{"id":172339,"date":"2024-10-09T20:55:39","date_gmt":"2024-10-09T18:55:39","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=172339"},"modified":"2024-10-11T09:38:55","modified_gmt":"2024-10-11T07:38:55","slug":"ecopoetique05-les-restes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ecopoetique05-les-restes\/","title":{"rendered":"#\u00e9copo\u00e9tique  #05 |\u00a0les restes"},"content":{"rendered":"\n<p>\u00c7a fait tant d\u2019ann\u00e9es que je n\u2019\u00e9tais pas revenu. Au moins trente ans, j\u2019ai du mal \u00e0 compter. Mon grand-p\u00e8re \u00e9tait vivant, Raymonde aussi. Quant \u00e0 Marguerite, son nom est toujours inscrit sur la boite \u00e0 lettres en bas du petit immeuble semi-bourgeois de la traverse de la solitude. \u00c0 Marseille, le style semi-bourgeois se caract\u00e9rise par des plafonds hauts dans les appartements, mais une cage d\u2019escalier trop \u00e9troite pour qu\u2019on puisse y installer un ascenseur. \u00c0 l\u2019\u00e9poque de la construction, d\u00e9but XXe, j\u2019imagine que le mot bourgeois \u00e9tait synonyme de confort. Un appartement semi-confort. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, on ne se demandait pas de quoi pouvait \u00eatre compos\u00e9e l\u2019autre moiti\u00e9. Aujourd\u2019hui que je me retrouve devant l\u2019immeuble d\u00e9cr\u00e9pi, il n\u2019est plus tr\u00e8s bourgeois. Ou alors, vieux bourgeois d\u00e9cr\u00e9pi.<\/p>\n\n\n\n<p>Je suis revenu pour une raison bien particuli\u00e8re. Le petit Paul, qui doit avoir la quarantaine maintenant, m\u2019a appel\u00e9 parce qu\u2019on doit vider l\u2019appartement de sa grand-m\u00e8re. Raymonde habitait au troisi\u00e8me. \u00ab\u2009On\u2009\u00bb, c\u2019est la mairie ou l\u2019\u00e9tat ou je ne sais pas qui dot\u00e9 d\u2019une autorit\u00e9 quelconque. Le petit Paul est en prison \u00e0 cause de son commerce de voitures qui ne lui appartenaient pas. \u00c0 moins que ce soit pour un cambriolage qui a mal tourn\u00e9, j\u2019ai du mal \u00e0 le suivre, le petit Paul. Comme, en plus, il est cribl\u00e9 de dettes, l\u2019\u00e9tat a r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 l\u2019appartement de la grand-m\u00e8re et doit tout vider avant d\u2019en faire quelque chose. J\u2019ignore ce qu\u2019ils veulent en faire. Le petit Paul veut que je r\u00e9cup\u00e8re ce qui peut l\u2019\u00eatre. Alors je suis l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne savais pas comment j\u2019allais m\u2019y prendre pour entrer dans l\u2019appartement de la grand-m\u00e8re, mais je n\u2019ai pas eu \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir longtemps. Tout ce qui \u00e9tait dans l\u2019appartement de la vieille dame \u00e9tait pos\u00e9 sur le trottoir offert aux passants. Aux vagabonds plut\u00f4t, on ne passe par cette traverse. Son lit, son armoire, son canap\u00e9, des cartons de v\u00eatements, de casseroles, de bibelots. C\u2019\u00e9tait un tableau d\u2019une grande violence. J\u2019ai tout de suite retrouv\u00e9 le go\u00fbt des macarons qu\u2019elle nous faisait pour le go\u00fbter et j\u2019ai eu envie de pleurer. Le plus violent, c\u2019\u00e9tait le bureau. Ils n\u2019avaient pas pris la peine d\u2019enlever ce qu\u2019il y avait dessus, ils l\u2019ont pris, l\u2019ont descendu et l\u2019ont pos\u00e9 sur le trottoir comme il \u00e9tait dans la chambre. Il y avait encore les petits tiroirs en bois remplis de stylos publicitaires et de crayons gris raccourcis. Et des lettres. Plein de lettres qu\u2019elle avait re\u00e7ues tout au long de sa vie. J\u2019ai mis dans mon sac tout ce que je pouvais, je me disais que le petit Paul aimerait avoir des petits morceaux d\u2019intimit\u00e9 de sa grand-m\u00e8re. Je ne lui dirai pas o\u00f9 je les ai trouv\u00e9s. Je ne lui dirai rien de cette violence anonyme.<\/p>\n\n\n\n<p>La porte de l\u2019immeuble \u00e9tait ouverte. Elle ne fermait plus depuis longtemps, semble-t-il. Je suis entr\u00e9 dans la cage d\u2019escalier, les tomettes rouges avaient saut\u00e9 et la rampe en bois verni avait \u00e9t\u00e9 arrach\u00e9e. La d\u00e9co avait \u00e9t\u00e9 refaite \u00e0 coup d\u2019inscriptions illisibles peintes \u00e0 la bombe. J\u2019ai mont\u00e9 ce qui avait \u00e9t\u00e9 un escalier. Au premier, la porte de l\u2019appartement de Marguerite \u00e9tait ferm\u00e9e. J\u2019ai cogn\u00e9 du poing, mais je n\u2019ai rien entendu. Au deuxi\u00e8me, la porte de l\u2019appartement du grand-p\u00e8re paraissait intacte. Je l\u2019ai pouss\u00e9e. Au d\u00e9but, j\u2019ai cru retrouver l\u2019appartement tel que je l\u2019avais connu. \u00c0 part les meubles et le grand-p\u00e8re qui n\u2019\u00e9taient plus l\u00e0, le logement semblait en attente d\u2019un nouvel occupant. J\u2019ai voulu rentrer, mais un d\u00e9tail m\u2019en emp\u00eachait. Au milieu du salon, un grand trou b\u00e9ant dans le plancher m\u2019offrait une vue panoramique sur l\u2019appartement du dessous, celui de Marguerite. Je constatais qu\u2019elle n\u2019\u00e9tait pas l\u00e0, mais surtout, j\u2019avais l\u2019impression d\u2019\u00eatre projet\u00e9 dans une de ces maisons de poup\u00e9es dont les petites filles raffolent, ouvertes comme un livre o\u00f9 serait racont\u00e9e une histoire imagin\u00e9e. Je suis sorti et suis mont\u00e9 au troisi\u00e8me. Le fant\u00f4me de Raymonde m\u2019attendait avec ses macarons. J\u2019entendais les injonctions de petit Paul qui me demandait d\u2019aller dans sa chambre pour r\u00e9cup\u00e9rer le camion rouge qu\u2019il adorait. D\u00e9nu\u00e9 de toute forme de courage, je suis redescendu jusqu\u2019\u00e0 la rue en essayant de ne pas m\u2019empaler sur un d\u00e9bris. Un corps, ici, aurait le temps d\u2019\u00eatre dig\u00e9r\u00e9 par le temps avant d\u2019\u00eatre d\u00e9couvert.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Sur le trottoir, j\u2019ai crois\u00e9 une vieille dame qui ressemblait \u00e0 Marguerite. Elle m\u2019a regard\u00e9 d\u2019un dr\u00f4le d\u2019air, comme si elle voyait une ombre. Je ne sais pas de quoi on a l\u2019air quand on voit une ombre, mais j\u2019imagine que \u00e7a ressemble \u00e0 la vieille dame que j\u2019avais devant moi. Elle est entr\u00e9e dans l\u2019immeuble pendant que je m\u2019en \u00e9loignais. Elle a rejoint les ruines de mes souvenirs pendant que je tentais de revenir \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Je n\u2019ai plus jamais pens\u00e9 \u00e0 cet endroit.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c7a fait tant d\u2019ann\u00e9es que je n\u2019\u00e9tais pas revenu. Au moins trente ans, j\u2019ai du mal \u00e0 compter. Mon grand-p\u00e8re \u00e9tait vivant, Raymonde aussi. 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