{"id":174464,"date":"2024-11-20T22:40:38","date_gmt":"2024-11-20T21:40:38","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=174464"},"modified":"2024-11-21T22:52:54","modified_gmt":"2024-11-21T21:52:54","slug":"rue-des-savonniers","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rue-des-savonniers\/","title":{"rendered":"#LVME #01 Rue des Savonniers"},"content":{"rendered":"\n<p>Il est presque dix-huit heures le vingt-trois novembre deux-mille-vingt-quatre. Au num\u00e9ro 13, un homme blanc \u00e2g\u00e9 d\u2019un cinquantaine d\u2019ann\u00e9es contourne un plumbago qui s\u2019\u00e9tale n\u00e9gligemment sur le sol de la terrasse et l\u2019homme acc\u00e8de \u00e0 la porte verte d\u2019un cabanon de jardin, un panonceau indique \u00ab&nbsp;DANGER&nbsp;\u00bb et l\u2019homme s\u2019agenouille devant la pompe de piscine comme s\u2019il allait entamer une pri\u00e8re. Au num\u00e9ro 20, une femme blonde un peu corpulente referme son ordinateur portable, se l\u00e8ve et se place debout, les fesses contre un radiateur, elle regarde avidement son t\u00e9l\u00e9phone qu\u2019elle tient dans sa main droite. Devant le num\u00e9ro 18, une femme noire arrive avec une poussette, l\u2019air press\u00e9, elle d\u00e9verrouille le portillon puis porte l\u2019enfant jusqu\u2019\u00e0 l\u2019entr\u00e9e de la maison, tout en tirant d\u2019une main la poussette pour la mettre \u00e0 l\u2019abri, ses mouvements sont pr\u00e9cipit\u00e9s, un peu craintifs. Dans la maison du num\u00e9ro 4, une vieille femme veuve et triste meurt subitement pendant que l\u2019aide soignante lui fait sa toilette&nbsp;: celle-ci rhabille et d\u00e9pose d\u00e9licatement le corps dans le canap\u00e9 en velours bordeaux achet\u00e9 il y a exactement trente et un ans par la d\u00e9funte et son mari. Au num\u00e9ro 10, un adolescent d\u2019environ quatorze ans longe la terrasse en lorgnant l\u2019\u00e9cran de son t\u00e9l\u00e9phone, un instant son visage flotte, blafard, dans la nuit, et quand il entre dans la cuisine sa m\u00e8re se retourne, lui jette un regard furieux et s\u2019approche de lui dans un silence \u00e9lectrique. Dans la suite parentale de la maison du num\u00e9ro 24, un homme parfum\u00e9 et ras\u00e9 de frais se pr\u00e9pare \u00e0 sortir en sifflotant des airs joyeux.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est bient\u00f4t dix-huit heures dix le vingt-trois novembre deux-mille-vingt-quatre et sur le banc \u00e0 l\u2019entr\u00e9e de la rue qui tourne, deux jeunes gar\u00e7ons se parlent, leurs visages l\u2019un pr\u00e8s de l\u2019autre, ils rient. L\u2019homme du num\u00e9ro 24 fait le tour de son Audi Q7, ouvre la porti\u00e8re avant droite et s\u2019installe sur le si\u00e8ge d\u2019un air satisfait, il d\u00e9marre et klaxonne en passant, \u00e0 l\u2019attention des deux gar\u00e7ons. Une grande femme rousse aux cheveux longs v\u00eatue d\u2019un manteau noir vient de sortir de sa Mini Cooper, elle entre au num\u00e9ro 18, rentre la poussette. Devant le num\u00e9ro 15, le lampadaire est \u00e9teint, la maison est plong\u00e9e dans l\u2019obscurit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est quasiment dix-huit heures vingt le vingt-trois novembre deux-mille-vingt-quatre quand un vieux Scenic blanc se gare devant le num\u00e9ro 15. Une petite femme blonde accompagn\u00e9e de deux fillettes de six et douze ans descendent de la voiture, la plus grande des filles allume la lampe de son t\u00e9l\u00e9phone et \u00e9claire le trottoir, l\u2019entr\u00e9e, le temps qu\u2019elles p\u00e9n\u00e8trent toutes trois dans la maison, qui s\u2019allume. Une moto arrive devant le num\u00e9ro 22, le conducteur bloque le v\u00e9hicule sur la b\u00e9quille dans un geste caract\u00e9ristique m\u00ealant un semblant de force physique et l\u2019assurance de ma\u00eetriser l\u2019objet puissant, il descend et retire son casque, il est maigre, plus \u00e2g\u00e9 qu\u2019on ne pourrait le penser \u00e0 premi\u00e8re vue, cheveux grisonnants, et porte un ch\u00e8che gris anthracite qui d\u00e9passe de sa veste en cuir. Le m\u00e9decin vient de se garer devant le num\u00e9ro 4, l\u2019aide soignante vient lui ouvrir avant qu\u2019il ait sonn\u00e9, il entre dans la maison qui sent le renferm\u00e9, examine le corps en silence et note l\u2019heure du d\u00e9c\u00e8s indiqu\u00e9e par l\u2019aide-soignante.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est pr\u00e8s de dix-huit heures trente le vingt-trois novembre deux-mille-vingt-quatre, les deux gar\u00e7ons sur le banc se l\u00e8vent et se tiennent les mains, debout, avant de se quitter. Dans la cuisine du num\u00e9ro 10, l\u2019adolescent p\u00e2le claque la porte et monte bruyamment les escaliers avant de se jeter sur son lit, dans le noir de la chambre, le visage seulement \u00e9clair\u00e9 par l\u2019\u00e9cran de son t\u00e9l\u00e9phone. Au num\u00e9ro 18 la grande brune parle vivement \u00e0 la femme noire qui lui tourne le dos et se dirige en silence vers la porte, les \u00e9paules affaiss\u00e9es et le regard terne, la m\u00e8re parle de plus en plus fort et dessine des moulinets avec ses bras, l\u2019enfant, muet, p\u00e9trifi\u00e9, assis sur un camion en plastique rouge cherche du regard la femme noire et se met \u00e0 pleurer au moment o\u00f9 la porte se ferme.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est \u00e0 peine dix-huit heures quarante le vingt-trois novembre deux-mille-vingt-quatre, la d\u00e9funte du num\u00e9ro 4 est toujours allong\u00e9e dans son canap\u00e9 rouge, l\u2019aide-soignante verrouille la porte et jette la cl\u00e9 dans la bo\u00eete aux lettres avant de monter dans une Clio noire. Dans le cabanon du num\u00e9ro 13, l\u2019homme est toujours \u00e0 quatre pattes en train de bricoler la pompe de la piscine, il d\u00e9monte la sonde de l\u2019\u00e9lectrolyseur, un peu d\u2019eau s\u2019\u00e9chappe et coule jusqu\u2019\u00e0 ses genoux, pendant qu\u2019au num\u00e9ro 14 un agent d\u2019assurance tente de vendre un contrat d\u2019assurance-vie \u00e0 un couple \u00e2g\u00e9 qui l\u2019a fait venir uniquement pour se divertir. Au num\u00e9ro 24, l\u2019\u00e9pouse de l\u2019homme \u00e0 l\u2019Audi vient de rentrer, elle ne trouve pas son conjoint, dans la maison il ne reste de lui qu\u2019une vague odeur de parfum, et l\u2019humidit\u00e9 chaude dans la douche qui semble garder l\u2019empreinte de son corps, elle retourne dans la cuisine, saisit son t\u00e9l\u00e9phone et \u00e9crit \u00ab&nbsp;je crois qu\u2019il est parti, tu veux venir&nbsp;?&nbsp;\u00bb. Dans le s\u00e9jour du num\u00e9ro 20, la femme blonde d\u00e9colle ses fesses du radiateur, pose son t\u00e9l\u00e9phone sur la table basse et passe dans la chambre pour se d\u00e9v\u00eatir, elle enfile rapidement un pyjama noir en cachemire, sans tirer le rideau occultant ni fermer les volets, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 le motard du num\u00e9ro 22 essaie de l\u2019apercevoir \u00e0 travers le fin voilage, elle s\u2019enroule dans un grand plaid jaune en alpaga ramen\u00e9 d\u2019\u00c9quateur par sa s\u0153ur le mois dernier et s\u2019allonge dans le canap\u00e9, pendant qu\u2019au num\u00e9ro 10 un deuxi\u00e8me adolescent vient de rentrer, le visage frais d\u2019avoir pass\u00e9 une heure sur le banc, il para\u00eet plus \u00e2g\u00e9 maintenant qu\u2019il embrasse sa m\u00e8re avant de monter rapidement dans sa chambre, il s\u2019installe devant deux \u00e9crans d\u2019ordinateur et pose un casque sur ses oreilles.<\/p>\n\n\n\n<p>Il va \u00eatre dix-huit heures quarante-cinq le vingt-trois novembre deux-mille-vingt-quatre, dans son salon, le motard n\u2019a pas quitt\u00e9 son ch\u00e8che, il est assis les pieds sur une table basse en bois massif, les yeux dans le vague, il bouge \u00e0 peine quand passe au dehors l\u2019ambulance, le gyrophare silencieux \u00e9claire son visage \u00e9maci\u00e9 d\u2019un bleu r\u00e9solu et morbide. Au num\u00e9ro 18, la jeune m\u00e8re, toujours acari\u00e2tre, essaie de calmer son enfant qui n\u2019a cess\u00e9 de crier depuis le d\u00e9part de la nounou. Le motard se l\u00e8ve, allume le feu, caresse un chat qui vient se frotter dans ses jambes. Dans la cuisine du num\u00e9ro 14 la m\u00e8re des deux gar\u00e7ons les appelle pour qu\u2019ils viennent mettre la table, mais personne ne r\u00e9pond. L\u2019un est roul\u00e9 dans couette, dans la p\u00e9nombre, les yeux toujours riv\u00e9s sur le petit \u00e9cran lumineux. L\u2019autre clique \u00e0 toute vitesse sur la souris pendant qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9cran des combattants lourdement arm\u00e9s se pr\u00e9cipitent vers lui. Au num\u00e9ro 20, la femme au pyjama en cachemire pend une lessive en \u00e9coutant des nocturnes de Chopin. Pendant qu\u2019au num\u00e9ro 14, l\u2019agent d\u2019assurance boit un Martini avec ce couple \u00e2g\u00e9 qu\u2019il trouve bien sympathique, au num\u00e9ro 15, les fillettes jouent \u00e0 chat en poussant des cris aigus alors que leur m\u00e8re leur demande pour la troisi\u00e8me fois d\u2019aller prendre leur douche.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est d\u00e9j\u00e0 dix-huit heures cinquante le vingt-trois novembre deux-mille-vingt-quatre quand le brancard sort du num\u00e9ro 4, un des ambulanciers ouvre la porte de la camionnette, et dans un geste expert ils chargent \u00e0 deux le corps de la vieille veuve. Le fils ahuri les regarde refermer la porti\u00e8re. Derri\u00e8re eux le canap\u00e9 bordeaux est d\u00e9finitivement vide.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il est presque dix-huit heures le vingt-trois novembre deux-mille-vingt-quatre. Au num\u00e9ro 13, un homme blanc \u00e2g\u00e9 d\u2019un cinquantaine d\u2019ann\u00e9es contourne un plumbago qui s\u2019\u00e9tale n\u00e9gligemment sur le sol de la terrasse et l\u2019homme acc\u00e8de \u00e0 la porte verte d\u2019un cabanon de jardin, un panonceau indique \u00ab&nbsp;DANGER&nbsp;\u00bb et l\u2019homme s\u2019agenouille devant la pompe de piscine comme s\u2019il allait entamer une pri\u00e8re. <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rue-des-savonniers\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#LVME #01 Rue des Savonniers<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":94,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[7132,7131],"tags":[],"class_list":["post-174464","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-01-en-ce-jour-et-a-cette-heure","category-roman-maison"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/174464","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/94"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=174464"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/174464\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":174503,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/174464\/revisions\/174503"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=174464"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=174464"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=174464"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}