{"id":171633,"date":"2024-09-29T10:34:29","date_gmt":"2024-09-29T08:34:29","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=171633"},"modified":"2024-10-19T23:02:21","modified_gmt":"2024-10-19T21:02:21","slug":"ecopoetique-04-lubrizol-90","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ecopoetique-04-lubrizol-90\/","title":{"rendered":"#\u00e9copo\u00e9tique #04 \/ Lubrizol 90\u2019"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Le rituel \u00e9tait immuable. Chaque matin, c&rsquo;\u00e9tait caler les mousses orange de ses \u00e9couteurs par-dessus le bonnet, appuyer sur la touche Play du baladeur cassette, le glisser dans la poche. La musique crachait un punk-rock sauvage, ou sa version moderne grunge. Qu&rsquo;importe, il fallait que \u00e7a cr\u00e8ve les tympans. Il ne restait plus qu\u2019\u00e0 ouvrir la lourde et se mettre en route. Malgr\u00e9 la nuit trop courte. Malgr\u00e9 l\u2019envie de dormir. Il fallait avaler ces longues minutes du chemin qui reliait la maison au bahut. Il valait mieux ne pas tra\u00eener pour \u00eatre \u00e0 l\u2019heure. Marcher. Il n\u2019y avait que \u00e7a \u00e0 faire.<\/p>\n\n\n\n<p>Il \u00e9tait trop t\u00f4t. La ville \u00e9tait encore \u00e0 moiti\u00e9 plong\u00e9e dans la nuit, \u00e0 moiti\u00e9 dans cette brume chiasseuse si fr\u00e9quent \u00e0 Rouen. Ce brouillard o\u00f9 il n\u2019est pas possible de voir plus de dix m\u00e8tres. Un voile crasse, effet neige fondu, qui bouche la vue. Une atmosph\u00e8re myope, d\u00e9gueulasse. Une humidit\u00e9 qui suinte du bitume aux murs en briques. La r\u00e9plique cauchoise du smog londonien. Pas moyen de savoir quel temps il fera aujourd\u2019hui\u00a0? Ni de savoir quel mois on \u00e9tait\u00a0? Novembre ? Janvier ? Mars ? Ne pas se poser ce genre de question. Il fallait passer la grille. Marcher. Il n\u2019y avait que \u00e7a \u00e0 faire.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019abord descendre la rue de Champs de foire aux boissons. Ne pas s&rsquo;attarder sur les fa\u00e7ades de briques de ces anciens entrep\u00f4ts laiss\u00e9s \u00e0 la voracit\u00e9 des promoteurs. Ne pas penser \u00e0 vie de cette rue au temps o\u00f9 \u00e9tait d\u00e9charg\u00e9 le vin destin\u00e9 \u00e0 \u00e9tancher la soif de Paris. Faire attention \u00e0 chaque pas. Le pav\u00e9 est irr\u00e9gulier. Et aujourd\u2019hui particuli\u00e8rement gras et glissant. Peu de doute. L\u00e0-bas, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la Seine, ils profitaient encore de l\u2019am\u00e9tropie g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e pour proc\u00e9der aux purges. Les chemin\u00e9es des Total, Lubrizol et compagnie pouvaient cracher, librement, de toutes les couleurs. \u00c7a passait cr\u00e8me. Une fine pellicule de chimie organique pouvait recouvrir les toits, les rues, le quartier, la ville tout enti\u00e8re. \u00c7a serait vite lessiv\u00e9 par l\u2019in\u00e9vitable pluie normande. Peu importe les habitants. Les crises d\u2019asthme plus importantes ici qu\u2019ailleurs. Les canc\u00e9reux qui s\u2019ignoraient encore. Il ne faisait pas bon de vivre sous les vents dominants de l&rsquo;arc industriel. Le c\u00f4t\u00e9 rassurant, c\u2019est que \u00e7a touchait tout le monde, sans distinction de classe. Ceux des hauteurs se trouvaient aussi sous le vent. Au 18e, \u00e7a passait encore. La suie pouvait tomber dans les jardins. Ca les impactait peu l\u00e0-haut. Les propri\u00e9taires des usines prenaient leur caf\u00e9 tranquille en se levant. Ils jetaient un \u0153il sur le m\u00e9andre, regardaient si la chemin\u00e9e de leur entreprise crachait bien. Pas de gr\u00e8ve, l\u2019usine produisait. C\u2019\u00e9tait une bonne journ\u00e9e. Aujourd\u2019hui, les pr\u00e9sidents-directeurs de ces unit\u00e9s de production boivent leur caf\u00e9 \u00e0 des milliers de kilom\u00e8tres de l\u00e0 devant leur \u00e9cran d\u2019IBM PC. Ce qui crachait ici ne les concernait pas. Ils ne respiraient pas le m\u00eame air. Mais pourquoi penser au caf\u00e9 chaud\u00a0? Pourquoi se rappeler \u00e0 la chaleur r\u00e9confortante de la cuisine quitt\u00e9e il y a peu\u00a0? L\u2019humidit\u00e9, la fra\u00eecheur s\u2019infiltrait sous la veste. Il ne fallait avancer pour se r\u00e9chauffer. Marcher. Traverser le boulevard du mont Riboudet \u00e0 l\u2019heure de pointe. Il n\u2019y avait que \u00e7a \u00e0 faire.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le rituel \u00e9tait immuable. Chaque matin, c&rsquo;\u00e9tait caler les mousses orange de ses \u00e9couteurs par-dessus le bonnet, appuyer sur la touche Play du baladeur cassette, le glisser dans la poche. 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