{"id":171901,"date":"2024-10-03T11:40:33","date_gmt":"2024-10-03T09:40:33","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=171901"},"modified":"2024-10-03T11:41:52","modified_gmt":"2024-10-03T09:41:52","slug":"04-un-confetti-de-beton","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/04-un-confetti-de-beton\/","title":{"rendered":"#\u00e9copo\u00e9tique #04: Un confetti de b\u00e9ton"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Sans pr\u00e9venir, \u00e7a a commenc\u00e9 par une petite pelleteuse pas tr\u00e8s large avec sa petite pelle et sa petite cabine dans laquelle il y avait un petit \u00eatre humain augment\u00e9 d\u2019un&nbsp;gros casque anti-bruit. Elle est entr\u00e9e par la petite porte en bois bleu clair, ouverture dans un mur de pierre pas tr\u00e8s haut entourant une propri\u00e9t\u00e9 de bout de lotissement. La petite pelleteuse \u00e9tait bruyante, on t\u00e2chait de l&rsquo;ignorer, n&rsquo;\u00e9tant pas curieux de ce qui se passe chez les voisins. Cependant \u00e9tonn\u00e9s de n&rsquo;avoir pas \u00e9t\u00e9 pr\u00e9venus, on devinait un coup fourr\u00e9, une petite honte du propri\u00e9taire qui l\u2019avait entra\u00een\u00e9 \u00e0 se taire.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le lendemain est arriv\u00e9 un camion-benne \u00e9norme et d&rsquo;autres petites pelleteuses. Puis il y a eu les tron\u00e7onneuses et l&rsquo;on entendit tomber le grand figuier, celui qui nous donnait des kilos de figues \u00e0 chaque d\u00e9but d&rsquo;automne, \u00e0 nous, ceux du quartier, ainsi que les amis et la famille quand les voisins n&rsquo;\u00e9taient pas l\u00e0 et nous avaient confi\u00e9 la cl\u00e9. Chacun connaissait le grand figuier. Le grand figuier est tomb\u00e9,&nbsp;d\u00e9bit\u00e9&nbsp;en tranches, couvert de figues presque m\u00fbres. Il est \u00e9vident qu&rsquo;un ballet avait commenc\u00e9, de pelleteuses, de camions arriv\u00e9s vides et repartant pleins d&rsquo;une \u00e9norme quantit\u00e9 de terre brune, qui formait un d\u00f4me d\u00e9passant des bords de la benne, et l&rsquo;on ne pouvait ignorer maintenant que de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 du mur, la terre \u00e9tait chaque jour davantage \u00e9ventr\u00e9e. Cela a dur\u00e9 des jours, des tonnes de terre, des litres de gasoil, des quantit\u00e9s de bruits de moteur superpos\u00e9s les uns aux autres, de l&rsquo;air irrespirable, on avait devin\u00e9 qu&rsquo;une piscine \u00e9tait creus\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une piscine ! Alors qu&rsquo;on sortait encore d&rsquo;un \u00e9t\u00e9 sec, un \u00e9t\u00e9 de feu, d&rsquo;ailleurs entre notre village et celui d&rsquo;\u00e0 c\u00f4t\u00e9 quelques hectares de pins et ch\u00eanes blancs avaient flamb\u00e9, que nous avions regard\u00e9s les uns d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s, les autres en prenant des photos \u00e0 la tomb\u00e9e de la nuit, certains presque fiers d&rsquo;avoir vu le feu de loin en arrivant par la colline.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Puis est venu un camion toupie et sans doute quantit\u00e9 de petites pelles transportant le b\u00e9ton puisque le camion ne pouvait entrer sur le terrain, mais on avait ferm\u00e9 les rideaux comme si ce geste de ne pas voir pouvait \u00e9viter toute souffrance. Le ballet continuait, avec pour soliste le b\u00e9ton, qui devait tapisser la plaie, d\u00e9finitivement emmurer les quelques racines qui auraient pu rester, et qui promettait au futur baigneur des joies indicibles et paradisiaques. Les voisins commen\u00e7aient \u00e0 se r\u00e9jouir et nous ont dit avec un large sourire le mot fameux : piscine. Nous savions cependant qu&rsquo;ils pensaient vendre et partir, et donc qu&rsquo;il s&rsquo;agissait avant tout d&rsquo;une op\u00e9ration financi\u00e8re. Mais nous gardions tant bien que mal le sourire, les bonnes relations primant sur toute discussion. Peut-\u00eatre que c&rsquo;est le point faible, sur lequel il faudrait maintenant travailler, c&rsquo;est-\u00e0-dire ne plus se taire. Mais comment faire quand on a d\u00e9cid\u00e9 d&rsquo;\u00eatre non violent et d&rsquo;\u00e9viter toute guerre, \u00e0 commencer par les guerres de famille et les guerres de voisinage, non pas pour montrer l&rsquo;exemple car nous n&rsquo;avons pas beaucoup d&rsquo;efforts \u00e0 faire ayant la chance d&rsquo;\u00eatre exon\u00e9r\u00e9s de grandes guerres, mais pour se tenir droit et se respecter soi-m\u00eame. Paradoxe : se taire, ce n&rsquo;est plus se respecter soi-m\u00eame, ce n&rsquo;est plus respecter la terre, ce n&rsquo;est plus nous respecter tous, ce n&rsquo;est plus respecter ce monde que nous formons ensemble. Devons-nous entrer en guerre sur les petits terrains priv\u00e9s&nbsp;? Devons- nous entrer en guerre sur notre terrain quotidien ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le tour de la piscine fut \u00e9galement b\u00e9tonn\u00e9, puis carrel\u00e9 de beau carrelage gris imitant la pierre dans la grande tendance du moment. Le ballet des machines des d\u00e9cibels et du CO2 s&rsquo;est calm\u00e9, relay\u00e9 par celui des pisciniers qui venaient avec des petites fourgonnettes diesel r\u00e9gler les moteurs les pannes les filtres car les voisins se plaignaient, \u00e7a ne marchait pas tr\u00e8s bien. La piscine posait des probl\u00e8mes. Quand elle fonctionnait, on pouvait faire dans cette piscine trois brasses et demie dans le sens de la longueur une brasse et demie dans le sens de la largeur, et ce probl\u00e8me de la demi-brasse faisait que ce n&rsquo;\u00e9tait vraiment pas un endroit o\u00f9&nbsp;d\u00e9plier son corps en paix. Il y avait \u00e9galement une bonne longueur de dalle recouverte de trois centim\u00e8tres d\u2019eau, sans doute pour se faire bronzer avec le dos au frais, \u00e0 moins que cachant un morceau de rocher qu\u2019on n\u2019aurait pu faire exploser, le myst\u00e8re reste entier, les hypoth\u00e8ses sont ouvertes. On pouvait y regarder le ciel en t\u00e2chant de s&rsquo;abstenir du bruit du moteur qui remuait l&rsquo;eau pour envoyer les salet\u00e9s vers le filtre. Les salet\u00e9s, ce sont des feuilles d&rsquo;olivier, de magnolia, des insectes, et une fois tout au fond de l&rsquo;eau une salamandre. Morte, noy\u00e9e. Le&nbsp;\u201con\u201d est une projection, car toute invitation \u00e0 \u00ab se baigner \u00bb, ou \u00e9taler sa serviette sur ce carrelage qui \u00e9touffait la terre, \u00e9tait syst\u00e9matiquement refus\u00e9e. La piscine servait \u00e0 la femme, car l\u2019homme pr\u00e9f\u00e9rait son jacuzzi, il d\u00e9testait les piscines. La femme s&rsquo;ennuyait seule dans sa piscine. Il lui faudrait rapidement trouver un nouveau projet pour r\u00e9veiller son app\u00e9tit de vie.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nous, nous en \u00e9tions \u00e0 deux bruits de moteurs permanents&nbsp;: piscine, jacuzzi.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le jardin d\u2019 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 \u00e9tait r\u00e9duit \u00e0 quelques m\u00e8tres de pelouse arros\u00e9e l&rsquo;\u00e9t\u00e9, menant les pieds nus de la dame \u00e0 du sol b\u00e9tonn\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019arbre \u00e9tait mort.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le sol \u00e9tait mort.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nous avons depuis plant\u00e9 un figuier dans notre jardin contigu, pensant \u00e0 tous les oiseaux qui venaient se nourrir \u00e0 c\u00f4t\u00e9, mais il a bien du mal \u00e0 pousser, il fait trop chaud.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Seul un vieux figuier \u00e9tait capable de r\u00e9sistance.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Sans pr\u00e9venir, \u00e7a a commenc\u00e9 par une petite pelleteuse pas tr\u00e8s large avec sa petite pelle et sa petite cabine dans laquelle il y avait un petit \u00eatre humain augment\u00e9 d\u2019un&nbsp;gros casque anti-bruit. 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