S\u2019il y avait lieu de changer de nationalit\u00e9, je le ferais, mais rien d\u2019aussi officiel n\u2019est requis. Comment se faire adopter par les chemins, les canaux, les ciels identiques \u00e0 ceux qui se laissaient peindre par les ma\u00eetres flamands voil\u00e0 des si\u00e8cles de cela ? O\u00f9 s\u2019agit-il plus encore de me fondre dans le reflet de l\u2019eau ? Je change de rive, celle-ci est interrompue par une r\u00e9serve de grands conteneurs qu\u2019on charge sur les p\u00e9niches. Ce sont des pierres d\u2019une autre sorte : m\u00eame leurs couleurs criardes ne parviennent pas \u00e0 les d\u00e9solidariser de cette terre o\u00f9 tout porte la marque du travail et du sempiternel retour des oiseaux. Les derni\u00e8res mines ont ferm\u00e9 dans les ann\u00e9es 80. Certaines ont \u00e9t\u00e9 effondr\u00e9es pour laisser place \u00e0 de vastes \u00e9tangs regagn\u00e9s par les roseaux, les joncs et les oies sauvages. Les arbres puissants ne prennent pas la peine d\u2019enterrer leurs racines : elle trempent directement dans l\u2019eau et l\u2019on croit les entendre siroter sans reprendre souffle avec un bruit de paille. Apr\u00e8s le quai des conteneurs, on devine d\u00e9j\u00e0 la casse des d\u00e9chets m\u00e9talliques. Les grues sont arr\u00eat\u00e9es pourtant, mais le canal porte loin le miroitement des collines d\u2019aluminium. L\u2019entreprise de recyclage \u00e0 un nom prosp\u00e8re auquel est adjoint sur la fa\u00e7ade \u00ab environnement \u00bb en lettres blanches sous la ligne rouge et dans cet instant, on se demande pourquoi convoquer ce mot, depuis quand ne va-t-il plus de soi ? Je bifurque sur ce petit chemin peu engageant que j\u2019ai rep\u00e9r\u00e9 et n\u00e9glig\u00e9 depuis trop longtemps. La terre est noire par endroit, comme apr\u00e8s un feu, \u00e7a et l\u00e0, quelques \u00e9clats de verres bris\u00e9s, mais rien d&rsquo;ouvertement terrible. Un type peu am\u00e8ne avec un chien semble surpris de me voir l\u2019emprunter et plus encore de mon salut au passage. Je m\u2019engage dans un sous-bois et tr\u00e8s vite, sur deux gros rochers une fl\u00e8che peinte en jaune fluo m\u2019attire l\u2019\u0153il. Autant pour l\u2019exploration, le chemin est balis\u00e9 \u00e0 sa mani\u00e8re. Il faut se glisser entre les rochers pour passer. Ils tiennent \u00e0 l\u2019\u00e9cart les petites mobylettes qui insistent pour emprunter les routes de sables. S\u2019immiscer entre ces deux rochers qui ne m\u2019arrivent pas \u00e0 la taille provoque un trouble ind\u00e9finissable, profond, archa\u00efque. L\u2019image convoqu\u00e9e par Tolkien des rois de pierre gardant l\u2019entr\u00e9e nord du Lac des brumes froides ne le tient en respect qu\u2019un instant et la coulure fluorescente l\u2019accentue au point de marquer le passage d&rsquo;une importance d\u00e9mesur\u00e9e. La solitude avive la perception des couleurs, des formes, du visible et de l\u2019invisible. On croit entendre la vie dans le moindre froissement de feuilles, le poisson sous la roche et, aussi nettement, le souffle d\u2019un air diff\u00e9rent \u2014 nouveau. On croit. Seul, on se laisse aller \u00e0 croire, \u00e0 moins qu\u2019on ne soit simplement plus \u00e0 m\u00eame de contenir ce d\u00e9bordement, la fronti\u00e8re du corps s\u2019efface, tout peut advenir, on est dans le secret des dieux, on le traverse sans y rien comprendre, mais sans plus pr\u00e9tendre qu\u2019il n\u2019existe pas. Pour ce qui est des dieux eux-m\u00eames, ils sont trop profond\u00e9ment enfouis en de\u00e7\u00e0 de l\u2019occupation des sols, mais de leur secret, on peut encore jurer. La bicyclette passe tout juste et moi \u00e0 sa suite, pour une fois adroite, attentive \u00e0 ne pas effleurer les parois de roche. Et l\u00e0 encore, en d\u00e9pit de la bri\u00e8vet\u00e9 de ce passage, on suit un canyon, des heures de travail, dont on aurait pu ne pas sortir vivante. Le sous-bois gagne en myst\u00e8res d\u2019\u00eatre ainsi prot\u00e9g\u00e9. On avance, initi\u00e9, et puis trop vite, une clairi\u00e8re de terre noire. La fl\u00e8che fluorescente annon\u00e7ait le vert de l\u2019herbe presque chimique, et surtout qu\u2019il y avait l\u00e0 quelque chose d\u2019humain, de secret et de magique comme un cercle de menhir et voil\u00e0 en contrebas un \u00e9tang de silence, entour\u00e9 de p\u00eacheurs immobiles. Le bruit des roues sur les gravillons se r\u00e9percute sur toutes les surfaces en une monstrueuse indiscr\u00e9tion. Les t\u00eates se tournent, p\u00e9trifiantes. Se d\u00e9placer est d\u00e9plac\u00e9. J\u2019h\u00e9site \u00e0 mettre pied \u00e0 terre. Si je m\u2019asseyais, peut-\u00eatre m\u2019oublierait-on. Manger une pomme ici semble impensable. Je file \u00e0 regret vers le sous-bois, esp\u00e9rant \u00e9chapper \u00e0 ce dossard de mauvais coucheur qui s\u2019\u00e9pingle sur ma parka et la traverse jusqu&rsquo;aux os. La route est bouch\u00e9e par un camion de pompiers jaune fluorescent. On ne passe pas, il y a eu un petit feu, ce n\u2019est rien pr\u00e9vient l\u2019homme, jaune \u00e9galement. Je remonte le chemin de terril jusqu\u2019\u00e0 trouver un autre moyen de quitter l\u2019\u00e9tang. La pente est raide et d\u00e9bouche sur un petit pr\u00e9 ensauvag\u00e9 o\u00f9 la v\u00e9g\u00e9tation aurait pouss\u00e9 s\u00e8che d\u2019avance. Au loin, de grands pyl\u00f4nes \u00e9lectriques compl\u00e8tent ce tableau \u00e9trangement familier. <em>Paysage avec figures absentes. <\/em>Tranquille apocalypse. Le revers du monde. Un titre \u00e0 chaque tour de roue sur l\u2019\u00e9troit sentier. Un lapin traverse et se cache \u00e0 mon approche, avant de d\u00e9cider que ma pr\u00e9sence n\u2019a aucune importance. Il m\u2019ouvre longtemps la route avant de s\u2019arr\u00eater net, de profil sur ces pattes arri\u00e8re. Il est arriv\u00e9 chez lui. Il h\u00e9site \u00e0 d\u00e9voiler l\u2019entr\u00e9e du terrier. Je ralentis. Il se souvient que je ne suis rien et saute dans les ronces. Il a disparu. L\u2019histoire me revient de ce disciple qui se d\u00e9sole des traces qu\u2019il laisse dans la neige fra\u00eeche. Il multiplie les tentatives de les effacer, aggravant les signes de sa pr\u00e9sence. Le ma\u00eetre s\u2019amuse de le voir faire au loin.&nbsp;Il n\u2019a pas oubli\u00e9, lui, que bient\u00f4t ce serait le printemps.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce n\u2019est qu\u2019un d\u00e9tour, il s\u2019inscrit dans une dur\u00e9e autre, parall\u00e8le. Il pourrait ne plus rien rester de ce que j\u2019ai connu, de nous autres quand je rattraperai la route qui m\u00e8ne \u00e0 la ville. Juste avant l\u2019embranchement, un cercle de suie autour des restes de cuivres et de plastiques bleu \u00e9lectrique de ce qui aura br\u00fbl\u00e9 l\u00e0, une autre fois, un autre petit feu\u2026 Plus t\u00f4t dans la saison, il y avait eu une carcasse de voiture au bout d\u2019un chemin donnant sur le canal. Elle faisait l\u2019effet d\u2019un autel. Offrandes des vapeurs de si\u00e8ges fondus et d\u2019essence. Il n\u2019en reste plus que des graviers de verre et la trace noircie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est peu apr\u00e8s que je suis partie en vrille. Le vertige des for\u00eats de neige. Plus de routes famili\u00e8res, d\u2019embranchements rep\u00e9r\u00e9s, de chemins reconnus, reste le sens vague de l\u2019orientation des cours d\u2019eau, imp\u00e9rativement requis par l\u2019eau plus grande. Il arrive que certains ruisseaux se perdent, des sources disparaissent dans la mollesse d\u2019un pr\u00e9, s\u2019amenuisent dans la canicule d\u2019un \u00e9t\u00e9 bon qu\u2019\u00e0 voir des enfants se faire enlever, dans la s\u00e9cheresse d\u2019un c\u0153ur. En remontant vers le bourg dont le clocher fait signe, pas une \u00e2me. Suivre \u00e0 rebours la voie du tram qui \u00e0 tout instant pourrait surgir d\u2019un grand virage masqu\u00e9 par les arbres efface les ann\u00e9es qui s\u00e9paraient des jeux d\u2019Indiens, de Tom Sawyer, de l\u2019Am\u00e9rique des chemins de fer. Le danger idiot, le risque inutile avec son gros visage de clown du train fant\u00f4me rappellent un frisson tr\u00e8s ancien. En apparence, ce n\u2019est rien, et pourtant une ligne est franchie qui avive et invite aux prochaines transgressions. Qui m\u2019a dit r\u00e9cemment que l\u2019annulation \u00e9tait addictive ? Ou \u00e9tait-ce le renoncement ? Les rails s\u2019enfoncent dans une for\u00eat \u00e0 l\u2019envers. Je n\u2019ai aucun souvenir de l\u2019avoir vue jamais, et pourtant je me suis d\u00e9j\u00e0 assise dans ce tram pour ce m\u00eame trajet\u2026 Qui m\u2019a dit que les poissons ne voyaient pas l\u2019eau ? Le r\u00e9cit des ma\u00eetres et des poissons m\u2019est-il parvenu pendant la m\u00eame conversation ? L\u2019ai-je lu ? Je n\u2019y vois presque plus alors que la voie est parfaitement \u00e9lagu\u00e9e. Les pens\u00e9es fusent avec un bruit qui couvrira celui presque lisse du tram. J\u2019\u00e9tais assise dans le m\u00e9tro, je lisais un livre de Simon Leys et <em>Zhuang Zi et le logicien Hui Zi se promenaient sur le pont de la rivi\u00e8re Hao. Zhuang Zi observa : \u00ab Voyez les petits poissons qui fr\u00e9tillent, agiles et libres ; comme ils sont heureux ! \u00bb Hui Zi objecta : \u00ab Vous n\u2019\u00eates pas un poisson ; d\u2019o\u00f9 tenez-vous que les poissons sont heureux ?<\/em><br><em>\u2014  Vous n\u2019\u00eates pas moi, comment pouvez-vous savoir ce que je sais du bonheur des poissons ?<\/em><br><em>\u2014 Je vous accorde que je ne suis pas vous et, d\u00e8s lors, ne puis savoir ce que vous savez. Mais comme vous n\u2019\u00eates pas un poisson, vous ne pouvez savoir si les poissons sont heureux.<\/em><br><em>\u2014  Reprenons les choses par le commencement, r\u00e9torqua Zhuang Zi, quand vous m\u2019avez demand\u00e9 \u201cd\u2019o\u00f9 tenez-vous que les poissons sont heureux\u201d la forme m\u00eame de votre question impliquait que vous saviez que je le sais. Mais maintenant, si vous voulez savoir d\u2019o\u00f9 je le sais<\/em><br><em>\u2014 Eh bien, je le sais du haut du pont. \u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Aucun tram n\u2019est apparu devant ni derri\u00e8re et finalement la route de bitume qui flanque les rails en traversant les villes qui se succ\u00e8dent reprend la main d\u2019un coup, si droite qu\u2019elle ne va jamais finir et renvoie les minutes pr\u00e9c\u00e9dentes de longues ann\u00e9es en arri\u00e8re, aux jeux d\u2019enfance auxquelles elles appartenaient. Elle est tentante avec son glacis d\u2019argent sous le soleil qui lustre deux traces parfaitement parall\u00e8les. Il n\u2019y a plus rien \u00e0 savoir que la lumi\u00e8re. Plus qu\u2019\u00e0 la suivre, en fermant les yeux \u00e0 demi sous sa b\u00e9n\u00e9diction r\u00e9fl\u00e9chie qui gomme les fissures, la pauvret\u00e9 et la salet\u00e9 qui ne partirait pas avec la meilleure volont\u00e9 du monde. Tout est pardonn\u00e9, effac\u00e9, remis. Tout est lav\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 l\u2019os, irr\u00e9m\u00e9diablement irradi\u00e9, beau sans plus d\u2019attache et c\u2019est sans doute pour cela que le campement appara\u00eet un instant dans l\u2019\u0153il en retard. Les toits des caravanes, les paraboles qui d\u00e9passent des murs d\u2019enceinte en parpaing de b\u00e9ton. <em>Va, va dans les bois<\/em>. Je quitte cette aube pour le premier chemin de treillis qui s\u2019ouvre \u00e0 main gauche. Les motos l\u2019ont creus\u00e9 d\u2019orni\u00e8res d\u2019o\u00f9 la boue jamais ne s\u00e8che tant le feuillage est serr\u00e9 et bas. Des poubelles \u00e9ventr\u00e9es dans les foss\u00e9s, sort l\u2019archa\u00efque peur du loup. La sonnette du v\u00e9lo me devance, imprudemment rouge et na\u00efve avec sa rondeur enfantine. Les muscles tirent, les os des hanches geignent, une nouvelle carcasse calcin\u00e9e obnubile le regard. Tout au fond de toi, tu sais que c\u2019est la premi\u00e8re, l\u2019originelle de cette s\u00e9rie de sacrifices. Les hurlements alors, dans le bois, au c\u0153ur des arbres glacent la d\u00e9risoire enveloppe du petit coupe-vent et l\u2019\u00e9miettent dans le souffle des moteurs trafiqu\u00e9s. Ils sont deux qui viennent, les jeunes loups, tignasses hirsutes, peints de boue, la suie monte des chausses sur leurs jeans lac\u00e9r\u00e9s. Ils foncent droit sans se pr\u00e9occuper des herbivores, en laissant derri\u00e8re eux une trace d\u2019essence qui soul\u00e8ve l\u2019estomac comme un poison. La peur tient bien longtemps apr\u00e8s que leur odeur et leur bruit ont disparu. Il faudrait retrouver la voie verte, mais elle ne se ressemble plus. Ce pont de pierre n\u2019a pas surgi dans la nuit, ni l\u2019embranchement de cette voie rapide dont les travaux bloquent le passage depuis plus de deux ans, et ces barri\u00e8res pour pr\u00e9venir le passage des motos quand les a-t-on d\u00e9pos\u00e9es dans le bas-c\u00f4t\u00e9 ? La nature est sa propre s\u0153ur, il ne lui reste plus qu\u2019une ressemblance, mais les traits familiers sont flout\u00e9s, d\u00e9tourn\u00e9s, autres. Si j\u2019\u00e9tais enfant encore, je pleurerais sans savoir pourquoi. Au lieu de cela, j\u2019avance avec fatigue, avec raison, sans renoncer \u00e0 reconna\u00eetre enfin un bosquet, un pr\u00e9, un chat. Ils sont trois d\u2019ordinaire qui ponctuent la route vers la Belgique ou son retour. Un noir, un roux et un blanc. Avec tous ces d\u00e9tours, je n\u2019en ai vu aucun et j\u2019ai l\u2019impression b\u00eate d\u2019avoir manqu\u00e9 \u00e0 un ordre, d\u00e9rang\u00e9 quelque chose sans le comprendre, mis en action un mouvement invisible encore, mais fatal.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La profondeur du jardin se montre une derni\u00e8re fois quand on ferme la porte. Une partie de la fen\u00eatre, \u00e0 l\u2019issue de l\u2019enfilade des couloirs et des pi\u00e8ces, demeure visible. Un carr\u00e9-t\u00e9moin de ce qu\u2019on laisse derri\u00e8re soi, de ce que l\u2019on quitte d\u00e8s l\u2019instant o\u00f9 le v\u00e9lo est sorti de l\u2019abri couleur d\u2019orage et pourquoi ? 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