{"id":172186,"date":"2024-10-15T19:51:43","date_gmt":"2024-10-15T17:51:43","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=172186"},"modified":"2024-10-15T21:50:51","modified_gmt":"2024-10-15T19:50:51","slug":"les-mardis-03-oui-je-suis-seul","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/les-mardis-03-oui-je-suis-seul\/","title":{"rendered":"les mardis | #03 | Oui, je suis seul."},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">A cette heure-ci, il dort encore. Il s\u2019est endormi tard, le soir il lit avec une lampe de poche sous le drap pour ne r\u00e9veiller personne, ils sont trois dans la chambre. Un lit double, un lit simple, une table ronde, une chaise, une commode, deux armoires. Avant, quand il dormait dans la petite chambre, il s&rsquo;endormait beaucoup plus t\u00f4t. Son lit \u00e9tait au milieu de la pi\u00e8ce, de chaque c\u00f4t\u00e9, deux petits lits en bois fonc\u00e9 avec des bords qui montent tr\u00e8s haut. Une tapisserie \u00e0 fleurs bleues, deux armoires, deux chevets. Il ne lisait qu\u2019\u00e0 la lumi\u00e8re du jour. Maintenant, au coll\u00e8ge, il ne peut pas s\u2019endormir sans lire le soir. Ce n\u2019est pas qu\u2019un probl\u00e8me de sommeil. C\u2019est vital. Ne pas \u00eatre mang\u00e9 par le noir des secondes, le bruit du r\u00e9veil, le bruit discret du r\u00e9veil qu\u2019il faut remonter pour qu\u2019il sonne \u00e0 l\u2019heure le matin. Il n\u2019aime que le bruit des pages, du papier qu\u2019il faut tourner doucement, qui fr\u00e9mit \u00e0 peine. A cette heure-ci, le sommeil est venu lui parler de l\u2019oubli. Lorsque le r\u00e9veil sonne, il est d\u00e9j\u00e0 bien plus tard, et il ne se souvient pas de ses premi\u00e8res pens\u00e9es. Il s\u2019habille vite, il fait son sac vite, il descend boire un bol de lait chaud, vite, les chaussures, la veste, un coup de peigne, il faut courir. Dans la rue, les voitures ne laissent aucun r\u00e9pit. C\u2019est l\u2019heure o\u00f9 les pendulaires vont au Luxembourg, o\u00f9 les usines sont d\u00e9j\u00e0 \u00e9puis\u00e9es, o\u00f9 les m\u00e8res ne restent jamais sans rien faire. La fum\u00e9e des hauts fourneaux, elle est si blanche, pourtant dans le ciel, en hiver, \u00e0 huit heures moins vingt, on la distingue \u00e0 peine dans le ciel qui cherche une fissure vers le jour. Il faut courir car le bus passe \u00e0 sept heures quarante- cinq, mais pas exactement, parfois avant, parfois apr\u00e8s, et si je le loupe, impossible, \u00e7a voudrait dire \u00eatre en retard au cours de fran\u00e7ais, \u00e0 l\u2019heure justement o\u00f9 le ciel s\u2019\u00e9claircit, o\u00f9 un vent l\u00e9ger caresse les feuilles des arbres de la cour, et o\u00f9 on lit, o\u00f9 on conjugue, o\u00f9 on analyse des phrases complexes, o\u00f9 on d\u00e9couvre des ha\u00efkus, Jules Supervielle, Le Grand Meaulnes, Les Fleurs du Mal, George Orwell, dans le silence. C\u2019est l\u2019heure de ce silence, qui ensuite, se fond dans le cours de latin, celui qu\u2019il pr\u00e9f\u00e8re, \u00e0 10h, apr\u00e8s la r\u00e9cr\u00e9ation o\u00f9 il a aval\u00e9 des biscuits secs au chocolat, dans la cour en bas. C\u2019est l\u2019heure o\u00f9 tout s\u2019arr\u00eate : la proposition infinitive, les subordonn\u00e9es conjonctives \u00e0 l\u2019indicatif, les emplois de l\u2019adjectif verbal, De Viris illustribus urbis romae, les crises de la R\u00e9publique, et il n\u2019a pas encore d\u00e9couvert Ovide, ni Virgile, ce n\u2019est que bien plus tard qu\u2019il s\u2019y engouffrera. C\u2019est l\u2019\u00e2ge, o\u00f9 encore, la politique de Rome emplissait l\u2019esprit, o\u00f9 midi arrivait bien trop vite avant d\u2019avoir compris parfaitement un texte de Pline, et qu\u2019il fallait courir au bus qui n\u2019attendrait pas devant le coll\u00e8ge plus de quelques minutes car il fallait faire rentrer les \u00e9l\u00e8ves pour manger \u00e0 la maison. C\u2019\u00e9tait le journal de treize heures, avec Yves Mourousi, regard\u00e9 de bout en bout, et il fallait repartir. Les apr\u00e8s-midi \u00e9taient plus nonchalantes, sans les nuances de l\u2019aube, il r\u00eavait. Il r\u00eavait beaucoup. Quand l&rsquo;heure arrivait du retour, parfois, il tra\u00eenait, il rentrait \u00e0 pied. Les soir\u00e9es n\u2019ont rien de gai. Le go\u00fbter, les devoirs, par fiert\u00e9 des exercices de math tous les jours, le d\u00eener dans les cris, les col\u00e8res injustes, ou les silences d\u2019une tristesse qui ne se disait pas. Apr\u00e8s, c\u2019\u00e9tait l\u2019heure de la t\u00e9l\u00e9, du feuilleton du soir, sur t\u00e9l\u00e9 Luxembourg, surtout le mardi. Et apr\u00e8s, apr\u00e8s encore, les livres, la couverture lisse, le papier dans les doigts gel\u00e9s en hiver. A cette heure-ci, non, il dort encore. C\u2019est la premi\u00e8re fois qu\u2019il voit le soleil se lever si lentement par les fen\u00eatres du train, par le hublot de la porte, dans l\u2019attente, alors que tout ce silence ne pourra jamais exister en dehors de lui, \u00e0 cause du bruit des rails et des secousses du wagon.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">A cette heure-ci, il est d\u00e9j\u00e0 \u00e0 l\u2019usine, depuis vingt-deux heures. A vingt et une heure trente, il a pris son sac avec un sandwich et un thermos de caf\u00e9 chaud, il a embrass\u00e9 sa femme, et il n\u2019ai pas parl\u00e9 aux enfants, car que peuvent-ils comprendre. L\u2019\u00e9t\u00e9, oui, \u00e0 cette \u00e9poque de l\u2019ann\u00e9e, il fait encore jour quand il part en scooter, et quand il ne fonctionne plus, \u00e0 bicyclette. L\u2019hiver, il fait d\u00e9j\u00e0&nbsp; noir depuis longtemps, et les fum\u00e9es des hauts fourneaux, elles sont si blanches, qu\u2019on dirait des nuages, au d\u00e9but, c\u2019est \u00e0 \u00e7a qu\u2019il pensait, les fum\u00e9es des hauts fourneaux, elles sont si blanches qu\u2019on dirait des nuages. Le soir, il y a moins de circulation, il arrive juste \u00e0 l\u2019heure pour se changer et prendre son poste pour conduire les locotracteurs. Ils font presque le m\u00eame bruit que le train ce matin. Un bruit qui t\u2019emplit et ne te quitte plus. Son caf\u00e9 dans le thermos est presque froid. La nuit, tu ne peux pas avoir une seconde d\u2019inattention, parce qu\u2019avec l\u2019obscurit\u00e9, tout devient \u00e9trange, surtout quand le brouillard se l\u00e8ve, alors. A cette heure-ci, il fixe les rails, pour ne pas s\u2019endormir. Sa tenue est sale, mon bleu de travail. Il a des chaussures de s\u00e9curit\u00e9 et un casque. C\u2019est obligatoire. A quoi il ressemble dans le noir ? Il boit du caf\u00e9 ti\u00e8de. A cette heure-ci, le wagon dort encore, on dirait que c\u2019est l\u2019aube, il s\u2019est r\u00e9veill\u00e9 trop t\u00f4t, il a le sommeil d\u00e9r\u00e9gl\u00e9. Le couloir est vide.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u201cOui, je suis seul.\u201d<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u201cTu veux du caf\u00e9 ? Il est encore ti\u00e8de.\u201d<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>A cette heure-ci, il dort encore. Il s\u2019est endormi tard, le soir il lit avec une lampe de poche sous le drap pour ne r\u00e9veiller personne, ils sont trois dans la chambre. Un lit double, un lit simple, une table ronde, une chaise, une commode, deux armoires. Avant, quand il dormait dans la petite chambre, il s&rsquo;endormait beaucoup plus t\u00f4t. <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/les-mardis-03-oui-je-suis-seul\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">les mardis | #03 | Oui, je suis seul.<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":241,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-172186","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-atelier"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/172186","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/241"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=172186"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/172186\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":172799,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/172186\/revisions\/172799"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=172186"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=172186"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=172186"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}