{"id":179672,"date":"2025-02-08T10:55:16","date_gmt":"2025-02-08T09:55:16","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=179672"},"modified":"2025-02-08T10:55:17","modified_gmt":"2025-02-08T09:55:17","slug":"69-43-04-30-04-35","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/69-43-04-30-04-35\/","title":{"rendered":"69\u00b0 43&prime; 04  30\u00b0 04&prime; 35&prime;"},"content":{"rendered":"Vu qu&rsquo;il est rond le monde, \u00e7a devrait pas \u00eatre si facile de lui trouver un bout. Et pourtant, ce sentiment d&rsquo;\u00eatre au plus loin, \u00e0 la fronti\u00e8re avec le rien, au seuil du pas au del\u00e0 de ce qui tient. \u00c9piphanie. Cette intensit\u00e9 donc de soi que l&rsquo;on ressent \u00e0 certains endroits. Plein d&rsquo;une disponibilit\u00e9 inconnue, attentif \u00e0 tout car sachant qu&rsquo;on y sera plus jamais apr\u00e8s. Et que, m\u00eame si, l&rsquo;envie de ne rien perdre de cette rencontre. Le pieds gauche se pose en premier, crisse dans la neige fra\u00eeche de surface et rencontre celle, plus dure, des jours pr\u00e9c\u00e9dents, accumul\u00e9e depuis des mois. Le pied droit s&rsquo;avance \u00e0 son tour, les jambes se tendent, le buste prend son \u00e9quilibre. Et tout le corps alors est l\u00e0. Au bout du monde. Techniquement, il y a bien plus \u00ab loin \u00bb. Mais le bout du monde n&rsquo;est pas une question de distance, tous les points sont mobiles. La rue est d\u00e9serte. A  droite, c&rsquo;est l&rsquo;int\u00e9rieur de la petite ville, comme envelopp\u00e9e dans une ouate de silence. Des gens passent, cabas au bras, caddys \u00e0 roulettes. On trouve ici toutes sortes de magasins, de marchandises, m\u00eame des guitares \u00e9lectriques. Un \u00e9pais nuage blanc sort des bouches, les poumons s&#8217;emplissent d&rsquo;une sensation comme de particules de glace pil\u00e9es, \u00e7a chatouille un peu, c&rsquo;est tr\u00e8s supportable. Les mains gant\u00e9s sont bien au chaud dans les poches. Le froid donne au ciel nocturne une fixit\u00e9 comme du verre, une sorte d&rsquo;\u00e9paisseur transparente infinie, au dessus et tout autour, bleu cobalt. Le barom\u00e8tre ext\u00e9rieur annonce -20\u00b0. A main gauche, parall\u00e8le \u00e0 la route qui m\u00e8ne au port de p\u00eache, se  trouve, une centaine de m\u00e8tres en contrebas, un large bras de mer qui se d\u00e9verse, dix km plus haut dans la mer de Barents. Des grilles de fer rouill\u00e9es longent le chemin pi\u00e9ton qui s&rsquo;\u00e9loigne du village, contre la route, \u00e9mettant des tintements m\u00e9talliques lorsque soufflent les bourrasques du vent, comme une petite musique aigrelette et d\u00e9saccord\u00e9e. Laissant la route filer devant soi, si l&rsquo;on p\u00e9n\u00e8tre \u00e0 angle droit derri\u00e8re le grillage, on s&rsquo;enfonce dans un d\u00e9dale architectural constitu\u00e9 de cubes de m\u00e9tal grillag\u00e9s, d\u2019environ un m\u00e8tre sur un m\u00e8tre, empil\u00e9s les un sur les autres jusqu&rsquo; approximativement cinq m\u00e8tres de hauteur, reposants sur un plan plat de type parking s&rsquo;\u00e9talant jusqu&rsquo;au port, l\u00e0 bas, au loin. Ce sont des paniers \u00e0 crabes vides. Ils forment comme les immeubles d&rsquo;une ville labyrinthique avec ses rues  aveugles. Malgr\u00e9 la pale clart\u00e9 laiteuse de la lune se r\u00e9fl\u00e9chissant sur la neige, per\u00e7ant par endroits l&rsquo;obscurit\u00e9, on ne voit pas o\u00f9  m\u00e8nent ces all\u00e9es encastr\u00e9es entre des murs de casiers qui nous d\u00e9passent de deux ou trois hauteurs d&rsquo;homme. On progresse presque \u00e0 t\u00e2tons dans ces droites, ces angles, devinant au bruit \u00e9loign\u00e9 du sac et du ressac ainsi qu&rsquo; \u00e0 l&rsquo;air iod\u00e9, la pr\u00e9sence du bras de mer, devant. Il \u00e9mane de ce lieu quelque chose de mena\u00e7ant. C&rsquo;est un site utilitaire, ceux qui le fr\u00e9quentent n&rsquo;ont d&rsquo;autre raison d&rsquo;y \u00eatre que d\u2019accomplir une action, pas de regarder, pas d&rsquo;observer. Le promeneur ici, se sent clandestin. Il a d&rsquo;ailleurs fallu se glisser dans une d\u00e9chirure du grillage pour y acc\u00e9der. Le village est un bout du monde mais ce quai en est un autre, beaucoup moins po\u00e9tique, ou d&rsquo;une po\u00e9sie beaucoup plus sombre. On ne peut regarder ces casiers sans voir les millions de crabes qui y ont s\u00e9journ\u00e9 et y sont mort. Ce lieu est un abattoir industriel, concentrationnaire et cet autre bout du monde, dans le silence polaire de la nuit arctique est celui des noirceurs de l&rsquo;\u00e2me humaine en ses extr\u00e9mit\u00e9s, jamais \u00e9radiqu\u00e9s, \u00e0 deux pas du quotidien tranquille des habitants du village, qui, pour une bonne partie d&rsquo;entre eux, y travaillent.  Au loin quelques lumi\u00e8res clignotent en haut des mats des bateaux. Se guidant \u00e0 ces fanaux, on arrive \u00e0 la jet\u00e9e o\u00f9 surgissent, comme de g\u00e9ants animaux dormants, envelopp\u00e9s d&rsquo;une forte odeur de graisse et de cambouis, d&rsquo;\u00e9normes chalutiers \u00e0 perches, immobiles, sur les ponts et au pied desquels s&rsquo;activent des hommes en tenue orange. Sur les coques d&rsquo;acier : des mots en cyrillique, des noms de villes, des lointains juste voisins, d&rsquo;autres bouts du monde : \u041c\u0443\u0440\u043c\u0430\u043d\u0441\u043a, \u0410\u0440\u0445\u0430\u043d\u0433\u0435\u043b\u044c\u0441\u043a.  <br \/><br \/><br \/><br \/>Codicille : D&rsquo;abord, apr\u00e8s visionnage de la vid\u00e9o et lecture du texte d\u2019appui, tourner ces mots \u00ab bout du monde \u00bb dans mon esprit, comme on tourne un aliment en bouche, pour se rendre attentif aux ingr\u00e9dients qui le composent. Je m&rsquo;endors l\u00e0 dessus, diverses images apparaissant dans le demi sommeil: Je retraverse mes routes, mentalement et je m&rsquo;arr\u00eate devant une photographie que j&rsquo;avais prise alors, il y a six ou sept ans, dans le port de Kirkenes, \u00e0 l\u2019extr\u00eame nord de la Norv\u00e8ge. En vingt ann\u00e9es pass\u00e9es dans ce pays, je n&rsquo;y \u00e9tais jamais all\u00e9 et ces trois syllabes Kir Ke Nes, formaient pour moi, l&rsquo;essence m\u00eame du lointain du monde, comme Sa Mar Kand ou Ark Han Gelsk. Au matin, c&rsquo;est d\u00e9cid\u00e9, ce sera l\u00e0, mon texte \u00ab bout du monde \u00bb. Je l&rsquo;ai \u00e9cris en deux s\u00e9ances, techniquement de la m\u00eame fa\u00e7on : m\u2019asseoir \u00e0 ma table et faire le vide pour appeler les images, le souvenir. Le mettre en mots, le plus pr\u00e9cis\u00e9ment possible en suivant le fil narratif de la promenade que j&rsquo;effectuais ce jour l\u00e0 jusqu&rsquo;au port. Revenir sur mes pas chaque fois que je sens que je m&rsquo;\u00e9loigne du r\u00e9el. Fin de premi\u00e8re s\u00e9ance, il me manque tout le contenu de l&rsquo;int\u00e9rieur des quais \u00e0 crabes. Le contraste est tel entre les deux moments de l\u2019exp\u00e9rience que j&rsquo;en ai \u00e9cris le contour mais pas l&rsquo;\u00e9motion. Il me faudra un temps sp\u00e9cifique pour lui faire toute sa place. Je laisse la journ\u00e9e passer, faisant d\u2019autres choses, tout en prenant le temps de me rem\u00e9morer, de me replonger dans. Jeudi matin je me remets \u00e0 ma table, le travail l\u00e0, est de nommer ce qui s&rsquo;est jou\u00e9 dans cette partie de l\u2019exp\u00e9rience, sur les quais, pour au final, cette joie d&rsquo;\u00eatre parvenu a extraire de l&rsquo;oubli la mati\u00e8re vivante de ce moment de mon histoire. Respiration ( je coupe, h\u00e9las, souvent ma respiration quand j&rsquo;\u00e9cris ), clavier, \u00e9criture du codicille, envoi (l\u00e0 j&rsquo;anticipe de quelques secondes).","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Vu qu&rsquo;il est rond le monde, \u00e7a devrait pas \u00eatre si facile de lui trouver un bout. 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