{"id":174666,"date":"2024-11-24T17:42:47","date_gmt":"2024-11-24T16:42:47","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=174666"},"modified":"2024-11-24T18:27:33","modified_gmt":"2024-11-24T17:27:33","slug":"rue-deserte","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rue-deserte\/","title":{"rendered":"#LVME #01 | Rue de la course"},"content":{"rendered":"\n<p>Il est autour de 21 heures 30, un soir pluvieux de novembre 2024. Derri\u00e8re la vitre du restaurant, les guirlandes clignotent sur une salle presque vide d\u2019o\u00f9 entrent et sortent des jeunes hommes habill\u00e9s de sac Uber eats et arm\u00e9s d\u2019un t\u00e9l\u00e9phone portable qu\u2019ils ne quittent pas des yeux. A l\u2019int\u00e9rieur de la salle, dans le coin gauche, \u00e7a palabre sec autour d&rsquo;une table ronde. On commande une troisi\u00e8me bi\u00e8re, un caf\u00e9. Non mais au B\u00e9nin tout se passe \u00e0 Porto Novo, c\u2019est \u00e0 Porto Novo qu\u2019il y a l\u2019assembl\u00e9e nationale. Et Cotonou j\u2019y suis all\u00e9 l\u2019an dernier, c\u2019est grand maintenant mais y\u2019a plus rien, tout se passe \u00e0 Porto Novo je vous dis. La haute cour de justice aussi, tout est Porto Novo. Au centre de la salle, le propri\u00e9taire du restaurant se hisse sur un escabeau pour ajouter au clinquant des guirlandes et accrocher des boules de No\u00ebl. Il en fait tomber une et apostrophe son fils, qui joue plus loin \u00e0 une table vide, pour que l\u2019enfant la rattrape et lui apporte. Au fond de la salle, sur l\u2019\u00e9cran, un couple danse et chante sur des airs de Bollywood, et hypnotise la jeune femme install\u00e9e seule \u00e0 une table sur la droite, devant une bi\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est autour de 21 heures 30 et il zappe sur une autre cha\u00eene. Ce film est vraiment pas bon. Dehors il s\u2019est mis \u00e0 pleuvoir. Il a vu sur la cha\u00eene m\u00e9t\u00e9o qu\u2019ils annoncent de la neige pour la fin de semaine. Il aimerait bien passer une soir\u00e9e \u00e0 regarder tomber la neige plut\u00f4t que de zapper interminablement sur les programmes t\u00e9l\u00e9. Il regarde dehors, tombe sur d\u2019autres fen\u00eatres allum\u00e9es. Les voisins d\u2019en face semblent plus heureux que lui. Il faut vraiment qu\u2019il pense \u00e0 s\u2019acheter des rideaux. Presque un an qu\u2019il est ici est il ne l\u2019a toujours pas fait. Il imagine le spectacle qu\u2019il donne de l\u2019ext\u00e9rieur. Un homme seul avachi dans un fauteuil, la lumi\u00e8re bleue se refl\u00e9tant sur son visage, jusqu\u2019au bout de la nuit.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est d\u00e9j\u00e0 21 heures 30 et il n\u2019est toujours pas rentr\u00e9. Elle tourne en rond dans le grand appartement qui lui semble si vide quand il n\u2019est pas l\u00e0. Elle n\u2019a pas envie de mettre de musique. Elle pr\u00e9pare machinalement un repas sommaire, le plus simple possible. Elle sort une brique de soupe et lance une casserole d\u2019eau dans laquelle elle plonge des \u0153ufs. Et puis elle attend. Elle a l\u2019impression de passer beaucoup de temps dans sa vie \u00e0 attendre. De n\u2019\u00eatre qu\u2019attente. Comme ce soir de novembre pluvieux o\u00f9 elle est suspendue \u00e0 chaque craquement, chaque bruit de l\u2019immeuble, chaque porte qui s\u2019ouvre, qui claque, chaque pas dans l\u2019escalier.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Il est un peu plus de 21 heures, et \u00e7a ne d\u00e9semplit pas au salon Patricia Prestige beaut\u00e9. Sur la vitre se forme de la bu\u00e9e \u00e0 mesure que le temps se rafra\u00eechit dans la rue, et que certains font des allers-retours entre le salon et le trottoir o\u00f9 ils sortent une cigarette, parfois une bi\u00e8re pour patienter. Au salon Patricia, on taille, sculpte, tisse, on fait les extensions, on confectionne les perruques, on sait r\u00e9aliser des figures dans les cheveux. Install\u00e9e dans l\u2019un des fauteuils, une femme patiente depuis plusieurs heures jusqu\u2019\u00e0 ce que toute sa chevelure ne soit plus que tresses fines et serr\u00e9es. Elle h\u00e9site \u00e0 contempler son reflet dans le miroir, pr\u00e9f\u00e8re baisser les yeux, contemple ses mains pos\u00e9es sur ses genoux, plonge son regard dans le motif chamarr\u00e9 de la femme qui tourne autour d\u2019elle et ne cesse de lui r\u00e9p\u00e9ter que \u00e7a peut faire mal au d\u00e9but, que c\u2019est normal, c\u2019est parce qu\u2019il faut bien serrer.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est presque 21h30 un soir de novembre pluvieux quand le serveur du bar entend des bribes de phrases, quelques mots \u00e0 peine, et un plus net, qui se d\u00e9tache quand il passe aux abords d\u2019une tabl\u00e9e nombreuse et bruyante. P\u00e9dale. Il n\u2019est pas s\u00fbr. Si il est s\u00fbr. Il s\u2019est peut-\u00eatre tromp\u00e9. Il sait que non. Il ne d\u00e9vie pas de sa trajectoire, va servir les deux jeunes femmes qui patientent devant une bi\u00e8re et s\u2019illuminent en le voyant arriver les bras charg\u00e9s. Une flamb\u00e9e traditionnelle? Oui c\u2019est pour moi! Et une traditionnelle champignon. Bon app\u00e9tit. Les conversations continuent, les estomacs se remplissent, et le serveur rejoint le comptoir o\u00f9 il r\u00e9ajuste son maquillage, v\u00e9rifie son rouge \u00e0 l\u00e8vres, glisse ses mains aux ongles longs sur le plat de sa robe pour se donner du courage. Il fait volte-face et s\u2019approche souriant vers la tabl\u00e9e nombreuse et bruyante. Alors qu\u2019est-ce qu&rsquo;on mange par ici?<\/p>\n\n\n\n<p>Il est 21 heures 30 pass\u00e9es ce soir de novembre pluvieux quand il entend quelqu\u2019un monter les escaliers \u00e0 toute allure. On dirait que l\u2019homme ou la femme dans l\u2019escalier compte chaque marche, les prononcant \u00e0 haute voix, comme on mart\u00e8le une victoire. Il ne sait pas pourquoi il pr\u00eate attention aux sons qui se glissent sous sa porte. Pour une fois il est rentr\u00e9 t\u00f4t et dans la pi\u00e8ce d&rsquo;\u00e0 c\u00f4t\u00e9 elle dort d\u00e9j\u00e0. Ou plut\u00f4t elle dort encore. Il pensait qu\u2019il pourrait la voir ce soir, qu\u2019elle serait lev\u00e9e. Mais le d\u00e9calage de leur vie ne fait que s\u2019accentuer. Comme un jeu de relais dans un appartement qu\u2019ils ont choisi ensemble et qu\u2019ils n&rsquo;habitent plus qu\u2019alternativement. Il s\u2019allonge dans le canap\u00e9 et ferme les yeux. Dehors il lui semble entendre maintenant une pluie dense qui se jette sur les fen\u00eatres.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il est autour de 21 heures 30, un soir pluvieux de novembre 2024. 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