{"id":171525,"date":"2024-09-25T11:22:00","date_gmt":"2024-09-25T09:22:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=171525"},"modified":"2024-09-25T16:07:40","modified_gmt":"2024-09-25T14:07:40","slug":"ecopoetique-04-les-paysages-comme-le-gout-sur-la-langue","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ecopoetique-04-les-paysages-comme-le-gout-sur-la-langue\/","title":{"rendered":"#\u00e9copo\u00e9tique #04 | paysages \u00e9cocides, paysages du d\u00e9-go\u00fbt ? paysages &#8211; \u00e9gout"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>\u00ab&nbsp;Et peut-\u00eatre tu te rends compte de la d\u00e9faite des sens, d\u00e9j\u00e0. Je me prom\u00e8ne dans un paysage et je n\u2019y reconnais rien de ce qu\u2019il est. Je crois que je l\u2019aime parce que je le rapporte \u00e0 ce que je connais d\u00e9j\u00e0. Des sensations de vacances, des \u00eelots d\u2019enfance, les vignes qui s\u2019alignent sur la terre blanche, ma m\u00e8re qui y r\u00e9colte des fossiles d\u2019hu\u00eetres. Je crois que j\u2019aime ce paysage parce que je le recouvre de ce que je connais d\u00e9j\u00e0, des id\u00e9es, et que rien ne me signale qu\u2019il n\u2019est pas ce que je crois. Je ne vois rien. Des mati\u00e8res qui le traversent, je ne sens rien que je ne conna\u00eetrais d\u00e9j\u00e0.&nbsp;\u00bb Claire Dutrait<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Je pars \u2013 en vue de le capillariser  &#8211; de ce fragment du texte de Claire Dutrait o\u00f9 j\u2019aper\u00e7ois&nbsp;: un paysage&nbsp;&#8211; les vignes s\u2019alignent sur la terre blanche, une m\u00e8re y r\u00e9colte des fossiles d\u2019huitres.<\/p>\n\n\n\n<p>Lien filial nou\u00e9 \u00e0 un lieu, des \u00eelots d&rsquo;enfance, les vignes&nbsp;: on pourrait dire \u00ab&nbsp;espace-temps&nbsp;\u00bb, des souvenirs vivants comme une temp\u00e9rature : <em>ce que je connais d\u00e9j\u00e0<\/em>. Mais justement, ce bain \u00e0 temp\u00e9rature qui pourrait \u00eatre l\u00e0 par simple contact attentif \u00e0 ce qui nous a port\u00e9 tendrement, la main d\u2019un paysage, celle d\u2019un \u00eatre cher dans la n\u00f4tre, sa protection ou du moins son impression de protection fraternelle&nbsp;\u2013 br\u00fble.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous n\u2019avons plus de paysages connus comme le go\u00fbt sur la langue. Quand nous marchons en for\u00eat, nous observons les arbres inquiets. Et peut-\u00eatre que oui, les arbres sont inquiets. Ils auraient raison de l&rsquo;\u00eatre. D\u2019ici trente ans les ch\u00e2taigniers, menac\u00e9s d\u2019extinction par l\u2019encre du ch\u00e2taignier, auront probablement disparu de nos for\u00eats, de nos paysages, de nos souvenirs de balades et r\u00e9coltes de ch\u00e2taignes. L\u2019\u00e9conomie de la transformation de la ch\u00e2taigne, comme le nom des magnaneries, de la culture du ver \u00e0 soie dans les C\u00e9vennes, s\u2019effacera peut-\u00eatre, tenue au mus\u00e9e des for\u00eats.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous manquons avec la disparition de nos esp\u00e8ces famili\u00e8res, la chair du lieu, de notre habitation. Nous la perdons dans un go\u00fbt amer. Notre souvenir d&rsquo;espaces refuges, les nids et perchoirs que les enfants inventent ne font pas souvenir mais renvoi acide. Le fil du temps son d\u00e9luge vital \u2013 chaque \u00e9t\u00e9 sa catastrophe, maill\u00e9e d\u2019innombrables foyers, zones de d\u00e9parts, incendies, tsunamis, inondations.<\/p>\n\n\n\n<p>On dit de l\u2019ann\u00e9e 1816 qu\u2019elle est sans \u00e9t\u00e9. \u00ab\u00a0L\u2019ann\u00e9e sans \u00e9t\u00e9\u00a0\u00bb une gigantesque \u00e9ruption volcanique en Indon\u00e9sie recouvre l\u2019Europe d\u2019un \u00e9pais nuage de cendres, un nuage stratosph\u00e9rique de 43 km de haut, renvoyant la luminosit\u00e9 estivale \u00e0 un brouillard de particules en suspension, de rayonnements diffus mais aussi \u00e0 l\u2019absence de r\u00e9coltes, aux famines, \u00e0 un refroidissement de la temp\u00e9rature pendant 3 ans.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019ann\u00e9e sans \u00e9t\u00e9 Turner aurait invent\u00e9 de nouveaux paysages sans paysage, des paysages \u00e0 travers lesquels on ne voit rien, rien de visible autrement que par vibrations, variations, nuances, de coloris, radiations.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est \u00e0 partir d\u2019une pluie de cendres et de pierre l\u2019ann\u00e9e pr\u00e9c\u00e9dente, en 1815, que Mary Shelley, confin\u00e9e, a \u00e9crit Frankenstein.<\/p>\n\n\n\n<p>On a invent\u00e9 la draisienne en 1817, apr\u00e8s cet \u00e9t\u00e9 sans \u00e9t\u00e9, apr\u00e8s que la famine a d\u00e9cim\u00e9 les chevaux.<\/p>\n\n\n\n<p>La glace et les troncs d\u2019arbres nous renseignent \u00e0 distance sur ces ann\u00e9es sans \u00e9t\u00e9. Ils en ont conserv\u00e9 l\u2019empreinte et nous avons la possibilit\u00e9 de retrouver la g\u00e9n\u00e9alogie de nos catastrophes.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans nos ann\u00e9es sans \u00e9t\u00e9, dans ma m\u00e9moire, il y a aussi le mois de juillet 1942. Quand le lieu du v\u00e9lo ne signifiait plus l\u2019organisation de courses cyclistes de la saison, les enfants du quartier continuant \u00e0 essayer de suivre le programme des prochaines courses, alors que s\u2019organisait ce d\u00e9but juillet, \u00e0 la place des courses cyclistes, le rassemblement des personnes juives d\u00e9port\u00e9es dans les camps. Ce lieu qu\u2019on nomme par sa catastrophe (la rafle du Vel d\u2019hiv). Je n\u2019\u00e9tais pas n\u00e9e mais Robert Bober l\u2019\u00e9tait, qui en a retrac\u00e9 l\u2019enqu\u00eate jusqu\u2019\u00e0 moi, \u00e0 hauteur de gamin, la litt\u00e9rature comme un copain fraternel \u00e0 qui l\u2019on s\u2019adresse encore, m\u00eame mort.<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsque la maison de mes grands-parents, qui \u00e9tait aussi celle de trois g\u00e9n\u00e9rations de la m\u00eame famille avant eux, la dur\u00e9e renvoie \u00e0 des transmissions g\u00e9n\u00e9rationnelles de patrimoine mais elle n\u2019avait que la valeur des terres qui l\u2019entouraient, de la distillerie qui l\u2019accompagnait, a \u00e9t\u00e9 vid\u00e9e apr\u00e8s la disparition de sa derni\u00e8re r\u00e9sidente, ma grand-m\u00e8re \u2013 j\u2019ai gard\u00e9 des manuels de conversion en fonction des degr\u00e9s d\u2019alcool pur, des patrons de lettres capitales utilis\u00e9es dans la broderie ancienne, quelques outils, quelques cl\u00e9s, boites en fer aux noms de substances qui ne circulent plus dans les magasin aujourd\u2019hui, et un exemplaire tr\u00e8s document\u00e9 du magazine \u00ab&nbsp;Energ\u2019hic&nbsp;\u00bb sur la catastrophe de Tchernobyl.<\/p>\n\n\n\n<p>Une ann\u00e9e sans \u00e9t\u00e9 s\u2019annon\u00e7ait en avril 1986, j\u2019avais dix ans. Je lis aujourd\u2019hui que ce sont la Finlande et la Su\u00e8de qui ont d\u00e9clench\u00e9 l\u2019alerte, en raison de l\u2019augmentation de la radioactivit\u00e9 ambiante, la catastrophe s\u2019\u00e9tant d\u00e9roul\u00e9e pr\u00e8s de Kiev. Poussi\u00e8re de cendres, radioactivit\u00e9 ambiante, r\u00e9chauffement de la temp\u00e9rature, modification du climat, il s\u2019agit de notre air ambiant, comme des lumi\u00e8res vaporeuses de William Turner, des visages du monstre qu\u2019on ne soup\u00e7onne pas, de nos lieux connus, familiers, exil\u00e9s dans le danger de la catastrophe comme les enfants effar\u00e9s, le visage de nos derri\u00e8res courses \u00e0 l\u2019or. Le vrai visage de notre \u00e9conomie comme elle tourne &#8211; contre la montre.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand je regarde la carte de la catastrophe de Tchernobyl, la cible du lieu de l\u2019accident \u00e0 proximit\u00e9 de Kiev, la fronti\u00e8re avec l\u2019Ukraine \u2013 en fait non il n\u2019y avait pas de fronti\u00e8re avec l\u2019Ukraine, son nom est \u00e9crit en minuscule comme une r\u00e9gion faisant partie de l\u2019URSS, il s\u2019agit d\u2019un magazine qui date de bient\u00f4t 40 ans, je me d\u00e9porte dans une autre centrale, celle de Zaporijjia et la guerre en Ukraine depuis 2 ans. Le premier jour de la guerre, le 24 f\u00e9vrier 2022, c\u2019est l\u2019anniversaire de mon p\u00e8re, d\u00e9c\u00e9d\u00e9 un an plus t\u00f4t, la guerre correspondait aussi pour moi, dans mon calendrier intime, au premier anniversaire de sa mort. Le premier mois de la guerre en Ukraine, la cloche des \u00e9glises a sonn\u00e9 \u00e0 midi, en France, le nombre de coups de cloches qui correspondait au nombre de jours depuis le d\u00e9clenchement de la guerre.<\/p>\n\n\n\n<p>La centrale de Tchernobyl \u00e0 Pipryat est construite sur les bords du Pripet, un affluent du Dniepr. Le nom du fleuve Dniepr nous envoie \u00e0 son embouchure sur les rives de la mer noire, \u00e0 la zone du conflit occup\u00e9e aujourd\u2019hui par l\u2019arm\u00e9e russe en vue de s\u2019emparer des ports sur la mer noire. L\u00e0, des conteneurs de c\u00e9r\u00e9ales sont bloqu\u00e9s. La difficult\u00e9 d&rsquo;approvisionnement augmente le prix du pain. En 1816 l\u2019ann\u00e9e sans \u00e9t\u00e9 \u00e9tait aussi appel\u00e9e \u00ab&nbsp;l\u2019ann\u00e9e sans pain&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>La carte des r\u00e9sultats \u00e9lectoraux aux \u00e9lections l\u00e9gislatives \u00e9miette de tr\u00e8s nombreux points de vote \u00e0 l\u2019extr\u00eame-droite en juin 2024. <\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019entends que les conduites d\u2019eau du sous-sol de Gaza sont utilis\u00e9es pour lancer des roquettes. L\u2019image montre le d\u00e9terrement de la canalisation et sa transformation, la fixation d\u2019un embout m\u00e9tallique pointu, dans une usine d\u2019armement \u00e0 ciel ouvert. Ce qui constitue le mat\u00e9riel de base pour le premier des biens communs, l\u2019eau, sert \u00e0 construire les armes.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans l\u2019\u00e9t\u00e9, un mouvement de contestation se met en place contre l\u2019atteinte \u00e9cologique que constitue la construction de l\u2019autoroute A69 rejoignant Castres \u00e0 Toulouse. Les arbres sont aussi notre bien commun. Les tractopelles ont vis\u00e9 non seulement la destruction des arbres mais aussi la chute de leurs occupants. Il est rare qu\u2019on entende parler d\u2019occupants humains des arbres. Les militants du Mouvement de la terre ont fait de l\u2019habitat dans les arbres leur mode de contestation. Ils occupent des cabanes perch\u00e9es. Contre les gaz envoy\u00e9s par la police dans les techniques d\u2019\u00e9vacuation et juridiquement pour occuper un lieu sans \u00eatre accus\u00e9 de possession ill\u00e9gale. Ils observent l\u2019arriv\u00e9e des tractopelles, ils craignent la chute mais ils tiennent jusqu&rsquo;\u00e0 la coupe de l\u2019arbre, ils ont les larmes aux yeux et les pieds dans les branches. Nous avec eux, tant la situation de la tractopelle face aux adolescents dans les arbres sid\u00e8re. Monter aux arbres est le lieu du refuge des enfants bless\u00e9s contre l\u2019autorit\u00e9. <\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;\u00ab&nbsp;Les vrais enfants sont ceux qui ont pass\u00e9 leurs vies dans les arbres \u00e0 d\u00e9nicher des nids, et perdu leur vie.&nbsp;\u00bb Je cite la pr\u00e9sentation de l\u2019essai de Marguerite Duras \u00ab&nbsp;Les enfants dans les arbres&nbsp;\u00bb.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab&nbsp;Et peut-\u00eatre tu te rends compte de la d\u00e9faite des sens, d\u00e9j\u00e0. Je me prom\u00e8ne dans un paysage et je n\u2019y reconnais rien de ce qu\u2019il est. Je crois que je l\u2019aime parce que je le rapporte \u00e0 ce que je connais d\u00e9j\u00e0. 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