{"id":176504,"date":"2024-12-20T17:58:54","date_gmt":"2024-12-20T16:58:54","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=176504"},"modified":"2024-12-20T18:50:02","modified_gmt":"2024-12-20T17:50:02","slug":"lvme-06-action-verite","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/lvme-06-action-verite\/","title":{"rendered":"##LVME #06 | action v\u00e9rit\u00e9"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-left\">Sommaire:<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li>1<a href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/lvme-01-hameau-de-v\/\">\/hameau de V<\/a> <\/li>\n\n\n\n<li>2\/ <a href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/lvme-02-le-chateau-le-parc-les-limites\/\">Le chateau, le parc, les limites<\/a> <\/li>\n\n\n\n<li>3\/ <a href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/lvme-03-cantine-des-demunis\/\">Cantine des d\u00e9munis<\/a> <\/li>\n\n\n\n<li>4\/ <a href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/lvme-04-mur-sol-clou-froid\/\">Mur, sol, clou, froid<\/a> <\/li>\n\n\n\n<li>5\/ <a href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/lvme-05-kaleisdoscope\/\">Kal\u00e9\u00efdoscope<\/a><\/li>\n\n\n\n<li> 6\/<a href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/lvme-06-action-verite\/\"> action v\u00e9rit\u00e9<\/a><\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>1.<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est un fait av\u00e9r\u00e9, archiv\u00e9 dans les registres officiels, grav\u00e9 dans le marbre. Le recteur R., oui, toujours lui, avait d&rsquo;ailleurs toujours dans une de ses poches un mouchoir, un n\u0153ud nou\u00e9 de fa\u00e7on si particuli\u00e8re \u00e0 son mouchoir Vichy. Un n\u0153ud, un n\u0153ud petit mais si pr\u00e9cis. Un comble pour un ancien d\u00e9port\u00e9, mais la vie, la vie est ainsi, non\u202f? Oui, un n\u0153ud, et tout cela pour s\u2019en souvenir. Se souvenir de quoi, exactement\u202f? C&rsquo;est l\u00e0 toute la difficult\u00e9. \u00c0 bon escient, disait-on. L\u2019escient. L&rsquo;escient. Enfin, qu\u2019est-ce que l\u2019escient\u202f? Chez les romip\u00e8tes, qu\u2019est-ce que c\u2019est\u202f? Qu\u2019est-ce que \u00e7a a \u00e9t\u00e9\u202f? On ne sait pas. On ne sait plus. On n\u2019a jamais su. Mais peut-\u00eatre qu\u2019on aurait d\u00fb l&rsquo;inventer pour que \u00e7a soit plus commode. Et aujourd&rsquo;hui, voyez, on se le demande encore, cinq cents ans apr\u00e8s, n\u2019est-ce pas\u202f? Les mots flottent, ils flottent toujours. Et mille ans de plus ne suffiront pas. \u00c0 condition bien s\u00fbr que le ciel, ce grand ciel, parfois gris, parfois bleu, un grand ciel de Normandie \u00e0 la Boudin, ne nous tombe pas sur la t\u00eate. Un ciel lourd, toujours si lourd, comme un silence qui menace. Mais pas en Normandie, \u00e0 l&rsquo;Institution Saint-S. \u00e0 Osny, pr\u00e8s de Pontoise, vingt minutes de marche depuis la gare, on traverse la Viosne, un petit pont \u00e0 la Monet, on y est. Mais il reste des gens, des braves gens, pour le craindre. Que le ciel au-dessus de Pontoise ou d&rsquo;ailleurs tombe. Qui le craignent, oui. Ou qui font semblant. Et les dieux, oh, les dieux\u202f! Les dieux sont l\u00e0 aussi, bien s\u00fbr. Ils sont tellement r\u00e9els dans notre imagination. Ils regardent. Ils observent. Peut-\u00eatre qu\u2019ils rient. Ou peut-\u00eatre qu\u2019ils attendent. Mais quoi, au juste\u202f? La v\u00e9rit\u00e9 est qu&rsquo;on ne le sait pas, on ne sait rien. Il faut se r\u00e9soudre sur ce plan et tant d&rsquo;autres encore \u00e0 la seule m\u00e9diocrit\u00e9. C&rsquo;est un fait.<\/p>\n\n\n\n<p>Voil\u00e0 donc le moment venu, bonnes gens. Bonnes gens qui \u00e9coutez. Qui ne comprenez pas. Et moi non plus, apr\u00e8s tout. Comment partir d\u2019un fait av\u00e9r\u00e9 et s&rsquo;\u00e9garer\u202f? S&rsquo;\u00e9garer, oui. Toujours s&rsquo;\u00e9garer. Ou encore partir d&rsquo;un point quelque part dans l&rsquo;imaginaire et retrouver ce petit mouchoir Vichy, peut-\u00eatre n&rsquo;\u00e9tait-il seulement qu&rsquo;\u00e0 carreaux, on ne peut plus en \u00eatre si longtemps apr\u00e8s tout \u00e0 fait s\u00fbr, pas tout \u00e0 fait, m\u00eame pas presque, comme de savoir si ce mouchoir \u00e9tait dans la poche d&rsquo;une veste, d&rsquo;un pantalon, dans la poche d&rsquo;un ancien d\u00e9port\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\" \/>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>2.<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Une chose \u00e9tait s\u00fbre, oui, s\u00fbre. Indiscutable. On ne pouvait pas dire le contraire. Non, on ne pouvait pas. Madame Magdal\u00e9na, professeur d&rsquo;anglais, \u00ab\u00a0a rose is a rose is a rose\u00a0\u00bb, dormait au m\u00eame \u00e9tage que les troisi\u00e8mes. \u00c7a, c\u2019\u00e9tait certain. Au m\u00eame \u00e9tage, pas plus haut, pas plus bas. Toujours l\u00e0, toujours au m\u00eame endroit. Une petite chambre, une chambre minuscule. Deux m\u00e8tres, trois m\u00e8tres. Pas plus. Une cellule\u202f? Peut-\u00eatre. Oui, une cellule. Mais une chambre quand m\u00eame. Un lit, une table, une chaise. Une armoire aussi. Pas grande, l\u2019armoire. Une penderie \u00e0 gauche, des \u00e9tag\u00e8res \u00e0 droite. Tout \u00e9tait \u00e0 sa place. Rien ne bougeait. Magdal\u00e9na ne bougeait pas non plus. Quel \u00e2ge avait-elle\u202f? Impossible de le savoir. On disait \u00ab\u00a0la vieille Magdal\u00e9na\u00a0\u00bb. On dit toujours une m\u00e9chancet\u00e9 quand on ne sait pas. Elle corrigeait. Elle dormait. Elle corrigeait encore. De fa\u00e7on tr\u00e8s british, sans s&rsquo;\u00e9nerver, sans m\u00eame le moindre \u00ab\u00a0oh my God\u00a0\u00bb. Et aussi\u202f: \u00ab\u00a0Oh guys, be gentle and kind to each other and if possible to me too.\u00a0\u00bb C&rsquo;\u00e9tait tordant. Toujours dans le m\u00eame ordre. Comme nous nous le disions. Les jours passaient, mais ils ne changeaient pas. Pas ici. Pas \u00e0 Saint-S. D\u2019ailleurs, certains disaient qu\u2019elle avait toujours \u00e9t\u00e9 l\u00e0. Toujours. Depuis quand, exactement\u202f? Personne ne savait. Mais elle \u00e9tait l\u00e0, c\u2019\u00e9tait s\u00fbr. Et si elle \u00e9tait l\u00e0 depuis toujours, alors peut-\u00eatre que le b\u00e2timent, oui, tout le b\u00e2timent, avait \u00e9t\u00e9 construit autour d\u2019elle. Autour d\u2019elle. Une prison\u202f? Non, pas une prison. On n&rsquo;arrivait pas \u00e0 l&rsquo;imaginer prisonni\u00e8re, plut\u00f4t nonne ou du\u00e8gne. On avait b\u00e2ti le dortoir tout autour d&rsquo;elle, comme on fait des cath\u00e9drales autour de vieux os. Elle vieillissait. Lentement, presque en silence. Une ride, une autre. On ne les voyait pas vraiment. On ne voyait rien, \u00e0 vrai dire. Mais elles \u00e9taient l\u00e0. Elles arrivaient, doucement. Comme un vieux telex sur sa peau. Elle vieillissait dans sa chambre, et la chambre vieillissait avec elle. Tout restait pareil. Rien ne changeait. Pourtant, tout changeait. Les brancardiers, le brancard qui sort lentement de la chambre, l&rsquo;ambulance avec son girophare bleu, la sonnette indiquant qu&rsquo;il est l&rsquo;heure d&rsquo;aller dormir\u202f: seules informations qui ne changeront plus.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\" \/>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>3.<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Mais l\u2019inertie, l\u2019inertie des murs n\u2019arr\u00eate pas les rumeurs. Non, jamais. Elle les nourrit. Oui, elle les nourrit. L\u2019hiver 1972. Revenons quelques mois \u00e0 peine en arri\u00e8re. Un hiver froid, un hiver long. Les troisi\u00e8mes s\u2019ennuyaient. Ils s\u2019ennuyaient tellement. Certains ne savaient m\u00eame pas encore \u00e0 quel point ils s&rsquo;ennuyaient. Rien \u00e0 faire, rien \u00e0 dire, rien \u00e0 penser. Juste un peu de folie, si l&rsquo;on veut, de tenter l&rsquo;\u00e9vasion dans les livres. Et encore. Difficile de se concentrer avec cette masse d&rsquo;ennui \u00e0 proximit\u00e9. Et puis, quelqu\u2019un a eu une id\u00e9e. Une id\u00e9e loufoque, une id\u00e9e dingue, une id\u00e9e dr\u00f4le. Et la rumeur est n\u00e9e. Juste comme \u00e7a. Oui, juste comme \u00e7a. Une bonne dose d&rsquo;ennui et juste une petite phrase lanc\u00e9e. Vous la voyez. Elle est l\u00e0, elle est lanc\u00e9e. Une petite phrase, mais elle devient grande. Elle devient \u00e9norme. \u00ab\u00a0Magdal\u00e9na et le recteur R.\u00a0\u00bb\u202f! Voil\u00e0 ce qu\u2019on a dit. On l\u2019a dit une fois. Puis une deuxi\u00e8me. Et puis encore, et encore. Voil\u00e0 comment une id\u00e9e cr\u00e9\u00e9e dans l&rsquo;ennui devient une sorte de v\u00e9rit\u00e9. Magdal\u00e9na et R., oui, une histoire. Pas vraiment une histoire d&rsquo;amour, non. Une histoire salace, bien s\u00fbr. Un genre de scandale. Une histoire qu\u2019on a invent\u00e9e, mais elle est devenue vraie. Parce que tout le monde l\u2019a r\u00e9p\u00e9t\u00e9e. Parce qu\u2019elle a d\u00e9val\u00e9 les escaliers. Trois \u00e9tages. Trois, comme les classes. Elle est descendue jusqu\u2019aux quatri\u00e8mes. Puis aux cinqui\u00e8mes. Puis encore plus bas. Jusqu\u2019aux sixi\u00e8mes. \u00c0 chaque \u00e9tage, la rumeur grossissait, s&rsquo;\u00e9toffait. Elle prenait de la force. Un bruit. Puis un souffle. Puis une temp\u00eate.<\/p>\n\n\n\n<p>Personne n\u2019a vu quoi que ce soit. Non, personne. Mais tout le monde savait. Tout le monde savait quelque chose. Parce que c\u2019\u00e9tait \u00e9vident. \u00c9vident, oui. \u00ab\u00a0Je l\u2019ai vu\u00a0\u00bb, disait-on. \u00ab\u00a0Je l\u2019ai entendu.\u00a0\u00bb Mais ce n\u2019\u00e9tait pas vrai. Ce n\u2019\u00e9tait jamais vrai. La rumeur n\u2019avait pas besoin de preuves. Elle n\u2019avait besoin de rien. Juste d\u2019\u00eatre l\u00e0. Juste d\u2019\u00eatre dite.<\/p>\n\n\n\n<p>Et Magdal\u00e9na\u202f? Elle ne disait rien. Rien du tout. Elle corrigeait ses copies, assise sur sa chaise devant la table o\u00f9 \u00e9tait pos\u00e9 le gros tas de copies. Jamais elle n&rsquo;avait eu dans le tiroir la moindre lettre enflamm\u00e9e ni m\u00eame coquine, pas m\u00eame un mouchoir Vichy ou \u00e0 carreaux avec un petit n\u0153ud nou\u00e9 comme un pense-b\u00eate. Rien de tout \u00e7a. Elle vivait. Elle dormait. Elle corrigeait encore. Et R.\u202f? R. ajustait son mouchoir. Toujours ce mouchoir. Il nouait, il d\u00e9nouait. Il nouait encore. Et il ne savait rien. Il ne savait pas, jusqu&rsquo;au moment o\u00f9 lui aussi a vu les brancardiers sortir le brancard de l&rsquo;ambulance un soir de novembre. Ils se d\u00e9p\u00eachaient car il faisait grand froid, les lumi\u00e8res du gyrophare inondaient de lueurs bleut\u00e9es les fa\u00e7ades ext\u00e9rieures du dortoir. Le pion fumait son clope sur le seuil avec son col de veste relev\u00e9. Le recteur R. s&rsquo;\u00e9tait redress\u00e9 et avait emprunt\u00e9 le grand escalier. C&rsquo;est l\u00e0 qu&rsquo;il avait ouvert la porte de la chambre de Madame Magdal\u00e9na, professeur d&rsquo;anglais embauch\u00e9e en CDI depuis l&rsquo;origine de l&rsquo;institution. \u00ab\u00a0A rose is a rose is a rose\u00a0\u00bb, fan\u00e9e d\u00e9sormais. Nevermore. Et tous les \u00e9l\u00e8ves en pyjama essayaient de voir alors qu&rsquo;on ne cessait de dire\u202f: circulez, il n&rsquo;y a rien \u00e0 voir.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Sommaire: 1. C&rsquo;est un fait av\u00e9r\u00e9, archiv\u00e9 dans les registres officiels, grav\u00e9 dans le marbre. Le recteur R., oui, toujours lui, avait d&rsquo;ailleurs toujours dans une de ses poches un mouchoir, un n\u0153ud nou\u00e9 de fa\u00e7on si particuli\u00e8re \u00e0 son mouchoir Vichy. Un n\u0153ud, un n\u0153ud petit mais si pr\u00e9cis. Un comble pour un ancien d\u00e9port\u00e9, mais la vie, la <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/lvme-06-action-verite\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">##LVME #06 | action v\u00e9rit\u00e9<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":530,"featured_media":176505,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[7211,7131],"tags":[],"class_list":["post-176504","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-06-commencer-par-la-fiction","category-roman-maison"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/176504","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/530"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=176504"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/176504\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":176508,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/176504\/revisions\/176508"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media\/176505"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=176504"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=176504"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=176504"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}