{"id":176841,"date":"2025-01-01T21:17:06","date_gmt":"2025-01-01T20:17:06","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=176841"},"modified":"2025-01-06T08:42:34","modified_gmt":"2025-01-06T07:42:34","slug":"la-nudite-du-vent","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/la-nudite-du-vent\/","title":{"rendered":"#\u00e9copo\u00e9tique #02 | La nudit\u00e9 du vent"},"content":{"rendered":"\n<p>Monsieur Lorigo est un homme d\u2019une cinquantaine d\u2019ann\u00e9es. Il habite \u00e0 Paris et se passionne pour les objets. Afin de faire de la place dans ses tiroirs, il nous a dit qu\u2019il venait de jeter les photos de sa derni\u00e8re petite amie. \u00c7a fait longtemps qu\u2019elle l\u2019a quitt\u00e9 donc, il y a prescription. Notre ami trouvera bien un petit quelque chose \u00e0 mettre \u00e0 la place \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la boite qui contenait les photos. Dans son appartement de trois pi\u00e8ces, S\u00e9ba comme il nous a autoris\u00e9s \u00e0 le nommer, collectionne tout ce qui s\u2019ach\u00e8te. Peu de temps apr\u00e8s le d\u00e9but de sa marotte comme il l\u2019appelle, il a d\u00e9cid\u00e9 de se d\u00e9barrasser de sa biblioth\u00e8que. Cette derni\u00e8re ne se constituait que de magazines et d\u2019un tas impressionnant de publicit\u00e9s en tout genre, mais tout de m\u00eame. <\/p>\n\n\n\n<p>S\u00e9bastien dit S\u00e9ba Lorigo : Je suis tomb\u00e9 dedans dans les ann\u00e9es quatre-vingt, je venais d\u2019entrer \u00e0 la poste comme charg\u00e9 de client\u00e8le, j\u2019avais 22 ans. Au d\u00e9but, je voulais fonder une famille, mais, \u00e0 vrai dire, je me suis vite rendu compte que c\u2019\u00e9tait passablement on\u00e9reux.<br>L\u2019homme semble un peu g\u00ean\u00e9 par notre silence. Il saute d\u2019un pied \u00e0 l\u2019autre fr\u00e9n\u00e9tiquement, un long regard sur ses bo\u00eetes l\u2019apaise.<br>S\u00e9bastien dit S\u00e9ba Lorigo :\u2026 plus tard, j\u2019ai trouv\u00e9 l\u2019argument parfait : faire de la place sur la plan\u00e8te. \u00c0 bas la pollution !<br>L\u2019homme est tout sourire.<br>Une page de pub.<br>Nous nous retrouvons de nouveau chez S\u00e9ba Lorigo. Monsieur Lorigo est un passionn\u00e9 du mat\u00e9riel. Nous p\u00e9n\u00e9trons un peu plus chez lui et l\u00e0, c\u2019est la grande surprise. Toutes les pi\u00e8ces regorgent avec ce que l\u2019on pourrait estimer comme \u00e9tant le contenu d\u2019un magasin. De l\u2019\u00e9lectrom\u00e9nager en passant par l\u2019\u00e9lectronique, tout y est, les derniers ordinateurs, tout juste d\u00e9ball\u00e9s. On peut dire que c\u2019est une vraie caverne d\u2019Ali Baba. Devant notre questionnement quant \u00e0 l\u2019agencement de son appartement qui ne laisse pas d\u2019ambigu\u00eft\u00e9 sur le fait qu\u2019entre la partie occup\u00e9e par les objets et la partie occup\u00e9e par l\u2019humain, ce sont les objets qui sont les v\u00e9ritables propri\u00e9taires de l&rsquo;appartement. Lorigo a une r\u00e9ponse toute simple.<br>S\u00e9bastien dit S\u00e9ba Lorigo : Oui, mais c\u2019est \u00e0 moi tout \u00e7a.<br>Il commence \u00e0 transpirer parce que nous sommes un tout petit peu \u00e9tonn\u00e9s, car la quasi totalit\u00e9 de ces objets ne sont pas sortis de leur emballage. Lorigo r\u00e9p\u00e8te.<br>S\u00e9bastien dit S\u00e9ba Lorigo : C\u2019est \u00e0 moi !<br>Devant nos regards qui se croisent, perplexes, tralalal\u00e8re. On a eu la m\u00eame id\u00e9e avec mon cam\u00e9raman.<br>\u00ab Chiche, on lui demande de nous montrer les factures ? Parce que l\u00e0, euh, \u00e7a fait un tout petit peu receleur, a-t-on pens\u00e9 \u00e0 l\u2019unisson. \u00bb<br>Et comme si Lorigo avait lu dans nos pens\u00e9es. Comme un courant d\u2019air, il d\u00e9gaine une t\u00e9l\u00e9commande, la presse, et la lumi\u00e8re s\u2019\u00e9teint.<br>Merde ! \u00c7a, on l\u2019a dit tout haut ! J\u2019ai m\u00eame ajout\u00e9 : bon sang !<br>S\u00e9bastien dit S\u00e9ba Lorigo : Zut ! Attendez, tout va bien se passer ! Voil\u00e0 !<br>Une lumi\u00e8re circulaire sortie de nulle part l\u2019entoure. Il se retourne ouvre un placard et en sort un dossier. Il a les yeux comme dans les dessins anim\u00e9s, il semble amoureux. Il ouvre le dossier et nous d\u00e9bite pendant cinq minutes en nous montrant les preuves, le prix de chacun des \u00e9l\u00e9ments. Il a un ton tellement imp\u00e9rieux qu\u2019on a l\u2019impression de se faire rappeler, devant toute une classe hilare de gamins morveux de sixi\u00e8me, par un professeur en roue libre la table de 5.<\/p>\n\n\n\n<p>5&#215;1 : 5 ! Je sais !<\/p>\n\n\n\n<p>S\u00e9bastien dit S\u00e9ba Lorigo : Voil\u00e0, la copie de toutes les preuves d\u2019achats que je viens d\u2019envoyer sur vos portables.<br>Et l\u00e0, apr\u00e8s avoir balanc\u00e9 dans le placard le classeur, une transition sortie de nulle part.<br>Lorigo se met \u00e0 danser dans tout l\u2019appartement. Forc\u00e9ment, comme il ne peut pas entrer dans les pi\u00e8ces, car elles crachent des paquets d\u2019objets qui lui bloque l\u2019acc\u00e8s, dans un tcha tchatcha endiabl\u00e9, Lorigo saisit des paquets contenant des ordinateurs, des lumi\u00e8res, des robots, des t\u00e9l\u00e9phones portables en nous les montrant avec une joie qu\u2019il est difficile de d\u00e9crire. Quel manutentionnaire tout de m\u00eame ! Pendant cinq minutes, il danse, comme s&rsquo;il portait des plumes.<br>Ah franchement, c\u2019\u00e9tait un vrai spectacle avec les jeux de lumi\u00e8re qu\u2019il faut, \u00e0 la fin, nous sommes vid\u00e9s, mais on est bien forc\u00e9 d\u2019applaudir et finalement, apr\u00e8s deux rappels, il arr\u00eate. Essouffl\u00e9, Lorigo transpire, il \u00f4te un petit tabouret du placard, s\u2019affale, et s\u2019allume une clope, comme un mec dirons-nous normal.<br>\u00c0 partir de ce moment-l\u00e0, sans nous consulter, nous avons jug\u00e9 opportun de remballer notre mat\u00e9riel et de quitter sur le champ l\u2019appartement de Lorigo, sans m\u00eame le regarder. On a d\u00e9val\u00e9 l\u2019escalier et embarqu\u00e9 fissa dans notre camionnette.<br>C\u2019est b\u00eate hein ? J\u2019avoue, je pouvais pas m\u2019emp\u00eacher de regarder dans les r\u00e9troviseurs. Ce soir-l\u00e0 devant un bon whisky de 70 ans d&rsquo;\u00e2ge, on a commenc\u00e9 \u00e0 rel\u00e2cher la pression. \u00c7a faisait longtemps qu\u2019on n\u2019avait pas ri autant, \u00e7a te soude une \u00e9quipe, non vraiment.<br>Lorigo entend la porte se fermer, il respire profond\u00e9ment. Il abaisse le disjoncteur et son logis plonge dans la quasi-obscurit\u00e9, ses pupilles s\u2019agrandissent, il go\u00fbte la lumi\u00e8re de la lune, de la ville. Il se rend dans chaque pi\u00e8ce et d\u00e9monte, calmement en respirant profond\u00e9ment, il a tout son temps, certaines des boites sens\u00e9es contenir des objets. Quand il a fini, il range le tas de packaging restant dans le placard. Quelque temps plus tard, dans l\u2019appartement une petite musique s\u2019est infiltr\u00e9e, c\u2019est comme un souvenir de jazz et de classique, le m\u00eame que lors d\u2019un voyage sur une tr\u00e8s tr\u00e8s longue route d\u00e9gag\u00e9e, libre de toute circulation. Les pi\u00e8ces dont les cartons d\u00e9voraient l\u2019espace sont totalement vierges, fen\u00eatres b\u00e9antes, d\u2019une g\u00e9om\u00e9trie parfaite, illumin\u00e9es par l\u2019\u00e9clairage qui s\u2019infiltre de l\u2019ext\u00e9rieur. L\u2019appartement est totalement nu. Un Lorigo sans chaussures extrait du placard un petit tapis et une petite couverture qu\u2019il installe devant la fen\u00eatre de son salon, il ouvre grand. Le son de la ville envahit totalement son appartement, les bruits s\u2019engouffrent avec le froid de ce mois de d\u00e9cembre, se m\u00e9langent dans un courant d\u2019air malicieux. La nouvelle version de lui-m\u00eame s\u2019assoit sur son tapis, tire de sa poche des petits cailloux et une lettre manuscrite, pr\u00e9cieuse dans sa main d\u00e9licate. \u00c0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019une phrase, des dessins maladroits et empreints d\u2019affections repr\u00e9sentent une femme.<br>Renata, J\u2019ai compris.<br>Lorigo pose la lettre devant lui et y d\u00e9pose les petits cailloux. Il se lib\u00e8re de tous ses v\u00eatements, s\u2019assoit sur le tapis et regarde l\u2019horizon, la ville, le ciel, la lune, et plus loin encore. Lorigo a les yeux fig\u00e9s, il murmure inlassablement pendant que le vent du nord r\u00e8gne sans partage dans son appartement.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Monsieur Lorigo est un homme d\u2019une cinquantaine d\u2019ann\u00e9es. Il habite \u00e0 Paris et se passionne pour les objets. Afin de faire de la place dans ses tiroirs, il nous a dit qu\u2019il venait de jeter les photos de sa derni\u00e8re petite amie. \u00c7a fait longtemps qu\u2019elle l\u2019a quitt\u00e9 donc, il y a prescription. Notre ami trouvera bien un petit quelque <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/la-nudite-du-vent\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#\u00e9copo\u00e9tique #02 | La nudit\u00e9 du vent<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":679,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[6034,6017],"tags":[],"class_list":["post-176841","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-ecopoetique-02-gaelle-obiegly","category-ecopoetique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/176841","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/679"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=176841"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/176841\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":177511,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/176841\/revisions\/177511"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=176841"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=176841"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=176841"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}