{"id":176957,"date":"2024-12-30T10:34:17","date_gmt":"2024-12-30T09:34:17","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=176957"},"modified":"2024-12-30T10:57:28","modified_gmt":"2024-12-30T09:57:28","slug":"lvme-07-juste-3-etages","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/lvme-07-juste-3-etages\/","title":{"rendered":"#LVME #07 | Juste 3 \u00e9tages"},"content":{"rendered":"\n<pre class=\"wp-block-code\"><code>Aller hop !<\/code><\/pre>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Prenons l&rsquo;h\u00f4tel au 35, rue des Poissonniers, Paris 18e. Trente ans plus tard, ils sont tous morts et enterr\u00e9s, oubli\u00e9s. Ce qui fait que, justement, cela devient un lieu mythique. La loge de la concierge, Madame De la Serpilli\u00e8re, est toujours l\u00e0. Elle vit seule jusqu\u2019au jugement dernier. Pas de chat, pas de chien. Deux canaris ins\u00e9parables. Je pourrais lui flanquer un perroquet, c\u2019est un c\u0153ur simple.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au premier \u00e9tage, ce sont des voyageurs qui changent tout le temps. On pourrait les nommer Courandair, Vaquejtepousse, Kerouac, London, Miller. \u00c0 gauche. Sur la droite, je ne me souviens plus. Monsieur C\u00e9line \u00e9tait-il de droite ? Il \u00e9tait juste gueulard, \u00e7a c\u2019est s\u00fbr. Une fois sa porte ferm\u00e9e, il s\u2019engueulait lui-m\u00eame, tr\u00e8s copieusement. Sinon, c\u2019\u00e9tait un homme doux la plupart du temps, voire serviable, dans certaines limites toutefois.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mademoiselle Choublanc vivait au second \u00e9tage, porte gauche. Elle n\u2019avait pas d\u2019\u00e2ge, et sa vie n\u2019\u00e9tait qu\u2019une succession de naufrages. Voyageuse m\u00e9dicale, elle approvisionnait une bonne partie des locataires de l\u2019h\u00f4tel en cachetons et en revues sp\u00e9cialis\u00e9es sur le cancer, la prostate, le panaris et les r\u00e9gimes Seignalet.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En face logeait un grand Noir, fort comme un Turc, qui bossait sur les chantiers de travaux publics comme grouillot. Un grouillot avec une belle t\u00eate de griot. Il s\u2019appelait Akim, \u00e9tait mari\u00e9, avait cinq enfants. Le dimanche, il faisait frire des sardines dans un faitout.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au troisi\u00e8me \u00e9tage, il y avait des water-closets au fond du couloir. Juste en face de la porte de Madame Macmich, une veuve \u00e9cossaise qui tirait le diable par la queue. Sa retraite \u00e9tait si maigre qu\u2019une fois le terme pay\u00e9, elle devait faire les fins de march\u00e9s. Elle s\u2019entendait bien avec Jimmy, qui vivait \u00e0 l&rsquo;entresol, porte droite. Ensemble, ils chantaient du Bob Marley en buvant des Desp\u00e9s. \u00c7a formait un couple insolite au d\u00e9but, mais au bout de six mois, on n\u2019y pensait m\u00eame plus.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Apr\u00e8s, au-dessus du 3\u00e8me  l\u2019escalier devenait plus \u00e9troit. On parvenait aux archives akashiques, lieu de m\u00e9moire de tous les ex-voyageurs ou habitants de cet h\u00f4tel. Peut-\u00eatre m\u00eame que ces lieux r\u00e9unissaient tous les habitants de tous les h\u00f4tels de la ville. Et pourquoi pas de tous les h\u00f4tels de toutes les villes du monde. Des couches historiques \u00e0 n\u2019en plus finir, un v\u00e9ritable millefeuille. On pouvait y trouver p\u00eale-m\u00eale Ravaillac, quelques jours avant le passage du chariot d\u2019Henri IV le queutard. La belle S\u00e9miramis, d\u00e9guis\u00e9e en petite bonne bretonne, jouait \u00e0 la coinche avec la marquise de Brinvilliers, femme de lettres et empoisonneuse, fra\u00eechement extrad\u00e9e depuis Li\u00e8ge vers la Conciergerie.Un genre d\u2019h\u00f4tel, d\u2019ailleurs, o\u00f9 s\u00e9vissait jadis la Justice, aveugle comme on le sait. Ronsard venu visiter les roses de Bagatelle, Fran\u00e7ois Villon s&rsquo;en revenant de Londres, tr\u00e8s \u00e2g\u00e9 et un peu d\u00e9sabus\u00e9. Le clown Grock partageant le boulet de canon du baron de Munchaussen. La petite Anne Franck en train d&rsquo;\u00e9crire son journal intime, derri\u00e8re la fen\u00eatre de sa chambre on peut voir encore un g\u00e9ranium en fleur, et au-del\u00e0 un Gracht avec de belles p\u00e9niches color\u00e9es \u00e0 Amsterdam. Quand on commence \u00e0 voir on voit tant de choses. Surtout au pr\u00e9sent. La solution est de se r\u00e9fugier dans le pass\u00e9, astuce connue des nostalgiques et des autruches. Il suffit donc d&rsquo;\u00e9crire \u00ab\u00a0on pouvait voir, on pouvait apercevoir\u00a0\u00bb <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">On pouvait aussi, sans grande peine, apercevoir des fumeurs d\u2019opium et de haschich, allong\u00e9s sur des lits une place. Ils n\u2019ont pas de noms, ce sont des anonymes. C\u2019est l\u00e0, dans les volutes des pipes \u00e0 eau et des narguil\u00e9s, que se forment les noms de po\u00e8tes c\u00e9l\u00e8bres comme Baudelaire, Nietzsche ou Pastoureau.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au bout de l\u2019horizon du 3\u00e8me se dresse une autre porte, qui donne sur un lieu sans nom. L\u00e0 vivent des personnages \u00e0 venir. Ils sont les \u00e9manations des \u00e9gouts des villes, grimpant par les conduits en plomb depuis l\u2019ab\u00eeme du temps vers la surface. Ils s\u2019agrippent comme des cafards aux cloisons, mais se heurtent \u00e0 un plafond de verre situ\u00e9 \u00e0 la hauteur du troisi\u00e8me \u00e9tage. Juste apr\u00e8s, on ne sait pas ce qui advient. Peut-\u00eatre qu\u2019on ne le saura jamais.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Prenons l&rsquo;h\u00f4tel au 35, rue des Poissonniers, Paris 18e. Trente ans plus tard, ils sont tous morts et enterr\u00e9s, oubli\u00e9s. Ce qui fait que, justement, cela devient un lieu mythique. La loge de la concierge, Madame De la Serpilli\u00e8re, est toujours l\u00e0. Elle vit seule jusqu\u2019au jugement dernier. Pas de chat, pas de chien. Deux canaris ins\u00e9parables. 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