{"id":181234,"date":"2025-02-27T12:58:35","date_gmt":"2025-02-27T11:58:35","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=181234"},"modified":"2025-03-05T00:31:07","modified_gmt":"2025-03-04T23:31:07","slug":"boost-03-un-vide-qui-rien-ne-comble","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/boost-03-un-vide-qui-rien-ne-comble\/","title":{"rendered":"# Boost #03 |\u00a0Un vide qui rien ne comble"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La gorge se serre sans pr\u00e9venir. On se croyait en s\u00e9curit\u00e9 tout \u00e0 coup l\u2019incertitude nous envahit. \u00c7a commence par des picotements dans la nuque, avant de descendre jusqu\u2019au ventre, s\u2019insinuant par ondes successives, lentement, sans bruit, \u00e0 travers tout le corps. Les muscles tendus, les \u00e9paules endolories, l\u2019air se comprime brusquement dans la poitrine. Rien ne bouge, pourtant tout se tend en nous, se tord. D\u00e9flagration silencieuse. Le corps comprend ce qui se passe avant l\u2019esprit, avant m\u00eame qu\u2019il sache ce qui s\u2019est d\u00e9clench\u00e9. Un frisson irr\u00e9gulier, cette h\u00e9sitation dans un pas, un mot \u00e0 la place d\u2019un autre, une seconde tout se trouble, le sol soudain para\u00eet moins stable.<br>Les mots \u00e9taient l\u00e0, pr\u00eats \u00e0 sortir, \u00e0 s\u2019agencer en phrases claires, fluides, et soudain ils ne viennent plus, deviennent flous, inaccessibles. Si on insiste c\u2019est pire, ils s\u2019effacent. On les sent encore, quelque part, flottant \u00e0 la lisi\u00e8re de la pens\u00e9e, mais ils refusent de sortir, ils restent hors de port\u00e9e, comme une langue \u00e9trang\u00e8re qu\u2019on ma\u00eetrisait plus jeune mais dont il ne nous reste plus que des bribes. Tout se morcelle, se d\u00e9forme, \u00e9chappe \u00e0 notre contr\u00f4le. Et dans le silence qui s\u2019installe en nous, quelque chose d\u2019indicible s\u2019\u00e9paissit, prend de l\u2019espace. Toute la place.<br>Ce que l\u2019on perd sans s\u2019en rendre compte ne revient jamais tout \u00e0 fait. Les visages familiers s\u2019\u00e9loignent. Au d\u00e9but, ce sont de petits d\u00e9tails, un grain de voix qu\u2019on ne per\u00e7oit plus, une intonation qui sonne faux lorsqu\u2019on essaie de se la rem\u00e9morer. Les contours des objets s\u2019effacent. Les pr\u00e9noms se diluent dans notre m\u00e9moire. Bient\u00f4t ce ne sont plus que des silhouettes lointaines que l\u2019on croit reconna\u00eetre sans certitude. On fouille dans ses souvenirs. On cherche vainement quelques traces dans ces vestiges, des preuves que tout n\u2019a pas disparu. Mais ce qui n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 prononc\u00e9 depuis longtemps ne surgit plus, et ce qu\u2019on pensait inalt\u00e9rable finit par ne plus \u00eatre qu\u2019un vide que rien ne comble.<br>Les nuits sont trop longues. Le silence \u00e9pais, l\u2019air immobile. L\u2019obscurit\u00e9 cache quelque chose qu\u2019on ne peut pas nommer, mais qui p\u00e8se et nous maintient dans l\u2019incertitude. En retrait. On tend l\u2019oreille, on retient son souffle. Chaque craquement, chaque ombre qui bouge derri\u00e8re nos paupi\u00e8res closes devient pr\u00e9sence. Le c\u0153ur bat plus fort, r\u00e9percute une menace qui n\u2019a pas de forme, qui n\u2019a pas besoin d\u2019en avoir. On voudrait se lever, allumer une lumi\u00e8re, mais le simple fait de bouger semble dangereux, comme si un geste trop brusque pouvait d\u00e9clencher ce qui, jusqu\u2019ici, reste silencieusement tapi dans la p\u00e9nombre. Le couloir se prolonge plus loin que d\u2019habitude, la porte entreb\u00e2ill\u00e9e semble ouvrir sur un autre espace que la pi\u00e8ce qui dans la maison nous est famili\u00e8re. De jour, tout est \u00e0 sa place. Mais d\u00e8s que la lumi\u00e8re baisse, avec la fatigue, ce qui \u00e9tait \u00e9vident se trouble. Il suffit d\u2019une ombre projet\u00e9e de travers, d\u2019un reflet d\u00e9plac\u00e9, et plus rien n\u2019est pareil. L\u2019incertitude nous gagne et ne nous quittera plus.<br>Le corps ressent tout avant m\u00eame qu\u2019on y pense. Une sensation au creux du ventre, une respiration qui s\u2019acc\u00e9l\u00e8re sans raison. Quelque chose alourdit nos gestes, ralentit nos mouvements, tire discr\u00e8tement sur nos membres comme une force invisible. On ne sait pas d\u2019o\u00f9 \u00e7a vient, on ne sait pas si \u00e7a passera vite ou si \u00e7a restera l\u00e0, pendant des heures, des jours \u00e0 nous ent\u00eater. Il y a des tensions, des crispations qu\u2019on apprend \u00e0 ignorer. Mais elles finissent par s\u2019immiscer jusque sous la peau et peuvent surgir au moindre signe de faiblesse ou d\u2019inattention. Parfois, ce n\u2019est qu\u2019un regard. Quelqu\u2019un qui s\u2019attarde une seconde de trop, un \u00e9change qui ne devrait pas \u00eatre inqui\u00e9tant mais creuse en nous son pernicieux sillon. Un visage neutre qui para\u00eet cacher un lourd secret, une expression trop fig\u00e9e, un sourire qui ne va pas jusqu\u2019aux yeux. On se dit que ce n\u2019est rien, c\u2019est dans notre t\u00eate, ce n\u2019est qu\u2019une impression. \u00c7a va passer. Mais c\u2019est quelque chose qui s\u2019accroche, qui ne veut pas dispara\u00eetre. Comme si un avertissement silencieux s\u2019\u00e9tait gliss\u00e9 dans cet instant, dont une part de nous avait conscience mais sans r\u00e9ellement la comprendre.<br>Un bruit derri\u00e8re soi, une phrase \u00e0 demi entendue, une porte qu\u2019on croyait ferm\u00e9e. Une irr\u00e9gularit\u00e9 et tout bascule. Un instant, tout semble intact, l\u2019instant d\u2019apr\u00e8s, une fissure s\u2019ouvre, un soup\u00e7on nous perturbe, c\u2019est une angoisse diffuse, un pressentiment dont on ne se d\u00e9barrassera pas si facilement. Ce qui ronge est invisible. Il d\u00e9truit de l\u2019int\u00e9rieur. Ce n\u2019est pas seulement une ombre dans un coin de la pi\u00e8ce, un bruit au loin, un objet d\u00e9plac\u00e9 sans raison. C\u2019est un poids sur la poitrine qui ne parvient pas \u00e0 se dissiper, la m\u00e2choire crisp\u00e9e, les \u00e9paules tendues, une sensation persistante qu\u2019on per\u00e7oit toujours trop tard. Pas un cri, ce n\u2019est pas un sursaut, c\u2019est plus profond, beaucoup plus ancr\u00e9 en nous. Et quoi qu\u2019on fasse, \u00e7a ne dispara\u00eet jamais tout \u00e0 fait.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Codicille\u00a0: Le livre de Christine Jeanney et ce troublant passage sur la peur, m\u2019a rappel\u00e9 le tr\u00e8s beau et troublant livre de Virginie Poitrasson, que j\u2019ai \u00e9voqu\u00e9 sur mon site \u00e0 sa sortie\u00a0: \u00a0<\/em><a href=\"https:\/\/liminaire.fr\/creation\/radio-marelle\/article\/tantot-tantot-tantot-de-virginie-poitrasson\">Tant\u00f4t, tant\u00f4t, tant\u00f4t<em>, paru aux \u00e9ditions du Seuil dans la collection Fiction &amp; Cie<\/em><\/a>\u00a0<em>dans lequel la peur est l\u2019enjeu central et l\u2019\u00e9v\u00e9nement fondateur, le moteur et l\u2019objet de l\u2019\u00e9criture. \u00ab\u00a0La peur a une allure plus qu\u2019une forme, ou plut\u00f4t elle a des allures\u00a0\u00bb. Dans mon texte, l\u2019intention \u00e9tait d\u2019\u00e9crire sur la peur sans jamais utiliser une seule fois le mot <\/em>Peur<em>.<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La gorge se serre sans pr\u00e9venir. On se croyait en s\u00e9curit\u00e9 tout \u00e0 coup l\u2019incertitude nous envahit. \u00c7a commence par des picotements dans la nuque, avant de descendre jusqu\u2019au ventre, s\u2019insinuant par ondes successives, lentement, sans bruit, \u00e0 travers tout le corps. Les muscles tendus, les \u00e9paules endolories, l\u2019air se comprime brusquement dans la poitrine. Rien ne bouge, pourtant tout <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/boost-03-un-vide-qui-rien-ne-comble\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\"># Boost #03 |\u00a0Un vide qui rien ne comble<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":242,"featured_media":181239,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[7351,7302],"tags":[298,1033,89],"class_list":["post-181234","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-boost-03-jeanney-la-peur-en-lautre","category-boost","tag-corps","tag-peur","tag-sensation"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/181234","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/242"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=181234"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/181234\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":181770,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/181234\/revisions\/181770"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media\/181239"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=181234"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=181234"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=181234"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}