{"id":181195,"date":"2025-02-26T19:35:54","date_gmt":"2025-02-26T18:35:54","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=181195"},"modified":"2025-02-26T19:42:06","modified_gmt":"2025-02-26T18:42:06","slug":"181195-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/181195-2\/","title":{"rendered":"#Boost #03 | Pleins feux sur les ombres"},"content":{"rendered":"\n<h1 class=\"wp-block-heading\" id=\"block-bdda1b27-2ab6-44fb-b16d-f8bcc1d8a3fe\"><\/h1>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\"><\/h1>\n\n\n\n<p>Journ\u00e9e banale. Pas d\u2019audience. Travail de cabinet. Lire, \u00e9crire, t\u00e9l\u00e9phoner, relire, r\u00e9fl\u00e9chir, \u00e9crire encore, interroger le droit, chercher la morale, diss\u00e9quer les faits, \u00e9couter beaucoup, \u00e9couter encore, chercher toujours. Le courrier du jour attend sur un coin du bureau. Au milieu des publicit\u00e9s pour les derniers codes revisit\u00e9s, de quelques factures papier qui r\u00e9sistent \u00e0 l\u2019\u00e8re du tout pixelis\u00e9, une enveloppe, \u00e9paisse, avec dessus d\u2019imposantes m\u00e9galithes de Bretagne dessin\u00e9es sur deux timbres-poste oblit\u00e9r\u00e9s, une \u00e9criture manuscrite joliment lisible, au verso aucune indication. Ce genre de plis, repli\u00e9s sur eux-m\u00eames dans la sacoche de quelque facteur en tourn\u00e9e de survie, et qui se d\u00e9plient sur des nouvelles parfois surprenantes, sont de plus en plus rares. D\u00e9cacheter d\u00e9licatement, d\u00e9couvrir plusieurs feuilles noircies \u00e0 l\u2019encre bleu nuit, et, d\u2019un regard furtif sur la signature, qui a \u00e9crit l\u00e0, tout cela. S\u2019affaler dans un des fauteuils de l\u2019entr\u00e9e qui fait office de salle d\u2019attente. \u00c9couter avec les yeux, lire avec le c\u0153ur, ce qui se dit, dans cette missive inattendue.<\/p>\n\n\n\n<p><br><em>Bonjour Ma\u00eetre,<br>Je vous remercie pour l\u2019entretien que nous avons eu et o\u00f9 vous m\u2019avez bien expliqu\u00e9 comment tout se passerait apr\u00e8s la plainte que vous pourriez m\u2019aider \u00e0 d\u00e9poser. Je suis sortie de chez vous en me sentant assez puissante pour entreprendre ce que vous avez nomm\u00e9 un parcours d\u2019une combattante de la v\u00e9rit\u00e9. Puis je suis rentr\u00e9e chez moi et j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 me sentir mal, tr\u00e8s mal. Je me suis mise \u00e0 tourner en rond dans mes quinze m\u00e8tres carr\u00e9s, je ne sais combien de temps j\u2019ai march\u00e9 \u00e0 me prendre les pieds dans le tapis que j\u2019ai envoy\u00e9 valser contre la porte. La nuit est tomb\u00e9e, on est hiver, il n\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre pas tr\u00e8s tard mais je sentais bien que je ne me sentais pas bien du tout depuis plusieurs heures au moins. Mes jambes ont commenc\u00e9 \u00e0 me faire mal, mes pieds aussi, frott\u00e9s nus sur le parquet \u00e9lim\u00e9. Pourtant je tournais de plus en plus vite. Je suis soudain tomb\u00e9e \u00e0 la renverse sur mon canap\u00e9 lit et un froid venant de l\u2019int\u00e9rieur, tr\u00e8s pr\u00e9cis\u00e9ment de juste en dessous de mon nombril, m\u2019a envahie. Je grelottais en m\u00eame temps que mes tempes se contractaient \u00e0 chaque pulsation cardiaque. Je me suis emmitoufl\u00e9e dans une couverture qui m\u2019attendait, en boule, comme moi. Et j\u2019ai pleur\u00e9. Des sanglots comme des surgissements de chaude lave d\u2019un volcan r\u00e9veill\u00e9, se r\u00e9pandaient sur mon visage, mon cou et allaient s\u2019\u00e9chouer lentement quelque part sur cette molle carapace de laine qui recouvrait tout mon corps recroquevill\u00e9. J\u2019ai alors vu, devant moi, sur le mur blanc de mon appartement \u2013 une chambre tout confort rudimentaire sixi\u00e8me sans ascenseur parfaite pour \u00e9tudiante d\u00e9sargent\u00e9e -, mes peurs, toutes mes peurs, celles d\u2019hier et d\u2019avant-hier et surtout celles de demain. Peur de devoir dire, tout dire, des monstruosit\u00e9s de ce monstre qui s\u2019est incrust\u00e9 dans notre famille et m\u2019a choisie un jour de pas de lune comme proie de ses atroces perversit\u00e9s. Peur de ce d\u00e9ballage de l\u2019intime, de ce qu\u2019il y a de plus sordide dans cet intime-l\u00e0. Peur de devoir r\u00e9p\u00e9ter ces mots, comme vous me l\u2019avez dit, devant un, deux, trois gendarmes, un, deux ou trois juges d\u2019instruction, des psychiatres, des juges, des jur\u00e9s, et plus encore et que j\u2019ai oubli\u00e9. Peur de ne pas \u00eatre entendue, pas crue, comme par ceux de ma famille \u2013 non ce n\u2019est pas possible une si gentille personne \u2013 qui ont choisi le camp du d\u00e9ni et du rejet de ma parole, un d\u00e9chet. Peur de ne pas avoir le courage de braver ces mois, ces ann\u00e9es de proc\u00e9dure. Peur d\u2019\u00eatre une fois, deux fois, et plus encore confront\u00e9e \u00e0 lui. Peur de son regard, de sa d\u00e9fense, de ses cris grotesques \u00e0 l\u2019aphone innocence, de mes pulsions de mort pour qui a tu\u00e9 mon enfance, toute mon enfance. Peur des questions auxquelles je n\u2019aurai pas de r\u00e9ponse \u00e0 offrir, parce que l\u2019oubli qui sauve, parce que le tri dans ma m\u00e9moire pour survivre jusqu\u2019ici, jusqu\u2019\u00e0 maintenant. Peur de me retrouver seule, seule au monde, comme avant, comme pendant qu\u2019il \u00e9tait impossible de parler, de crier, de fuir. Peur de perdre les quelques amis qui supportent encore mes appels en pleine nuit, mes col\u00e8res, mes silences aussi. Peur de n\u2019\u00eatre plus qu\u2019un num\u00e9ro de plaignante dans un registre de greffier croulant sous les dossiers mal empil\u00e9s. Peur de la police, peur de la justice, peur des bavures, des impostures, des lenteurs, des d\u00e9rapages, des comptes rendus mal ficel\u00e9s, des auditions vite exp\u00e9di\u00e9es. Peur du jugement, du dernier jugement \u00e0 classer dans un dossier \u00e0 enterrer. Peur de sa condamnation, de sa sortie un jour, surement. Peur de sa possible relaxe, faute de preuves suffisamment accablantes, comme vous m\u2019avez aussi expliqu\u00e9. Peur des repr\u00e9sailles, de le croiser, un jour, une nuit. Peur de tout, Ma\u00eetre, ce jour-l\u00e0 j\u2019ai eu peur de tout ce qui pourrait arriver si\u2026quand je porterai plainte. Je ne savais plus rien faire d\u2019autre que rester fig\u00e9e, l\u00e0, dans mon effroi. Je suis sortie de ce cauchemar le lendemain, je crois, lorsqu\u2019une amie a frapp\u00e9 violemment \u00e0 ma porte et m\u2019a extirp\u00e9e de l\u00e0 o\u00f9 j\u2019\u00e9tais partie, o\u00f9 j\u2019avais \u00e9t\u00e9 engloutie. Elle m\u2019a prise dans ses bras en pleurant de joie \u2013 j\u2019ai cru qu\u2019il t\u2019\u00e9tait arriv\u00e9 quelque chose, tu ne r\u00e9ponds plus au t\u00e9l\u00e9phone depuis deux jours -. On a bu un th\u00e9, chaud, j\u2019ai d\u00e9vor\u00e9 les petits g\u00e2teaux secs qu\u2019elle avait apport\u00e9s. Je n\u2019ai pas pu lui raconter ce que je vous \u00e9cris, il y eut un trou blanc comme le mur miroir de mes paralysantes frayeurs. Elle m\u2019a montr\u00e9 un livre qu\u2019on lui avait r\u00e9cemment offert, un recueil de nouvelles. Elle a pens\u00e9 \u00e0 moi en lisant l\u2019une d\u2019elles et m\u2019a laiss\u00e9 le livre. Je l\u2019ai ouvert hier \u00e0 la page 157. Tout m\u2019est alors revenu, que j\u2019ai senti partag\u00e9 par tant de corps abim\u00e9s, de c\u0153urs \u00e9ventr\u00e9s, de m\u00e9moires si douloureusement r\u00e9veill\u00e9es. J\u2019ai referm\u00e9 le livre et je vous ai \u00e9crit cette lettre. Je vais revenir vous voir. C\u2019est d\u00e9cid\u00e9. Je d\u00e9poserai plainte. J\u2019aurai encore cette peur au ventre, mais elle sera maintenant mon alli\u00e9e.<br>Laura M.<br>Le 20 f\u00e9vrier 2025<br>PS Voici une copie de cette nouvelle.<\/em><\/p>\n\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/02\/nouvelle-Vous-les-femmes.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:200px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 nouvelle Vous les femmes.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-76424c83-95dc-45d2-b3e2-eef0dd90fd28\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/02\/nouvelle-Vous-les-femmes.pdf\">nouvelle Vous les femmes<\/a><a href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/02\/nouvelle-Vous-les-femmes.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-76424c83-95dc-45d2-b3e2-eef0dd90fd28\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n\n\n\n<p><br>( Nouvelle : \u00ab Vous les femmes \u00bb.pdf)<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Journ\u00e9e banale. 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