{"id":177322,"date":"2025-01-03T22:18:16","date_gmt":"2025-01-03T21:18:16","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=177322"},"modified":"2025-01-03T22:18:17","modified_gmt":"2025-01-03T21:18:17","slug":"lvme-06-ces-details-se-perdent","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/lvme-06-ces-details-se-perdent\/","title":{"rendered":"#LVME #06 | ces d\u00e9tails se perdent"},"content":{"rendered":"\n<p>On a pr\u00e9venu la famille : Antoine devrait se m\u00e9fier d\u2019une femme blonde qui travaille avec lui, place de Fontenoy. Un matin, Antoine croise Madeleine dans un couloir du minist\u00e8re du Travail. Il cherche son regard, ne dit rien. \u00c7a coule de lui vers elle, un silence charg\u00e9. Madeleine se fige. Elle avait pr\u00e9vu d\u2019y aller, \u00e0 ce rendez-vous \u00e0 la Carlingue. Son manteau est pr\u00eat, son sac aussi. Mais elle ne bouge pas. Elle fixe le mur chez elle, les rideaux tir\u00e9s, la lumi\u00e8re coup\u00e9e, comme pour effacer son propre visage. Elle se dit qu\u2019elle ira demain. Mais demain, elle se dit la m\u00eame chose. Les jours passent. Au minist\u00e8re, l\u2019air devient irrespirable. Les arrestations commencent. Antoine vit cach\u00e9 dans une chambre petite et froide, dans un quartier qu\u2019il ne conna\u00eet pas. Bien des ann\u00e9es apr\u00e8s, Antoine apprend que Madeleine vit seule, rue de Lancry, dans un appartement triste comme une bo\u00eete ferm\u00e9e. Il lui \u00e9crit quelques lignes, plie la lettre, la met sous une enveloppe, mais il ne l\u2019envoie pas.<br><br>Le lundi 5 mars 1944, une r\u00e9union a lieu dans le bureau de Mademoiselle Dulong. Y assistent, entre autres : Mennet (Lib\u00e9-Nord), Mademoiselle de Montreynaud, Bideberry, Codaccioni et son agent de liaison, Mademoiselle Gratacap. Au cours de cette r\u00e9union, Mennet annonce que les services d&rsquo;Alger ont d\u00e9sign\u00e9 Antoine Poletti comme chef responsable de la R\u00e9sistance au minist\u00e8re du Travail. Il est d\u00e9cid\u00e9 qu&rsquo;il serait admis \u00e0 Lib\u00e9-Nord. C\u2019est l&rsquo;apog\u00e9e de sa carri\u00e8re de r\u00e9sistant.\u2028Les rendez-vous se prolongent jusqu&rsquo;au-del\u00e0 de minuit. Le surlendemain, 7 mars, vers sept heures du matin, Poletti est arr\u00eat\u00e9 \u00e0 son domicile par des policiers allemands. Pendant son s\u00e9jour \u00e0 Fresnes, on a quelques nouvelles, notamment par un prisonnier lib\u00e9r\u00e9, qui parle des tortures subies par Poletti et de son silence. Une carte, en provenance du camp de Neuengamme, \u00e9crite en allemand, parvient \u00e0 sa famille \u00e0 la fin d&rsquo;ao\u00fbt 1944. Antoine Poletti n&rsquo;est jamais revenu.<br><br>Un matin de 1958, Pauline re\u00e7oit une lettre avec un tampon officiel, un notaire \u00e0 Bastia. Elle h\u00e9site avant de l\u2019ouvrir. Une parcelle de terre, une maison, ou ce qu\u2019il en reste. C\u2019est \u00e0 elle maintenant. Longtemps, elle laisse la lettre tra\u00eener sur le buffet brun. Les enfants disent que c\u2019est une folie. Elle sait qu\u2019ils ont raison. Mais quelque chose remue en elle, doucement. Le br\u00fbl\u00e9 des ch\u00e2taignes, le bleu du ciel, des images enfouies remontent comme une chanson oubli\u00e9e. Le voyage est long, la mer immense, la maison est un tas de pierres. Mais il y a le vent. Et ce parfum d\u2019immortelle, qui n\u2019appartient qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00eele.<br><br>Pauline ne quittera jamais Corbera. Bien apr\u00e8s la guerre, quand sa situation financi\u00e8re le lui permet, elle retourne en Corse chaque \u00e9t\u00e9. D\u2019abord dans la maison de sa m\u00e8re, au village. Quand cette derni\u00e8re meurt, elle renonce \u00e0 se battre pour la part qui lui revient, et pr\u00e9f\u00e8re louer une chambre \u00e0 l\u2019h\u00f4tel Bellevue, sur les hauteurs de Campile. Au lendemain d\u2019un voyage en train au cours duquel elle est violemment r\u00e9primand\u00e9e par un contr\u00f4leur z\u00e9l\u00e9 parce qu\u2019elle n\u2019a pas compris l\u2019usage des composteurs, elle s\u2019effondre dans le couloir de Corbera, foudroy\u00e9e par une h\u00e9morragie c\u00e9r\u00e9brale.<br><br>Elle y pense \u00e0 chaque fois avant de traverser. Elle voit leurs visages, leurs regards inquiets. Elle est la joie dans la maison, c\u2019est comme une mission. \u00catre celle qui \u00e9claire, celle qui rit un peu plus fort que les autres pour couvrir le silence. Elle a laiss\u00e9 leur amour s\u2019installer en elle. Elle a promis. Alors, elle fait attention. Elle regarde des deux c\u00f4t\u00e9s, une fois, deux fois. Elle attend, m\u00eame quand la rue est d\u00e9serte, parce qu\u2019on ne sait jamais. Elle traverse lentement, en retenant son souffle, chaque pas est une promesse tenue. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, elle rel\u00e2che un peu la tension, mais jamais compl\u00e8tement. Ils l\u2019attendent.<br><br>\u00c0 douze ans, elle a travers\u00e9 le boulevard Diderot. Elle courait, ou peut-\u00eatre qu\u2019elle marchait vite. On ne sait plus, ces d\u00e9tails se perdent, \u00e9touff\u00e9s par le bruit de l\u2019impact. Le chauffard n\u2019a pas frein\u00e9. La triple fracture, l\u2019h\u00e9morragie, le coma. Les mots se sont empil\u00e9s comme des pierres. On a ouvert, recousu, fix\u00e9 des os avec des plaques de m\u00e9tal, des vis, des choses qui tiennent ensemble un corps bris\u00e9. On l\u2019a remplie de sang. Elle est revenue. On lui disait qu\u2019elle avait eu de la chance. Elle r\u00e9pondait par un sourire. Bien des ann\u00e9es apr\u00e8s, on a su que le sang l\u2019empoisonnait doucement. La mort, elle, savait d\u00e9j\u00e0. Elle avait fait semblant de renoncer.<br><br><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>On a pr\u00e9venu la famille : Antoine devrait se m\u00e9fier d\u2019une femme blonde qui travaille avec lui, place de Fontenoy. Un matin, Antoine croise Madeleine dans un couloir du minist\u00e8re du Travail. Il cherche son regard, ne dit rien. \u00c7a coule de lui vers elle, un silence charg\u00e9. Madeleine se fige. 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