{"id":171381,"date":"2024-09-22T20:24:37","date_gmt":"2024-09-22T18:24:37","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=171381"},"modified":"2024-09-22T20:27:45","modified_gmt":"2024-09-22T18:27:45","slug":"ecopoetique-3-roses-tremieres","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ecopoetique-3-roses-tremieres\/","title":{"rendered":"#ecopoetique #3 | roses tr\u00e9mi\u00e8res"},"content":{"rendered":"\n<p>\u00c0 vrai dire, je n\u2019y suis entr\u00e9e que deux fois, peut-\u00eatre m\u00eame une seule. Quand elle \u00e9tait morte, quand on a vid\u00e9 la maison, soulev\u00e9 la couverture du lit. Quoi dessous? Une bosse terrifiante. Un rat croyait-elle. Je me souviens de sa peur. Qu\u2019elle avait d\u2019embl\u00e9e pens\u00e9 \u00e0 un rat. Que c\u2019est Fran\u00e7oise qui a soulev\u00e9 la couverture, sans peur, sans h\u00e9sitation. Et mis \u00e0 jour la poup\u00e9e. La poup\u00e9e que l\u2019<em>abuela<\/em> avait laiss\u00e9e dans le lit, la poup\u00e9e avec laquelle elle dormait, comme moi avec mes peluches.\u00a0<br>\u00c0 vrai dire c\u2019\u00e9tait une masure, une cabane plus qu\u2019une maison.\u00a0 Sans eau courante. Le sol en terre battue. Une chambre, une cuisine minuscule avec l\u2019unique fen\u00eatre de la, la quoi, disons de chez elle. Chez elle, c\u2019\u00e9tait rue Planchon. C\u2019est ainsi qu\u2019on appelait l\u2019endroit. Sa propri\u00e9t\u00e9. Parce qu\u2019elle en \u00e9tait propri\u00e9taire de ce terrain\u00a0 plant\u00e9 d\u2019une cabane. Parce que c\u2019\u00e9tait un terrain. Et en tant que terrain qu\u2019il serait vendu \u00e0 sa mort.\u00a0<br>\u00c0 vrai dire je croyais que les clapiers \u00e9taient dans le jardin. Mais c\u2019est dans la maison qu\u2019il \u00e9taient, qu\u2019il \u00e9tait. Un seul clapier, elle a dit au t\u00e9l\u00e9phone. Du jardin, je me souviens du talus au-dessus, des roseaux. Elle n\u2019y habitait plus, ou elle \u00e9tait morte, quand j\u2019y retournais, seule devant la grille. Les roseaux sont toujours l\u00e0, le figuier aussi. Plant\u00e9s sur le talus qui surplombe le terrain. Le terrain est au bout de la rue. On dit rue mais elle s\u2019arr\u00eate l\u00e0, sur ce terrain, ces roseaux, ce figuier. Seul coin de terre, seul coin de verdure visible dans cette rue, dans ce quartier, lacis de ruelles aux immeubles vieillots, d\u00e9catis, aux trottoirs \u00e9troits, \u00e0 la chauss\u00e9e d\u00e9fonc\u00e9e, o\u00f9 tout crie la mis\u00e8re, l\u2019abandon. Et dans ce quartier de b\u00e9ton, cet espace non b\u00e2ti, aujourd\u2019hui comme il y a cinquante ans, comme il y a cent ans.\u00a0<br>\u00c0 vrai dire ce n\u2019est plus qu\u2019une cour, un terrain vague sur lequel le propri\u00e9taire de l\u2019immeuble voisin roule pour entrer sa voiture dans la cabane devenue garage. Les roseaux, le figuier, plant\u00e9s au-dessus, sur un autre terrain, sont rest\u00e9s, roseaux hirsutes, en bataille, serr\u00e9s, nombreux, hauts. D\u00e9plac\u00e9s, pourrait-on penser, dans ce quartier sans arbre, sans jardin. \u00c0 leur place, inamovibles. Ce qui fait que j\u2019y reviens devant cette grille, devant ce jardin plant\u00e9 de rien. Un de ces endroits o\u00f9 pass\u00e9 et pr\u00e9sent se t\u00e9lescopent, se confondent. Des racines invisibles. L\u00e0.\u00a0<br>\u00c0 vrai dire, si elle dit vrai, l\u2019<em>abuela <\/em>y plantait des tomates, des pommes de terre. Quoi d\u2019autre, elle a oubli\u00e9. J\u2019imagine des choux, des courges et des courgettes. Il fallait de l\u2019eau pour l\u2019arrosage. Il y avait une fontaine dans la rue, juste \u00e0 droite, sur le trottoir, elle me dit.\u00a0 Et des roses tr\u00e9mi\u00e8res. Les seules fleurs, le seul ornement, la seule plantation pour rien. Ces fleurs qu\u2019elle voudrait planter dans son jardin, en souvenir de l\u2019<em>abuela<\/em>, fleurs saugrenues dans ce jardin de lotissement rang\u00e9 au cordeau, fleurs envahissantes, tiges hautes, feuilles nombreuses, larges, l\u00e9g\u00e8rement pelucheuses, et tout cela pour quelques rares fleurs. Des roses, tu parles! Des fleurs, tu parles! Plut\u00f4t des mauvaises herbes. Et pourquoi pas planter des fleurs d\u2019ail, des pissenlits, des coquelicots?\u00a0<br>\u00c0 vrai dire c\u2019est un homme qui lui avait offert ce terrain, cette maison. \u00c0 vrai dire, elle avait fini par se marier, par avoir un mari, une maison \u00e0 elle, elle la paria, l\u2019\u00e9trang\u00e8re dont personne ne voulait, qu\u2019il fallait cacher, qu\u2019on accueillait \u00e0 coup de crachats, de quolibets. Quolibets, tu parles! <em>Putain, espingouine de mierda, caraque.\u00a0<\/em><br>Elle avait poss\u00e9d\u00e9 un coin de terre, y avait plant\u00e9 de quoi manger, construit un clapier, laiss\u00e9 venir des fleurs sauvages, et v\u00e9cu l\u00e0, \u00e0 l\u2019abri des regards, en compagnie des roseaux, d\u2019un figuier, d\u2019un chien et d\u2019une poup\u00e9e.\u00a0<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c0 vrai dire, je n\u2019y suis entr\u00e9e que deux fois, peut-\u00eatre m\u00eame une seule. Quand elle \u00e9tait morte, quand on a vid\u00e9 la maison, soulev\u00e9 la couverture du lit. Quoi dessous? Une bosse terrifiante. Un rat croyait-elle. Je me souviens de sa peur. Qu\u2019elle avait d\u2019embl\u00e9e pens\u00e9 \u00e0 un rat. Que c\u2019est Fran\u00e7oise qui a soulev\u00e9 la couverture, sans peur, sans h\u00e9sitation. Et mis \u00e0 jour la poup\u00e9e. La poup\u00e9e que l\u2019abuela avait laiss\u00e9e dans le lit, la poup\u00e9e avec laquelle elle dormait, comme moi avec mes peluches.\u00a0 <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ecopoetique-3-roses-tremieres\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#ecopoetique #3 | roses tr\u00e9mi\u00e8res<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":649,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[6994,6017],"tags":[7023,5387,66],"class_list":["post-171381","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-ecopoetique-03-bailly-jardins","category-ecopoetique","tag-abuela","tag-poupee","tag-terrain"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/171381","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/649"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=171381"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/171381\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":171382,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/171381\/revisions\/171382"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=171381"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=171381"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=171381"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}