{"id":173088,"date":"2024-10-22T20:51:27","date_gmt":"2024-10-22T18:51:27","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=173088"},"modified":"2024-10-22T20:52:31","modified_gmt":"2024-10-22T18:52:31","slug":"173088-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/173088-2\/","title":{"rendered":"les mardis | #05 | Passer les fronti\u00e8res"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il n\u2019avait jamais voyag\u00e9 seul. Il connaissait par coeur le trajet Thionville-Rome. Par le train couchette, uniquement. Il fallait un passeport, un livret de famille, de quoi prouver son identit\u00e9. La carte famille nombreuse SNCF. 963 km. Une nuit de trajet. Traverser la Moselle, l\u2019Alsace jusqu\u2019\u00e0 Mulhouse, puis la Suisse par Z\u00fcrich, et ensuite l\u2019Italie . Le train partait de Calais. Il traversait la Belgique puis le Luxembourg pour s\u2019arr\u00eater \u00e0 Hayange, \u00e0 Thionville, puis poursuivre jusqu\u2019\u00e0 Mulhouse, ensuite la Suisse, B\u00e2le, Zurich. Il arrivait en Italie par Chiasso, c\u2019\u00e9tait le poste fronti\u00e8re suisse, l\u2019unique dont il se souvenait parce qu\u2019en plein milieu de la nuit toutes les lumi\u00e8res s\u2019allumaient pour savoir si les passagers n\u2019avaient rien \u00e0 d\u00e9clarer. On allait vers Milan en Lombardie, en Emilie-Romagne jusqu\u2019\u00e0 Bologne puis lorsque le jour se levait, les voyageurs savaient qu\u2019on atteindrait bient\u00f4t Rome.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il connaissait les Bourgeois de Calais, n\u2019\u00e9tait jamais all\u00e9 dans cette ville, ne savait m\u00eame pas la situer, peut-\u00eatre tr\u00e8s vaguement, non loin de la Manche. Il connaissait le nom Douvres, o\u00f9 les ferrys partaient et arrivaient. Aurait-il jamais imagin\u00e9 qu\u2019on lui donnerait dans les ann\u00e9es 1990 le nom de jungle ? Non. Pourtant il connaissait les visages des immigr\u00e9s entass\u00e9s, perdus, qui ne comprenaient pas ce qu\u2019on leur disait, malades, install\u00e9s dans des bidonvilles, entass\u00e9s dans des campements. Coquelles, Sangatte, Marck, il ne d\u00e9couvrirait ces noms que vingt-ans plus tard, dans les journaux imprim\u00e9s, dans les images du terminal portuaire, des abords du tunnel sous la Manche. Les Italiens prenaient le bateau, parce qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 ils ont quitt\u00e9 leurs terres, on avait besoin d\u2019eux, alors qu\u2019en ayant v\u00e9cu des odyss\u00e9es tragiques, les Soudanais, les Afghans, les Syriens, les Irakiens, les Erythr\u00e9ens, les Iraniens, les Kurdes, les Ethiopiens, \u00e9taient des r\u00e9fugi\u00e9s demandeurs d\u2019asile.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Chiasso, c\u2019\u00e9tait la Suisse dans le canton du Tessin, la grande voie du transil depuis B\u00e2le. On y parle italien. On traversait le massif du Saint-Gothard. C\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 la plaine du P\u00f4. Dans la nuit, on ne voyait pas les banques, ni les commerces innombrables, ni les grandes entreprises de transport. Les montagnes devaient y \u00eatre verdoyantes et prosp\u00e8res, tout pr\u00eat de Pedrinate et Seseglio, dans le Mendrissiotto. Il ne savait pas que Chiasso s\u2019animait lors du carnaval de Nebiopoli. Il ne savait rien de cette ville, \u00e0 part que c\u2019\u00e9tait le poste fronti\u00e8re, et que, m\u00eame sans raison, les voyageurs craignaient les douaniers, parce qu\u2019il fallait ouvrir les valises intimes, remplies des v\u00eatements que les italiens rapportaient au pays pour les donner aux enfants, de tablettes de chocolat, de bo\u00eetes de sucre en morceau, de tabliers en nylon achet\u00e9s au march\u00e9 d\u2019Hayange, qui seraient offerts en cadeau, parce qu\u2019en Italie on en trouvait pas encore.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Lorsque le train passait par Bologne, certains voyageurs \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 \u00e9veill\u00e9s. Ils racontaient la grande universit\u00e9. Ce n\u2019\u00e9tait pas encore les ann\u00e9es de plomb. S\u2019ils avaient su que dix ans plus tard, en passant sur la m\u00eame ligne, dans la m\u00eame gare, un peu plus tard, \u00e0 10h25, une bombe pos\u00e9e dans la salle d\u2019attente ferait quatre-vingt cinq victimes, qui se pr\u00e9paraient \u00e0 partir en vacances en famille. S\u2019ils avaient su que le train en partance pour Chiasso situ\u00e9 sur la voie 1 serait renvers\u00e9. S\u2019ils avaient su les mensonges, les fausses pistes, les fausses preuves, l\u2019enqu\u00eate de quinze ans. S\u2019ils avaient su que ce m\u00eame 2 ao\u00fbt, dix ans plus tard, l\u2019horloge de la gare de Bologne marquerait \u00e0 jamais 10h25.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il n\u2019avait jamais voyag\u00e9 seul. Il connaissait par coeur le trajet Thionville-Rome. Par le train couchette, uniquement. Il fallait un passeport, un livret de famille, de quoi prouver son identit\u00e9. La carte famille nombreuse SNCF. 963 km. Une nuit de trajet. 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