{"id":174282,"date":"2024-11-19T12:44:01","date_gmt":"2024-11-19T11:44:01","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=174282"},"modified":"2024-11-19T12:44:02","modified_gmt":"2024-11-19T11:44:02","slug":"lvme-01-a-bout-de-souffle","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/lvme-01-a-bout-de-souffle\/","title":{"rendered":"#LVME #01 | \u00e0 bout de souffle"},"content":{"rendered":"\n<p>Un courant d\u2019air fait trembloter le voilage blanc \u00e0 galon fronceur derri\u00e8re la fen\u00eatre entreb\u00e2ill\u00e9e, la porte d\u2019entr\u00e9e vient sans doute d\u2019\u00eatre ouverte pour r\u00e9pondre \u00e0 l\u2019appel inattendu de la sonnette, deux coups brefs dont on per\u00e7oit encore le tintement lointain, le facteur, un voisin ? Le l\u00e9ger tissu blanc est aspir\u00e9 vers l&rsquo;arri\u00e8re, tir\u00e9 vers le plafond de la pi\u00e8ce, restant un instant en suspens, avant de retomber vers le sol avec souplesse, une fois la porte ferm\u00e9e, claqu\u00e9e involontairement \u00e0 cause du vent et de son appel d&rsquo;air, inerte, sans un bruit.<\/p>\n\n\n\n<p>Il ne bouge pas, son corps droit, raide, une statue, bras droit lev\u00e9, la main plaqu\u00e9e contre le chambranle de la fen\u00eatre ferm\u00e9e, il ne fait pas un signe de la main, il regarde en silence ce qui se passe dans la rue en contrebas, sans bouger, pas un mouvement apparent, \u00e0 peine son buste se soul\u00e8ve-t-il discr\u00e8tement \u00e0 chaque respiration, le regard fixe, \u00e0 l\u2019aff\u00fbt, on dirait qu\u2019il guette sa proie, qu\u2019il la surveille \u00e0 distance. L\u2019oscillation \u00e0 peine visible de ses yeux, ce vertige de l\u2019attirance quand tout se d\u00e9file et nous d\u00e9fie et qu\u2019il faut rester l\u00e0 esp\u00e9rant arr\u00eater le temps, l&rsquo;irr\u00e9sistible mouvement de la foule, et s\u2019y m\u00ealer enfin, faire corps avec elle, m\u00eame si ce n\u2019est qu\u2019un espoir.<\/p>\n\n\n\n<p>Fen\u00eatres ferm\u00e9es, rideaux tir\u00e9s qui laissent entrer malgr\u00e9 tout la lumi\u00e8re vive de ce jour d\u2019\u00e9t\u00e9, l\u2019appartement para\u00eet d\u00e9sert, \u00e0 premi\u00e8re vue aucun mouvement \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. Tout est bien rang\u00e9 dans la pi\u00e8ce. Mais si l\u2019on regarde attentivement cet apparent tableau abstrait compos\u00e9 par l\u2019agencement m\u00e9ticuleux des meubles, le canap\u00e9 en cuir noir recouvert par un fantomatique drap blanc, les trois tables gigognes o\u00f9 quelques livres forment une pyramide en papier, le pouf marocain rouge, et sur une table basse pr\u00e8s de la fen\u00eatre, deux plantes vertes en pot qui souffrent visiblement d\u2019un manque d\u2019eau, volumes qui se d\u00e9tachent du parquet en bois que la lumi\u00e8re vient faire briller et vibrer \u00e0 cette heure, on distingue d\u2019imperceptibles mouvements d\u2019ombres qui ne proviennent pas des oscillations lumineuses des arbres de l\u2019avenue, mais des all\u00e9es et venues discr\u00e8tes du locataire au fond de la pi\u00e8ce dont l\u2019ombre seule nous indique la pr\u00e9sence recluse.<\/p>\n\n\n\n<p>Les enfants se chamaillent, leurs cris per\u00e7ants \u00e0 l\u2019unisson, leurs gestes empress\u00e9s, d\u00e9complex\u00e9s, entre coups et caresses, griffures et chatouilles, corps \u00e0 corps d\u00e9mesur\u00e9s, incertains, qui les fait tourbillonner \u00e0 toute allure dans la pi\u00e8ce, entre les meubles et les bibelots, danseurs involontaires, dont les bras cherchent \u00e0 maintenir l\u2019autre \u00e0 bonne distance sans y parvenir vraiment ni m\u00eame le souhaiter au fond, et dans le mouvement de leurs jeux, l\u2019\u00e9chauffement de leur empoignade, un amour juv\u00e9nile qui les d\u00e9passe, ils s\u2019\u00e9treignent et se battent, avant de finir, perdant l\u2019\u00e9quilibre, par tomber en arri\u00e8re sur le lit, tous les deux ensemble, \u00e0 bout de souffle.<\/p>\n\n\n\n<p>Juch\u00e9 sur un tabouret en bois peint en bleu, il se maintient en \u00e9quilibre pr\u00e9caire au-dessus du vide, la fen\u00eatre grande ouverte, la main gauche agripp\u00e9e au cadre en bois, avec la droite il nettoie \u00e9nergiquement les vitres sales \u00e0 grands coups giratoires \u00e0 l\u2019aide d\u2019une \u00e9ponge humide, le corps pench\u00e9 en avant pour parvenir aux extr\u00e9mit\u00e9s de la fen\u00eatre et les nettoyer sans laisser si possible de traces sur le verre, mais les reflets du soleil aveuglant r\u00e9v\u00e8lent d\u2019autres traces, imperceptibles jusque-l\u00e0, il pousse alors un peu plus loin son exercice p\u00e9rilleux en levant la jambe droite afin de permettre \u00e0 son corps d\u2019aller plus loin, de se d\u00e9ployer jusqu\u2019au coin qui demeure aussi sale qu\u2019inaccessible.<\/p>\n\n\n\n<p>Une jeune femme vient de poser une feuille blanche sur la vitre de son appartement, elle plaque dessus un papier claque et se met \u00e0 recopier m\u00e9ticuleusement les traits du dessin qui affleurent sur sa feuille, impossible \u00e0 cette distance de d\u00e9celer le motif de ce dessin, ce qu\u2019il repr\u00e9sente, mais dans l\u2019implication de son corps, son application d\u00e9termin\u00e9e et l\u2019agilit\u00e9 avec lesquelles elle repasse syst\u00e9matiquement par-dessus tout les traits initiaux, comme on refait l\u2019itin\u00e9raire emprunt\u00e9 lorsqu\u2019on vient de perdre un objet pour tenter de le retrouver en chemin, le sujet se dessine sans qu\u2019on puisse le voir, motif floral ou v\u00e9g\u00e9tal qui parait se superposer aux branches des arbres de l\u2019avenue dont les feuilles s\u2019agitent dans le vent et scintillent dans la lumi\u00e8re.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Un courant d\u2019air fait trembloter le voilage blanc \u00e0 galon fronceur derri\u00e8re la fen\u00eatre entreb\u00e2ill\u00e9e, la porte d\u2019entr\u00e9e vient sans doute d\u2019\u00eatre ouverte pour r\u00e9pondre \u00e0 l\u2019appel inattendu de la sonnette, deux coups brefs dont on per\u00e7oit encore le tintement lointain, le facteur, un voisin ? 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