{"id":178793,"date":"2025-01-27T12:18:48","date_gmt":"2025-01-27T11:18:48","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=178793"},"modified":"2025-01-27T12:18:50","modified_gmt":"2025-01-27T11:18:50","slug":"lvme1112-signes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/lvme1112-signes\/","title":{"rendered":"#LVME#11#12\/ Signes"},"content":{"rendered":"\n<p>Quand on entre dans la pi\u00e8ce, on ne sait pas o\u00f9 regarder, o\u00f9 poser l&rsquo;\u0153il. L\u2019ensemble des murs de la pi\u00e8ce est tapiss\u00e9 d\u2019affiches nombreuses, de morceaux de textes ou de post-it qui forment comme un un oc\u00e9an de signes, la cartographie d\u2019un lieu habit\u00e9, o\u00f9 les pens\u00e9es et les vies se seraient inscrites sur les murs, les mots dans chaque interstice, des pages de livres d\u00e9chir\u00e9es et des citations venant se confondre et se superposer pour arriver, dans cette pi\u00e8ce lumineuse, sur le pan de mur vers o\u00f9 converge et se repose le regard, la photographie noir et blanc d\u2019une famille souriante, install\u00e9e en \u00e9tages dans l\u2019escalier d\u2019une maison ancienne qu\u2019on devine en arri\u00e8re-plan.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a sur la gauche un enfant souriant, photo couleur de fin d\u2019ann\u00e9e en classe;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>il y a une affiche s\u00e9rigraphi\u00e9e d\u2019un concert post punk ayant eu lieu \u00e0 Gen\u00e8ve;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>il y a une affiche de Bansky, keep your coins I want change, un homme dans la rue, polys\u00e9mie de l\u2019attente, de la demande, de la r\u00e9volte dans ces quelques mots, I want change,&nbsp; comme ceux qui le matin patientent \u00e0 l\u2019arr\u00eat de tram, demandant de la monnaie pour un sandwich, du changement pour l\u2019avenir et qui toujours continuent \u00e0 dormir dans les entr\u00e9es d\u2019immeubles, \u00e0 l\u2019abri temporaire du vent;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>il y a cette photo d\u2019une jeune fille qui porte une bougie, sorte d\u2019ange ou de premi\u00e8re communiante, figure p\u00e2le que l\u2019on imagine au bord d\u2019une fen\u00eatre, m\u00e9lancolie des soirs de brume, une photo echapp\u00e9e d\u2019un vieil album de famille, qu\u2019une ancienne tante avait achet\u00e9e par lots \u00e0 une brocante printani\u00e8re dans le Jura, h\u00e9ritage dans les cartons transmis ensuite \u00e0 la m\u00e8re, photo exhum\u00e9e \u00e0 la faveur d\u2019une fouille en r\u00e8gles au momet de l\u2019adolescence, \u00e0 la recherche d\u2019origines douteuses qui fabriqueraient une histoire romantique, un myst\u00e8re de soi enfin explicit\u00e9;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>il y a cette affiche Caca Pipi talisme, Au caniveau, affiche au visuel r\u00e9alis\u00e9 \u00e0 l\u2019occasion des manifestations contre la loi travail;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>il y a d\u00e9chir\u00e9e une page de magazine, une d\u00e9chirure comme une gueule ouverte, avec ces mots \u201cau pays des vaches montb\u00e9liardes naissent des lions\u201d;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>il y a la photo d\u2019un homme dot\u00e9 d\u2019une barbe blanche et tr\u00e8s longue, on le retrouve sur plusieurs photos, avec les ann\u00e9es la barbe est de plus en plus longue, au dos, une mention de date ind\u00e9chiffrable et quelques mots, \u201cBarnab\u00e9 devant la maison\u201d, Barnab\u00e9 qui n\u2019a jamais coup\u00e9 sa barbe de sa vie, on se demande quel voeu l\u2019a conduit \u00e0 \u00e7a, la promesse \u00e0 une femme disparue, l\u2019attente d\u2019une fianc\u00e9e jamais revenue;<\/p>\n\n\n\n<p>il y a deux petits gar\u00e7ons assis sur les genoux de leur m\u00e8re, \u00e0 leur cou des rubans qui font comme des fleurs ouvertes sur leurs gorges;<\/p>\n\n\n\n<p>il y a une photo d\u2019 un homme assez jeune, aux yeux qu\u2019on devine tr\u00e8s clairs m\u00eame si le clich\u00e9 est en noir et blanc, au costume strict et propre, de ceux que l\u2019on ne sort de l\u2019armoire pour une grande occasion;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>il y a une photo plus r\u00e9cente, en couleur, d\u2019une jeune fille en short ray\u00e9 multicolore se pr\u00e9parant aux premiers bains de soleil;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>il y a celle d\u2019un petit gar\u00e7on, coupe au bol de l\u2019\u00e9poque en train de souffler ses bougies:&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>il y a au mur Sensation, le po\u00e8me d\u2019Arthur Rimbaud, \u201c par les soirs bleus d&rsquo;\u00e9t\u00e9, j&rsquo;irai dans les sentiers, picot\u00e9 par les bl\u00e9s, fouler l&rsquo;herbe menue, r\u00eaveur, j&rsquo;en sentirai la fra\u00eecheur \u00e0 mes pieds\u201d;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>il y a juste en vis \u00e0 vis la photo de Rimbaud \u00e0 17 ans, ses yeux clairs et son air d\u00e9termin\u00e9;<\/p>\n\n\n\n<p>il y a une feuille de papier d\u00e9froiss\u00e9 avec ces quelques mots \u201csoyons bienvaillants\u201d;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>il y a cette photo, tirage noir et blanc r\u00e9alis\u00e9 en une dizaine d\u2019exemplaires, d\u2019une famille mass\u00e9e dans l\u2019escalier, comme autant d\u2019\u00e9tages et de strates de cette descendance souriante, un escalier moussu entre les marches duquel se faufilent mille l\u00e9zardes, milles plantes vivaces qu\u2019on ne prend plus le temps d\u2019arracher, un escalier mille fois d\u00e9val\u00e9, au sortir de la maison que l\u2019on aper\u00e7oit \u00e0 l\u2019arri\u00e8re-plan, jusqu\u2019\u00e0 la citerne du jardin, o\u00f9 l\u2019on plongeait les seaux pour aller arroser les framboisiers, o\u00f9 on se rafraichaissait l\u2019\u00e9t\u00e9 quand on n\u2019en pouvait plus de rester derri\u00e8re les volets clos et que&nbsp; le soleil tapait si fort que l\u2019ombre du verger n\u2019y faisait rien;<\/p>\n\n\n\n<p>il y a, dans un cadre dor\u00e9 pos\u00e9 sur la t\u00e9l\u00e9, dans la maison aux escaliers, un petit gar\u00e7on,&nbsp; souriant devant le sapin de No\u00ebl, avec \u00e0 sa gauche un tableau peint d\u2019une main inconnue,&nbsp; \u00e9glise de Boussi\u00e8res, 1947, tableau qu\u2019on retrouvera plus tard chez le fils de l\u2019occupante de la maison, quand la maison une fois vid\u00e9e, chaises, armoires, meubles, sera vendue, et l\u2019occupante disparue, tableau qui ornera le salon d\u2019une autre maison, sans point de ressemblance autre que celui-l\u00e0, un tableau qui a voyag\u00e9, avec une poign\u00e9e de terre, une poign\u00e9e de terre attrap\u00e9e \u00e0 plein mains, dans le jardin en contrebas de l\u2019escalier, l\u00e0 o\u00f9 piaillent sur le tirage noir et blanc au mur de l\u2019appartement les enfants et les couples install\u00e9s en rangs turbulents, le jardin o\u00f9 enfants, on se prot\u00e8ge du soleil \u00e0 l\u2019ombre des framboisiers et o\u00f9 on court se rafra\u00eechir \u00e0 la citerne, le jardin disparu;<\/p>\n\n\n\n<p>il y a sur l\u2019escalier, celui du tirage noir et blanc, une vieille femme qui rit aux \u00e9clats, avec \u00e0 son c\u00f4t\u00e9 une jeune fille, adolescente, queue de cheval et t\u00e2ches de rousseur, au corps qu\u2019on devine emprunt\u00e9, aux gestes maladroits et emp\u00each\u00e9s, qui sourit timidement \u00e0 l\u2019objectif quand son a\u00efeule, elle, s\u2019en moque de d\u00e9couvrir ses dents, de froisser sa peau de son rire franc;<\/p>\n\n\n\n<p>il y a, dans une poche de la jeune fille, une autre photo, la m\u00eame vieille femme, pas tout \u00e0 fait vieille, une date en coin, 1986, assise \u00e0 la table de la cuisine, dans la maison aux escaliers;<\/p>\n\n\n\n<p>il y a sur la table de cette cuisine, \u00e0 la nappe aux couleurs pass\u00e9es, tasses de caf\u00e9s, sucres, et petites cuill\u00e8res, et sur le meuble du fond calendrier en tous genres;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>il y a l&rsquo;\u00e9ph\u00e9m\u00e9ride accroch\u00e9 au mur de la cuisine, juste au dessus de l\u2019\u00e9vier,&nbsp; jeudi 23 janvier 1986, nous f\u00eatons la saint barnard le soleil va se lever \u00e0 8h31 et il va se coucher \u00e0 17h33;<\/p>\n\n\n\n<p>il y a la collection de P\u00e8lerin Magazine empil\u00e9 sur le radiateur;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>il y a au dos de La vie magazine la promesse de vacances au soleil, \u201ccet \u00e9t\u00e9 venez en mai, Corsica l&rsquo;\u00eele de toutes les beaut\u00e9s\u201d;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>il y a un marque-page&nbsp; Anatole Latuile en super grand fr\u00e8re;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>il y a un carton de rendez-vous 16h service radiologie clinique Sainte Barbe;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>il y a les titres d\u2019un journal qui tra\u00eene sur table, l\u2019Est R\u00e9publicain, narguant l\u2019oeil de ses gros titres, \u201cr\u00e9duction de la pauvret\u00e9: des associations somment l\u2019\u00e9tat de respecter ses obligations, des pierres de soleil sacrifi\u00e9es il y a cinq mille ans\u201d;<\/p>\n\n\n\n<p>il y a cette photo, sur le mur de la cuisine, les m\u00eames sourires que sur le grand tirage noir et blanc, peut-\u00eatre le m\u00eame jour, table de jardin sous le verger, grillades et barbecue, les verres se l\u00e8vent \u00e0 l\u2019attention du photographe, les bouches se tordent de rire, sous les arbres du verger, on devine les enfants qui tapent dans les ballons, juste au premier plan, elle encore, la vieille femme, celle qui les r\u00e9unit, celle qui habite la maison, celle qui regarde et compte les morts, tous ceux qui sont partis depuis l\u2019\u00e9poque de la photo aux escaliers, est-ce bien normal de vivre encore quand il y a d\u00e9j\u00e0 tant d\u2019enfants partis, et tous ceux qui la suivront de pr\u00e8s;<\/p>\n\n\n\n<p>il y a cette collection de sourires, dont le sien, qui se sont \u00e9vanouis dans le temps, qui ne subsistent qu\u2019ici, dans les liasses \u00e9parpill\u00e9es des photos de l\u2019album, et sur le mur de l\u2019appartement du 4e;\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>il y a cette photo, gliss\u00e9e entre les pages d\u2019un carnet, un des nombreux carnets de la jeune fille,\u00a0 son sourire et ses mains, son corps dans le fauteuil, et ces quelques phrases recopi\u00e9es, une citation de Georges Bernard Shaw, \u201cle seul sport que j\u2019aie jamais pratiqu\u00e9 c\u2019est la marche \u00e0 pied quand je suivais les enterrements de mes amis sportifs\u201d.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Quand on entre dans la pi\u00e8ce, on ne sait pas o\u00f9 regarder, o\u00f9 poser l&rsquo;\u0153il. L\u2019ensemble des murs de la pi\u00e8ce est tapiss\u00e9 d\u2019affiches nombreuses, de morceaux de textes ou de post-it qui forment comme un un oc\u00e9an de signes, la cartographie d\u2019un lieu habit\u00e9, o\u00f9 les pens\u00e9es et les vies se seraient inscrites sur les murs, les mots dans <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/lvme1112-signes\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#LVME#11#12\/ Signes<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":287,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[7287,7288,7131],"tags":[],"class_list":["post-178793","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-11-point-virgule-les-images","category-12-point-virgule-les-signes-mots-textes","category-roman-maison"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/178793","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/287"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=178793"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/178793\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":178794,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/178793\/revisions\/178794"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=178793"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=178793"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=178793"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}