{"id":174275,"date":"2024-11-19T11:53:06","date_gmt":"2024-11-19T10:53:06","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=174275"},"modified":"2024-11-19T11:59:55","modified_gmt":"2024-11-19T10:59:55","slug":"lvme-01-en-cet-instant","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/lvme-01-en-cet-instant\/","title":{"rendered":"#LVME #01 |\u00a0en cet instant"},"content":{"rendered":"\n<p>Sur le calendrier almanach des <em>PTT<\/em> de l\u2019ann\u00e9e mille neuf cent soixante-six affich\u00e9 dans la salle \u00e0 manger de l\u2019appartement gauche du second \u00e9tage, sous une photo aux couleurs incertaines d\u2019une plage de sable trop jaune et d\u2019une mer trop verte, la date du samedi vingt-quatre septembre est entour\u00e9e d\u2019un trait de crayon rouge. Il est bient\u00f4t trois heures et demie et le repas d\u2019anniversaire des quinze ans de la jeune fille touche \u00e0 sa fin. Il reste un peu de caf\u00e9 dans le pot dispos\u00e9 en bout de table devant le p\u00e8re qui fume un cigare coinc\u00e9 entre l\u2019index et le majeur d\u2019une main tandis que le pouce de l\u2019autre est dispos\u00e9 sous la bretelle \u00e9lastique b\u00e9nissant par ce geste nonchalant le moment de bonheur qu\u2019un repas copieux vient de lui offrir. Son \u00e9pouse finit de d\u00e9barrasser la table et s\u2019appr\u00eate \u00e0 porter une pile d\u2019assiettes sur laquelle les couverts ont \u00e9t\u00e9 dispos\u00e9s jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9vier de la cuisine de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du couloir. La jeune fille est assise dans le canap\u00e9 de toile verte et \u00e9tudie avec minutie le canevas de tapisserie qu\u2019elle vient de d\u00e9baller de son emballage cadeau essayant de rep\u00e9rer les couleurs des brins de laine qu\u2019elle devra utiliser pour obtenir l\u2019image du mod\u00e8le imprim\u00e9 sur la boite en carton. Assis pr\u00e8s de lui, son petit fr\u00e8re fait voler un avion militaire miniature au bout de ses doigts en faisant vibrer bruyamment ses l\u00e8vres. Dans quelques instants, il mitraillera \u00e0 l\u2019avenant d\u2019un <em>taktaktaktak<\/em> bien marqu\u00e9 le premier objectif ennemi entrant dans sa ligne de mire, \u00e0 savoir la corbeille de fruits, puis ce sera le tour du pot de sucre en porcelaine. Le chat dort sur un coussin.<\/p>\n\n\n\n<p>Le journal <em>Le Proven\u00e7al<\/em> du jour pos\u00e9 sur le fauteuil du salon de l\u2019appartement du rez-de-chauss\u00e9e est dat\u00e9 du samedi vingt-quatre septembre mille neuf cent soixante-six, il est presque trois heures et demie. L\u2019a\u00een\u00e9e des cinq enfants essaie de lire une bande dessin\u00e9e de<em> Tintin<\/em> allong\u00e9e sur son lit en \u00e9coutant sur le tourne-disque le quarante-cinq tours <em>Please please m<\/em>e des <em>Beatles<\/em> qu\u2019une amie de classe lui a pr\u00eat\u00e9 et tandis qu\u2019elle commence \u00e0 appr\u00e9cier cette curieuse musique qu\u2019elle d\u00e9couvre, elle arrive de moins en moins \u00e0 se concentrer sur la lecture de <em>Tintin<\/em>. Dans la cuisine, sa m\u00e8re \u00e9pluche les coings que le vieil homme d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9 lui a donn\u00e9s et qui sont destin\u00e9s \u00e0 finir en p\u00e2te de fruits pour le go\u00fbter des enfants qu\u2019il prendront en rentrant de l\u2019\u00e9cole, tout en \u00e9coutant la radio pos\u00e9e sur le <em>Frigidaire<\/em> qui \u00e9gr\u00e8ne les titres du <em>Top Cinquante<\/em> apr\u00e8s une r\u00e9clame pour <em>G\u00e9nie sans bouillir<\/em> et avant une autre chantant <em>Dop Dop Dop<\/em>. La grand-m\u00e8re, dans sa chambre, prend le cadre pos\u00e9 sur la commode contenant une photo en noir et blanc de son fils d\u00e9c\u00e9d\u00e9 dans un accident de voiture \u00e0 l\u2019\u00e2ge de quarante-six ans il y a exactement vingt mois et six jours, elle le regarde avec ses yeux tristes et posera dans quelques instants un baiser sur la vitre du cadre dans un soupir g\u00e9missant. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de l\u2019appartement, le p\u00e8re tape un article sur sa machine \u00e0 \u00e9crire <em>Herm\u00e8s Baby<\/em>, article qu\u2019il devra livrer le soir m\u00eame \u00e0 la r\u00e9daction du <em>Proven\u00e7al<\/em>, en essayant de relire les notes qu\u2019il a lui-m\u00eame prises le matin au commissariat alors que l\u2019inspecteur tentait de lui expliquer les circonstances de la d\u00e9couverte d\u2019un obus intact datant de la Seconde Guerre mondiale dans une for\u00eat de la commune par des promeneurs. Dehors, dans le petit jardin, le dernier enfant de la famille, \u00e2g\u00e9 de deux ans et neuf mois, se tient allong\u00e9 et \u00e9veill\u00e9 dans un berceau \u00e0 l\u2019ombre d\u2019un acacia et tente de distinguer la voisine du premier \u00e9tage qui s\u2019appr\u00eate \u00e0 lui lancer une poign\u00e9e de bonbons. Personne n\u2019a remarqu\u00e9 le chien marron et noir qui est mont\u00e9 sur un lit dans la chambre des gar\u00e7ons absents \u00e0 cet instant pour ronger un os.<\/p>\n\n\n\n<p>Au premier \u00e9tage droit, l\u2019agenda ouvert sur la table de travail indique la date du samedi vingt-quatre septembre mille neuf cent soixante-six, il va bient\u00f4t \u00eatre trois heures et demie. Assis sur une chaise paill\u00e9e, l\u2019homme lit avec attention un livre avec une couverture bleue portant sur l\u2019histoire de la r\u00e9sistance communiste lors de la derni\u00e8re guerre et il prend des notes sur un petit carnet \u00e0 spirales. Il porte de grosses lunettes \u00e0 monture noire qu\u2019il d\u00e9chausse de temps \u00e0 autre pour se frotter les yeux. Il profite g\u00e9n\u00e9ralement de ces moments pour boire une gorg\u00e9e ou deux du verre d\u2019eau qu\u2019il a pr\u00e8s de lui. Dans un instant, il frappera la table d\u2019un poing rageur en laissant \u00e9chapper un juron entre ses dents serr\u00e9es marquant l\u00e0, de mani\u00e8re \u00e9vidente, une franche d\u00e9sapprobation des propos qu\u2019il a sous les yeux. Lorsqu\u2019elle percevra la naissance d\u2019un \u00e9clat, son \u00e9pouse lui administrera quelques paroles apaisantes depuis le balcon o\u00f9 elle se trouve en train d\u2019arroser les g\u00e9raniums et de nettoyer la cage des oiseaux. Entre ses multiples activit\u00e9s, elle lancera aussi quelques bonbons \u00e0 l\u2019enfant qui se trouve dans le berceau dans le jardin du rez-de-chauss\u00e9e juste en dessous d\u2019elle. Les deux canaris piaillent mollement.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le petit studio du second \u00e9tage face \u00e0 l\u2019escalier, aucun d\u00e9tail ne renseigne sur la date du jour. L\u2019homme qui se r\u00e9veille de sa sieste sait seulement qu\u2019on est samedi, sans avoir la certitude qu\u2019il s\u2019agit du vingt-quatre septembre mille neuf cent soixante-six. Il sait aussi qu\u2019il est bient\u00f4t trois heures et demie en consultant le r\u00e9veil pos\u00e9 sur la petite table du salon pr\u00e8s du canap\u00e9 o\u00f9 il s\u2019est assoupi. Il sait, enfin, qu\u2019il a de plus en plus de mal \u00e0 encha\u00eener les trois-huit \u00e0 la raffinerie o\u00f9 il travaille. Il d\u00e9cidera dans quelques secondes de demander \u00e0 ne travailler que les nuits avec des horaires qui, bien que d\u00e9cal\u00e9s, auront le m\u00e9rite d\u2019\u00eatre fixes et, de fait, plus faciles \u00e0 g\u00e9rer par son horloge interne. Il se demandera ensuite s\u2019il lui reste de quoi se pr\u00e9parer un d\u00e9jeuner dans son frigo et comprendra tr\u00e8s vite qu\u2019il n\u2019aura de r\u00e9ponse \u00e0 sa question qu\u2019en allant lui ouvrir la porte. Pour le reste, son \u00e9tat d\u2019\u00e9veil tr\u00e8s imparfait l\u2019oblige \u00e0 rester en retrait des occupations du monde \u00e0 cet instant. Le poisson rouge tourne inlassablement dans son petit bocal.<\/p>\n\n\n\n<p>Au premier \u00e9tage gauche, c\u2019est le samedi vingt-quatre septembre mille neuf cent soixante-six et il n\u2019est pas loin de trois heures et demie quand l\u2019\u00e9pouse allume la t\u00e9l\u00e9 <em>Philips<\/em> en noir et blanc du salon. Elle veut regarder un \u00e9pisode du feuilleton <em>Fontcouverte<\/em> avec <em>Louis Allibert<\/em> et <em>Mag Avril<\/em> sur la premi\u00e8re cha\u00eene de l\u2019<em>ORTF<\/em> et elle a les yeux humides avant m\u00eame que l\u2019image apparaisse, car cela lui rappelle son enfance dans un village des Basses-Alpes. Malheureusement pour elle, aucune image n\u2019apparaitra, car il n\u2019y a pas de programme t\u00e9l\u00e9diffus\u00e9 \u00e0 cette heure-ci. Elle se frottera les yeux avec son mouchoir pour les s\u00e9cher lorsqu\u2019elle entendra son mari entrer dans l\u2019appartement. Pendant qu\u2019il se rendra \u00e0 la salle de bains pour se laver les mains, il lui dira qu\u2019il a sorti la voiture devant le garage et qu\u2019il l\u2019a lav\u00e9e. C\u2019est une <em>Panhard 24&nbsp;CT<\/em> de couleur grise \u00e9quip\u00e9e d\u2019un moteur flat-twin <em>Tigre&nbsp;M8S<\/em> d\u00e9veloppant cinquante&nbsp;chevaux DIN&nbsp;\u00e0&nbsp;cinq mille sept cent cinquante&nbsp;tours\/minute. C\u2019est surtout un objet de fiert\u00e9 et un \u00e9tendard de modernit\u00e9 qu\u2019il arbore tous les jours de la semaine lorsqu\u2019il se rend \u00e0 son travail. Ignorant que c\u2019est le weekend, le hamster tourne sur sa roue dans la cage dispos\u00e9e sur le buffet dans la cuisine.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans l\u2019appartement du second \u00e9tage \u00e0 droite de l\u2019escalier, elle est sur le point de finir le tableau qu\u2019elle peint depuis plusieurs mois. Dans la chambre d\u2019ami qu\u2019elle a transform\u00e9e en atelier, cela aurait pu \u00eatre le douze avril ou le sept juillet, cela n\u2019aurait rien chang\u00e9. C\u2019est pourtant le samedi vingt-quatre septembre mille neuf cent soixante-six, une poign\u00e9e de secondes avant trois heures et demie, qu\u2019elle pose le dernier coup de pinceau sur son \u0153uvre. Dans quelques secondes, elle se l\u00e8vera de son tabouret et s\u2019\u00e9loignera du chevalet en reculant pour avoir une vision plus globale du tableau tout en se frottant les mains sur un chiffon. L\u2019instant d\u2019apr\u00e8s, elle sortira de son atelier pour aller voir l\u2019heure sur la pendule du salon et se demandera pourquoi il n\u2019est pas encore l\u00e0. Il lui avait pourtant promis qu\u2019il viendrait vers trois heures, alors elle s\u2019approchera de la fen\u00eatre qui donne sur la rue, \u00e9cartera avec soin les rideaux de nylon blancs afin de ne pas les tacher et regardera en bas si elle aper\u00e7oit sa voiture. Mais il n\u2019y aura personne. Elle ressentira alors un grand vide l\u2019envahir dans le silence de son appartement qu\u2019elle ne partage avec personne, pas m\u00eame un animal de compagnie qui, en la circonstance, lui aurait \u00e9t\u00e9 d\u2019un grand secours.<\/p>\n\n\n\n<p>Au premier \u00e9tage, en face de l\u2019escalier, il est presque trois heures et demie ce samedi vingt-quatre septembre mille neuf cent soixante-six, mais le logement est vide.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Sur le calendrier almanach des PTT de l\u2019ann\u00e9e mille neuf cent soixante-six affich\u00e9 dans la salle \u00e0 manger de l\u2019appartement gauche du second \u00e9tage, sous une photo aux couleurs incertaines d\u2019une plage de sable trop jaune et d\u2019une mer trop verte, la date du samedi vingt-quatre septembre est entour\u00e9e d\u2019un trait de crayon rouge. Il est bient\u00f4t trois heures et <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/lvme-01-en-cet-instant\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#LVME #01 |\u00a0en cet instant<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":352,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[7132,7131],"tags":[3734,1016,2195,1161],"class_list":["post-174275","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-01-en-ce-jour-et-a-cette-heure","category-roman-maison","tag-date","tag-famille","tag-heure","tag-journal"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/174275","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/352"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=174275"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/174275\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":174291,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/174275\/revisions\/174291"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=174275"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=174275"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=174275"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}