{"id":173340,"date":"2024-11-02T20:48:28","date_gmt":"2024-11-02T19:48:28","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=173340"},"modified":"2024-11-04T13:06:43","modified_gmt":"2024-11-04T12:06:43","slug":"ecopoetique05-liminaire-ordinaire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ecopoetique05-liminaire-ordinaire\/","title":{"rendered":"#\u00e9copo\u00e9tique #05 | liminaire ordinaire"},"content":{"rendered":"\n<p>Efe, 13 ans, m\u2019explique la notion de liminal space. Il me parle de lieux vides qui suscitent en lui une sorte de nostalgie ainsi qu\u2019une vague crainte. Ces lieux d\u00e9sert\u00e9s sont d\u2019anciens bureaux, des quartiers abandonn\u00e9s en pleine construction, des piscines vid\u00e9es pour l\u2019hiver, des usines, des h\u00f4pitaux d\u00e9saffect\u00e9s. Ils semblent en attente. Et cette attente cr\u00e9e la nostalgie et l\u2019angoisse. Le vivant a d\u00e9sert\u00e9, mais il a laiss\u00e9 des traces. Marques d\u2019usures. Objets abandonn\u00e9s. Papier peint en lambeaux. Quant \u00e0 l\u2019avenir, il semble condamn\u00e9. \u00c0 moins que ces lieux ne vaillent pour eux-m\u00eames, clos, inaccessibles sauf \u00e0 enfreindre une myst\u00e9rieuse fronti\u00e8re, fig\u00e9s dans une attente sans fin. Efe n\u2019a aucune exp\u00e9rience directe de ces lieux. Il les explore virtuellement en passant des heures sur un blog d\u00e9di\u00e9 \u00e0 leur description.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019aimais bien Efe. Il avait une fa\u00e7on bien \u00e0 lui de marcher. Du haut de son m\u00e8tre soixante, il titubait comme Jack Sparrow et virevoltait comme M. Hulot. Il \u00e9tait impossible de pr\u00e9voir sa trajectoire. Il perdait tout, oubliait tout et s\u2019encombrait en permanence d\u2019objets inutiles qui le faisaient tr\u00e9bucher. Et puis l\u2019\u00e9cole l\u2019a vir\u00e9, ses parents ne pouvaient plus payer les frais de scolarit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Peu avant de quitter l\u2019\u00e9cole, il m\u2019avait envoy\u00e9 une photo d\u2019un liminal space prise dans le quartier o\u00f9 il habite. On y voit une rue bord\u00e9e d\u2019immeubles r\u00e9cents de trois \u00e9tages. R\u00e9cents, mais vieillissant mal et vite. Des r\u00e9verb\u00e8res plongent la rue dans une lumi\u00e8re orang\u00e9e. Quelques voitures sont stationn\u00e9es. On devine qu\u2019il n\u2019y a pas grand-chose autour de cette rue. Que cette rue existe au milieu de nulle part \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie de la ville, dans ces zones nouvelles qu\u2019on prend \u00e0 la plaine et aux mangroves. Il m\u2019explique que sa rue, parfois, est un liminal space, la nuit surtout.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand il \u00e9teint son \u00e9cran, quel silence s\u2019abat sur Efe&nbsp;? De quelle mati\u00e8re se tisse sa r\u00e9alit\u00e9 alors&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Je vis, moi aussi, dans un quartier en construction, o\u00f9 l\u2019ancien et le nouveau se c\u00f4toient dans un maillage de chantiers et de terrains vagues. Un espace naturel devient un terrain vague lorsqu\u2019on commence \u00e0 vouloir l\u2019urbaniser. C\u2019est cela qu\u2019on nomme l\u2019ancien et que les constructions nouvelles recouvrent. &nbsp;On cr\u00e9e une fronti\u00e8re. \u00c0 l\u2019int\u00e9rieur, les chantiers pi\u00e9tinent, arrachent, arasent, d\u00e9frichent, et s\u00e8ment la terre de gravats. \u00c0 l\u2019ext\u00e9rieur, la nature, un temps, vit comme si de rien n\u2019\u00e9tait. Elle absorbe les d\u00e9chets, ceux qui viennent des chantiers, ceux qui viennent de l\u2019oc\u00e9an.<\/p>\n\n\n\n<p>Les parents de Suzanita sont gardiens de terrain vague. Leur seule pr\u00e9sence justifie que la municipalit\u00e9 ne pr\u00e9empte le lieu faute d\u2019y avoir b\u00e2ti. Du point de vue du propri\u00e9taire de ce terrain, la petite cabane de t\u00f4les rapi\u00e9c\u00e9es et de moellons o\u00f9 vivent Suzanita et sa famille sert \u00e0 cela. Elle est une preuve d\u2019habitation.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00a0Suzanita s\u2019est octroy\u00e9 une petite parcelle \u00e0 l\u2019ombre des bananiers o\u00f9 elle a install\u00e9 sa dinette. C\u2019est son lieu \u00e0 elle. Elle s\u2019y r\u00e9fugie apr\u00e8s l\u2019\u00e9cole, apr\u00e8s avoir aid\u00e9 aux corv\u00e9es d\u2019eau, apr\u00e8s la pr\u00e9paration du d\u00eener. Je l\u2019entends chantonner et se raconter des histoires tandis que j\u2019arrose les fleurs de mon jardin. Non loin des bananiers de Suzanita, ses parents ont plant\u00e9 des patates douces et du ma\u00efs. Chaque ann\u00e9e, ils font cela. Chaque ann\u00e9e, les pluies de janvier finissent par tout emporter avant la r\u00e9colte. <\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai crois\u00e9 Suzanita de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9. Elle revenait de la mangrove. Dans le sac en toile qu\u2019elle porte sur l\u2019\u00e9paule, j\u2019imagine qu\u2019il y a des poissons fra\u00eechement sortis de l\u2019eau. Suzanita ne me regarde pas dans les yeux lorsque je la salue. Elle me sourit timidement et presse le pas.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Efe, 13 ans, m\u2019explique la notion de liminal space. Il me parle de lieux vides qui suscitent en lui une sorte de nostalgie ainsi qu\u2019une vague crainte. Ces lieux d\u00e9sert\u00e9s sont d\u2019anciens bureaux, des quartiers abandonn\u00e9s en pleine construction, des piscines vid\u00e9es pour l\u2019hiver, des usines, des h\u00f4pitaux d\u00e9saffect\u00e9s. Ils semblent en attente. 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