{"id":181396,"date":"2025-06-27T17:21:54","date_gmt":"2025-06-27T15:21:54","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=181396"},"modified":"2025-06-27T17:21:55","modified_gmt":"2025-06-27T15:21:55","slug":"on-ne-peut-pas-eviter-quune-montagne-seffondre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/on-ne-peut-pas-eviter-quune-montagne-seffondre\/","title":{"rendered":"#boost #15 | Corbera"},"content":{"rendered":"\n<p>14 avenue de Corbera. En fait d\u2019avenue une petite rue du douzi\u00e8me \u00e0 Paris. Une rue courte et discr\u00e8te, entre Charenton et Crozatier. Un passage qu\u2019on ne remarque pas, sauf \u00e0 y \u00eatre n\u00e9, ou presque. Sauf \u00e0 y avoir v\u00e9cu, ou aim\u00e9 quelqu\u2019un qui y a v\u00e9cu. Cent deux m\u00e8tres d\u2019asphalte et d\u2019oubli, sauf pour les n\u00f4tres, ceux qui ont v\u00e9cu l\u00e0. Sauf pour ceux qui y reviennent en pens\u00e9e. Corbera, nom sec et nerveux, nom de terre aride et d\u2019oiseau noir. Nom de pays secou\u00e9 par les vents. Corbera, nom longtemps r\u00e9p\u00e9t\u00e9, murmur\u00e9 avec tendresse. Ancrage des grands-parents apr\u00e8s avoir quitt\u00e9 la Corse. Corbera nom d\u2019apr\u00e8s l\u2019exil. Corbera, mot-refuge. Corbera \u00e9voque un village, une \u00eele, un abri. Corbera, l\u2019appartement. C\u2019est l\u00e0 o\u00f9 tout commence. Trois pi\u00e8ces au premier \u00e9tage, peut-\u00eatre quatre si l\u2019on compte la cuisine. Mais on ne compte pas, on s\u2019entasse, on s\u2019efforce de respirer dans l\u2019\u00e9paisseur des jours. Corbera o\u00f9 ma m\u00e8re a \u00e9t\u00e9 enfant. O\u00f9 ma m\u00e8re a \u00e9t\u00e9 \u00e9pouse. Corbera maison natale, o\u00f9 je ne suis pas n\u00e9e, mais ai \u00e9t\u00e9 enfant \u00e0 mon tour. On ouvre la porte, et le d\u00e9cor se r\u00e9v\u00e8le. La cuisine beurre frais, les poign\u00e9es en laiton, les miroirs biseaut\u00e9s, les reflets d\u2019une \u00e9poque close. Les placards, les tasses en gr\u00e8s, la porcelaine, le Limoges peint \u00e0 la main. Corbera, sa lumi\u00e8re ambr\u00e9e, ses couleurs de photo d\u00e9natur\u00e9e. Dans l\u2019espacement des murs flottent des lambeaux de peur. Peur diffuse, sans nom. Peur de fr\u00f4ler l\u2019ombre d\u2019Antoine. Peur traversant les r\u00eaves de Pauline. Peur du couloir travers\u00e9 \u00e0 la h\u00e2te, baissant la t\u00eate pour \u00e9viter le regard des anc\u00eatres dansants sous cadres. Sur les murs du s\u00e9jour, une tapisserie orn\u00e9e de pivoines en cama\u00efeu d\u2019ocres. Une nappe blanche sur la table. Un compotier garni de frappes. Les franges de mandarines coup\u00e9es \u00e0 la pointe du couteau. Le paquet de Gauloises bleues. Les volutes de fum\u00e9e qui enveloppent les visages. On ne peut ignorer le buffet. Masse brune. Demeure. Il faut en dire l\u2019odeur \u2014 caf\u00e9, cire, miel de ch\u00e2taignier. Le buffet, un pays. Au-dessus, l\u2019Annonciation de Fra Angelico fait fen\u00eatre, ou plut\u00f4t alc\u00f4ve. Une chambre secr\u00e8te o\u00f9 peut-\u00eatre les fant\u00f4mes reviennent. Les rideaux rugueux, les appliques \u00e0 ampoules torsad\u00e9es, l\u2019abat-jour \u00e0 franges, tout tient dans une th\u00e9\u00e2tralit\u00e9 silencieuse. La chambre verte, lieu d\u2019attente et d\u2019oubli. Le miroir \u00e0 trois pans, mon reflet d\u00e9multipli\u00e9 \u00e0 l\u2019infini, comme une preuve que j\u2019ai exist\u00e9, enfant, dans ce lieu-l\u00e0. Le r\u00e9duit au bout du couloir. Sa vitre et sa f\u00ealure en forme d\u2019\u0153il. L\u2019\u0153il regarde, il sait. Corbera, lieu des premiers souvenirs, m\u00eame sans y \u00eatre n\u00e9e. Fragments disjoints. Le damass\u00e9. Les couverts align\u00e9s. La soupe de vermicelles au lait. Les pieds de chaise en bois sculpt\u00e9, les petites mains qui s\u2019y agrippent. Le bruit du moulin \u00e0 caf\u00e9. Corbera o\u00f9 l\u2019huile frissonne sur le feu. O\u00f9 les miettes s\u2019accrochent au tapis persan. O\u00f9 le placard sent le sucre. O\u00f9 les tiroirs d\u00e9bordent de crayons, de gommettes, de cahiers d\u2019\u00e9coliers. O\u00f9 dorment les bijoux, les dents de lait au fond des bo\u00eetes. O\u00f9 la grille accord\u00e9on de l\u2019ascenseur grince comme un cri. O\u00f9 montent les odeurs de palier. Corbera o\u00f9 se m\u00ealent les jeux c\u00e2lins les mains tendres les comptines la ch\u00e8vre de Monsieur Seguin. Les chants graves. Les cauchemars de ma grand-m\u00e8re. Sa voix rauque et mes yeux ouverts dans la nuit. Les vagues de velours contre le front. La lumi\u00e8re des phares des voitures qui passent en contrebas dans la rue, coulent lentement sur le plafond, dessinent des ombres mouvantes. Silhouettes liquides, images trembl\u00e9es. La peur. La joie. Je ne savais pas nommer. Quelque chose avait \u00e9t\u00e9 bris\u00e9 l\u00e0, et personne n\u2019en parlait. Ma grand-m\u00e8re, ma tante, ma m\u00e8re. Leurs voix s\u2019\u00e9l\u00e8vent depuis la cuisine, feutr\u00e9es, hach\u00e9es, tiss\u00e9es d\u2019accent et de silences. Corbera un lieu heureux, un havre, une enfance pr\u00e9serv\u00e9e. Un lieu magique dans les r\u00e9cits marqu\u00e9 secr\u00e8tement par une fracture. Corbera m\u2019appelle. Avec lui, ses fant\u00f4mes. Leurs bras tendus s\u2019amenuisent, ondulent, me traversent parfois. Me montrent une direction que je ne comprends pas encore. Corbera, refuge mental, atlas miniature, th\u00e9\u00e2tre intime. Corbera, un lieu fragile, au bord de l\u2019oubli.<\/p>\n\n\n\n<p><code><sup>Codicille : Si Corbera venait \u00e0 dispara\u00eetre, il resterait le mot. Une m\u00e9moire \u00e0 rebours. Une chambre d\u2019\u00e9chos.<\/sup><\/code><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Puis la t\u00eate tr\u00e8s l\u00e9g\u00e8rement s\u2019incline<\/strong><br>Assis seul le dos droit le regard fixe les bras pos\u00e9s sur la table les mains \u00e0 peine ouvertes. Son habit anthracite tir\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 la gorge rien ne bouge sauf le souffle faible r\u00e9gulier presque absent. Le corps tenu par une tension s\u2019il rel\u00e2chait les \u00e9paules il tomberait. Vertige. Il ne dit plus rien la pi\u00e8ce est fig\u00e9e de silence. Puis un \u00e0-coup imperceptible un battement de paupi\u00e8res. Tendu suspendu \u00e0 quelque chose qui vacille. Autour une lumi\u00e8re trouble h\u00e9site entre les murs. Un mot se forme dans l\u2019ombre de son cr\u00e2ne mais refuse de se dire. Rien que l\u2019oubli. Les doigts tendus rel\u00e2ch\u00e9s d\u2019un rien seul le pouce gauche tressaille. Peut-\u00eatre \u00e0 cause du froid ou du silence pas tout \u00e0 fait silence. Un tremblement continu derri\u00e8re les murs. Dans l\u2019air une poussi\u00e8re lente. Il ne bouge pas si peu seulement le tressaillement du pouce gauche. Puis la t\u00eate tr\u00e8s l\u00e9g\u00e8rement s\u2019incline. Le silence p\u00e8se \u00e0 peine fendu par le chuchotement lointain des enfants. Fixer un point une r\u00e9p\u00e9tition dans la tapisserie un motif l\u00e0 o\u00f9 la trame s\u2019est d\u00e9faite minuscule boucle tir\u00e9e accroche de lumi\u00e8re. Peut-\u00eatre une feuille ou une vague qui remue un souvenir. Une faille un appel sans voix dans le creux du motif. Il ne pense pas ce qui vient ne prend pas forme mais une sensation de sel dans la gorge. Une sc\u00e8ne un cri un geste oubli\u00e9 la mer peut-\u00eatre ou une course ou une chute ou rien du tout seul le creux l\u00e0 au milieu de la poitrine. Dans l\u2019obscurit\u00e9 du salon quelque part dans la nuque l\u2019odeur du sel la morsure du froid sur les c\u00f4tes. Dans le fauteuil il ne bouge pas. Juste un tremblement de la main droite. Presque imperceptible. Une pulsation qui court du coude jusqu\u2019aux doigts puis s\u2019arr\u00eate. L\u2019ombre d\u00e9coupe son visage. Dans la t\u00eate quelque chose frappe ou plut\u00f4t s\u2019effondre mais le regard toujours fixe. Le pouce maintenant gratte le bord du paquet de cigarettes. Il en sort une la porte \u00e0 sa bouche. Le briquet r\u00e9siste. Il insiste le pouce ripe sur la molette revient recommence rien encore une fois rien il abandonne. Une col\u00e8re muette traverse son thorax. Une voix basse Papa tu veux du feu ? Il ne r\u00e9pond pas il prend la flamme vacillante soulev\u00e9e par Jean. Il tire une bouff\u00e9e la fum\u00e9e roule dans sa gorge s\u2019installe au fond comme une poussi\u00e8re br\u00fblante c\u2019est maintenant un gout de cendres. Il ferme les yeux. Le cri metallique de l\u2019ascenseur fend le silence sans l\u2019atteindre. La ville se tient suspendue. La lumi\u00e8re baisse sans changer d\u2019intensit\u00e9 elle se dilue dans l\u2019air et lui assis dos droit yeux ouverts dans la p\u00e9nombre du salon qu\u2019il ne reconna\u00eet plus tout \u00e0 fait. Le souffle court dans la gorge un point dans la poitrine. Les bras pos\u00e9s sur la table les doigts d\u00e9tendus le complet tir\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 la gorge.<\/p>\n\n\n\n<pre class=\"wp-block-code\"><code>Codicille : Depuis l\u2019arrestation d\u2019Antoine, Louis ne dort plus il \u00e9coute. Reprise d\u2019un texte amorc\u00e9 dans Outils du roman, 2020, cinq ans \u00e0 tourner autour\u2026<\/code><\/pre>\n\n\n\n<p><strong>celle qui invente le noir<\/strong><br>Elle est couch\u00e9e il fait noir et dehors n\u2019existe plus. Chaque nuit la m\u00eame inqui\u00e9tude. Pas tout \u00e0 fait une pens\u00e9e. Elle est l\u00e0 sans \u00eatre l\u00e0. Elle est l\u00e0 \u00e9tendue et elle parle. La voix monte. Elle se glisse sous le cr\u00e2ne. Elle ne s\u2019arr\u00eate pas. Elle ne sait plus. Elle ne sait jamais vraiment si elle est encore \u00e9veill\u00e9e ou d\u00e9j\u00e0 en train de sombrer. Elle ne sait plus si la voix vient de l\u2019int\u00e9rieur ou d\u2019ailleurs. Si c\u2019est elle qui a commenc\u00e9 \u00e0 parler dans le noir ou si c\u2019est l\u2019angoisse qui l\u2019a provoqu\u00e9e. Peut \u00eatre que la peur s\u2019est mise \u00e0 dire quelque chose qu\u2019elle ne voulait pas entendre. Un cauchemar prend la parole. Toujours la m\u00eame sc\u00e8ne. L\u2019hiver revient et le seuil vide. L\u2019\u00e9charpe et le manteau de laine. Il est fig\u00e9 dans la lumi\u00e8re. Il ne dit rien. Tout se confond. L\u2019angoisse la voix l\u2019insomnie. Le noir devient milieu. Le noir compact o\u00f9 elle glisse sans jamais vraiment tomber. Elle est couch\u00e9e il fait noir et dehors n\u2019existe pas. Antoine. Son nom dans la bouche. Elle le m\u00e2che encore et encore pour lutter contre l\u2019effacement. Il marche sans corps. Il marche sans chemin dans l\u2019espace de la nuit. Il marche vers elle. C\u2019est ce qu\u2019elle a cru pourtant la chambre est vide. Elle parle et elle \u00e9coute. La voix ne peut loger enti\u00e8rement dans le cr\u00e2ne. La voix d\u00e9passe la pens\u00e9e. La voix s\u2019\u00e9chappe. ASSASSINS. Son cri rauque r\u00e9veille les enfants. Presque un chant. C\u2019est toujours la m\u00eame envie de cogner les murs. Ce n\u2019est pas la m\u00e9moire. C\u2019est la douleur qui reste et qui frotte les nerfs. La douleur n\u2019abandonne jamais. Le travail sourd de la douleur. Parfois elle ne sait plus si c\u2019est elle m\u00eame ou une autre. Celle qui imagine. Celle qui invente le noir. La chambre. Un corps. Une voix. Quelqu\u2019un est l\u00e0 qui veille. Il fait noir et elle ferme les yeux pour voir. Elle voit ce qu\u2019elle ne peut pas dire. Dans le noir \u00e9tendue, parlant, \u00e9coutant.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<pre class=\"wp-block-preformatted\">Codicille : je n\u2019ai pu m\u2019emp\u00eacher de le raccrocher \u00e0 Corbera et j'ai laiss\u00e9 un appara\u00eetre un brin de l\u2019\u00e9charpe de laine d'Antoine. Celle qui invente le noir, c\u2019est sa s\u0153ur, Pauline. Cette histoire familiale me rattrape, et je la place au centre de l\u2019\u00e9criture&nbsp; pour l\u2019\u00e9t\u00e9 \u00e0 venir ici sur le Tiers Livre. Je pose \u00e7a l\u00e0 pour m\u2019engager. Merci.<\/pre>\n\n\n\n<p><strong>un go\u00fbt de farine chaude<\/strong><br><br>Nous montons, le dimanche, au village, <em>chez tata F\u00e9e<\/em>, c\u2019est ainsi qu\u2019on dit, \u2028m\u00eame si la maison n\u2019a pas de nom.<br><br>La maison, pourtant, aurait d\u00fb \u00eatre \u00e0 Pauline \u2014 mais il y a eu des lettres, des silences, des histoires o\u00f9 les femmes se taisent.<br><br>L\u00e0 o\u00f9 l\u2019hiver s\u2019enroule dans les pierres, o\u00f9 les fen\u00eatres sont petites et basses contre le vent qui cogne, \u2028un froid de tommettes et de murs \u00e9pais.<br><br>Il y a les virages d\u2019avant, la route \u00e9troite, la naus\u00e9e, la fatigue des villages.\u2028\u2028<br><br>C\u2019est l\u00e0 qu\u2019on vient, parce c\u2019est ce qui nous relie encore \u00e0 la terre, au village, au nom, \u2028et c\u2019est ma m\u00e8re qui y veille.<br><br>\u2028\u2028Ma m\u00e8re dit <em>on monte chez tata F\u00e9e<\/em>, comme on dirait <em>on rentre<\/em>, c\u2019est une mani\u00e8re de rester, de donner corps \u00e0 un attachement qui se d\u00e9lite.\u2028\u2028<br><br>C\u2019est elle qu\u2019on vient voir, F\u00e9licit\u00e9, la petite derni\u00e8re, l\u2019a\u00efeule sur le seuil, dans son tablier qu\u2019elle secoue avant de nous ouvrir, comme on bat la poussi\u00e8re.\u2028\u2028<br><br>Ma m\u00e8re ne dit rien, elle vient, elle embrasse sa tante comme du bon pain, elle entre dans la cuisine comme on entre en sc\u00e8ne.<br><br>La cuisine est la maison, et la maison, tout le village, avec ses ombres dans les angles.<br><br>\u2028\u2028F\u00e9licit\u00e9 est l\u00e0, dans la cuisine qui est toute la maison, pr\u00e8s du feu o\u00f9 s\u00e8che la pulenta.\u2028\u00c7a sent le cabri et la tomate mijot\u00e9s, la soupe, les blettes.<br><br>Elle nous pince les joues. comme pour nous fixer la chair, nous ramener au pr\u00e9sent. \u2028Et la petite fen\u00eatre \u00e9claire un verger endormi.<br><br>Ses yeux noirs brillent, y tremble quelque chose d\u2019inflexible. La langue se coince un peu derri\u00e8re ses dents trop petites, mais les phrases sont vives \u2014 un monde entier.\u2028<br><br>L\u00e0 o\u00f9 la braise veille, l\u00e0 o\u00f9 tout est lent. Elle coupe, elle tourne, elle cuit.<br><br>Les beignets fr\u00e9missent dans l\u2019huile noire, elle se penche \u00e0 peine, le tablier nou\u00e9 haut sur sa poitrine. Ses gestes semblent na\u00eetre du feu autant que de ses mains. Le journal tapisse le sol.<br><br>Ici le feu n\u2019est pas un d\u00e9cor, le feu br\u00fble comme il br\u00fblait d\u00e9j\u00e0 avant nous, et peut-\u00eatre avant elle. Il fait vivre les murs. Il tient m\u00e9moire.<br><br>Il y a dans l\u2019air une fum\u00e9e fine, elle impr\u00e8gne les rideaux, les cheveux, la voix \u2014 et dans ma gorge il y a un go\u00fbt de farine chaude.<br><br>Il y a aussi le fils cadet, trop grand, trop nourri, le corps lourd, le regard vide. Il mange lentement. Il ne parle pas. Il regarde les flammes.<br><br>On pense au fr\u00e8re a\u00een\u00e9, mort en nettoyant son fusil. Un accident. On sait bien ce qui se cache derri\u00e8re ces histoires. Celui qui reste porte l\u2019absence.\u2028\u2028<br><br>Moi je suis l\u00e0, j\u2019avale tout, le jus des viandes, le sucre gras des beignets, le silence \u00e9pais des adultes.\u2028\u2028<br><br>Je regardais les murs, j\u2019\u00e9coutais les bruits. On ne savait pas \u2014 le monde se d\u00e9faisait d\u00e9j\u00e0. \u2028Attabl\u00e9s dans la cuisine trop basse, nous \u00e9tions les derniers \u00e0 en recevoir la lumi\u00e8re oblique.\u2028\u2028<br><br>Quand on repart, le jour baisse et ma m\u00e8re dit <em>c\u2019\u00e9tait bien<\/em>, je ne sais pas si elle parle du repas ou du devoir accompli. Depuis la voiture qui descend vers la plaine, je regarde les lumi\u00e8res du hameau s\u2019allumer une \u00e0 une.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>plus t\u00eatue que leurs silences<\/strong><br>Je ne peux pas l\u2019expliquer. Il y a des jours o\u00f9 quelque chose ne va pas, je ne saurais pas dire quoi. \u00c7a commence toujours dans les jambes. Je crois que c\u2019est \u00e7a, le d\u00e9but. Pas dans la t\u00eate. La t\u00eate se ment. J\u2019ai rien dit au d\u00e9but. Qui m\u2019aurait crue ? Y avait m\u00eame pas un bruit. Juste le poids de l\u2019air. Parfois, je reste longtemps immobile, \u00e0 \u00e9couter. Mais il n\u2019y a rien que le silence. Un silence trop plein. Et puis les oiseaux ont commenc\u00e9 \u00e0 voler sans raison, ils allaient nulle part, je crois qu\u2019ils volaient pour se souvenir qu\u2019ils savaient encore voler. Et puis j\u2019ai regard\u00e9 les arbres, ils avaient l\u2019air fatigu\u00e9s. Je crois que je les comprenais. Pourtant\u2026 Quelque chose battait trop fort, une vibration. C\u2019\u00e9tait comme un chant dans la terre. J\u2019ai cru \u00e0 un r\u00eave. Mais \u00e7a revenait. Encore et encore. J\u2019ai senti que c\u2019\u00e9tait pas normal. Je le sentais dans mon dos, l\u00e0, entre la nuque et l\u2019\u00e9paule. Je sentais que \u00e7a me traversait comme une comptine oubli\u00e9e. Je me suis demand\u00e9 si les arbres, eux, s\u2019en souvenaient.<\/p>\n\n\n\n<p>Il fallait que tout soit pr\u00e9visible. Mesurable. Contr\u00f4lable. On b\u00e9tonnait. On dressait des murs. On rasait les for\u00eats. On voulait tout contenir, canaliser, tout recouvrir. On dressait des cartes. On n\u2019\u00e9tait pas sourds, on \u00e9tait l\u00e2ches\u2026 \u00c9couter aurait tout remis en question. Nos plans. Nos r\u00e9ussites. Nos avenirs climatis\u00e9s. On savait\u2026On a toujours su\u2026Mais on a pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 l\u2019oubli. On a mis \u00e7a sur le compte des cycles, des saisons. On a dit : \u00e7a passera. On recouvrait. Mais la m\u00e9moire du monde ne dispara\u00eet pas comme \u00e7a\u2026 Elle a juste patient\u00e9. Maintenant, elle revient. Elle fracture les digues. Elle br\u00fble, elle inonde, elle d\u00e9borde. Il y a des anomalies dans le r\u00e9el\u2026 Il y a la chaleur qui n\u2019en finit plus de monter. Il y a des gouttes froides. Il y a des animaux hagards dans les parkings\u2026 On n\u2019est pas s\u00fbrs de pouvoir r\u00e9parer.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Une pr\u00e9sence n\u00e9gative, oui. Voil\u00e0 ce que c\u2019\u00e9tait. Quelque chose s\u2019\u00e9tait d\u00e9plac\u00e9, imperceptiblement. Comme viennent les herbes dans les fissures : lentement, inexorablement. L\u2019air ti\u00e9dissait, vid\u00e9 de sens. Le monde n\u2019avait pas besoin d\u2019eux. Il rassemblait ses forces. Sous les routes, sous les villes, sous leurs r\u00eaves d\u2019ascension. Dans les spores, dans les lichens, dans les entrailles humides. Maintenant \u00e7a montait de sous la terre, une rumeur sourde, comme une m\u00e9moire rampante. Murmurant dans les pierres. Glissant dans les vents. Vibrant dans les corps. S\u2019obstinant. Plus t\u00eatue que leurs silences. Maintenant ils entendaient, ils ne pouvaient plus faire semblant. Il fallait se laisser traverser. Il fallait accepter, malgr\u00e9 l\u2019oubli, cet attachement patient. Il fallait laisser revenir la nuit.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>La m\u00e9moire enfouie du monde<\/strong><br>Il y a des jours o\u00f9 le silence devenait trop dense. Un silence profond, \u00e9pais, comme un d\u00e9faut dans l\u2019atmosph\u00e8re. Le sentiment que quelque chose s\u2019\u00e9tait d\u00e9plac\u00e9. Un d\u00e9calage dans la m\u00e9canique du vivant. Nous le sentions m\u00eame quand nous ne pensions \u00e0 rien. Un grain de sable sous la paupi\u00e8re, dont aucun battement ne viendrait \u00e0 bout. Une pr\u00e9sence n\u00e9gative. L\u2019air ti\u00e8de autour de nous, vid\u00e9 de m\u00e9moire. Les oiseaux semblaient voler par habitude. M\u00eame les arbres commen\u00e7aient \u00e0 douter. Un silence qui retenait son souffle. Et puis \u00e7a montait, comme d\u2019en dessous la terre. Une clameur nous parvenait, \u00e9touff\u00e9e, feutr\u00e9e par une ouate invisible, elle nous enveloppait m\u00e9thodiquement, nous pouvions la sentir p\u00e9n\u00e9trer nos os, se glisser dans l\u2019angle fragile entre la nuque et l\u2019\u00e9paule, un chant oubli\u00e9 mais qui appartenait \u00e0 notre histoire. C\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre le langage du monde. Nous l\u2019avions r\u00e9duit au silence, ou plut\u00f4t, nous avions cess\u00e9 de l\u2019\u00e9couter. Nous l\u2019avons recouvert, m\u00e9thodiquement. De b\u00e9ton. De fronti\u00e8res. De supermarch\u00e9s. Dessous, \u00e7a continuait. Mais on a refus\u00e9 d\u2019\u00e9couter parce que \u00e7a d\u00e9rangeait nos certitudes. Parce que \u00e7a ne parlait pas notre langue. Maintenant, \u00e7a revient. Un enchev\u00eatrement de forces, de pulsations. \u00c7a remonte dans les rivi\u00e8res, dans les vents chauds, dans les m\u00e9gas feux. Des sols tremblent. Des animaux errent dans la ville. Maintenant nous ne pouvons plus l\u2019ignorer, nous l\u2019entendons, c\u2019est la m\u00e9moire enfouie du monde.<strong> <\/strong>Elle est ce qui pousse obstin\u00e9ment dans les failles, elle traverse nos corps. Elle est l\u00e0, elle a toujours \u00e9t\u00e9 l\u00e0, elle n\u2019a jamais cess\u00e9 d\u2019\u00eatre la, sous les routes, sous les villes et nos r\u00eaves d\u2019ascension. Et nous ne savons plus quoi faire de cette obstination. Nous la regardons avec la stupeur des vivants qui se savent d\u00e9j\u00e0 de trop.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>au bord de l&rsquo;absence<\/strong><br>Nous \u00e9tions perdus dans une banlieue sans nom, une de ces banlieues faites de pavillons disparates, de jardinets clos, de grillage mit\u00e9s, d\u2019autos gar\u00e9es devant des barres de b\u00e9ton muettes. Nous ne savions rien, nous n\u2019avions aucune id\u00e9e d\u2019o\u00f9 nous allions, nous ne savions pas non plus ce que nous cherchions, nous n\u2019avions aucune id\u00e9e de ce que nous faisions l\u00e0, et le soir descendait, \u00e9paississait les formes, les formes des arbres, les formes des maisons, les formes de nos corps. Nous marchions, ou du moins nous croyions marcher \u00e0 travers cette banlieue sans visage. Nous avons pris une route grimpant en grand virage, une route bord\u00e9e de meuli\u00e8res d\u2019entre-deux-guerres, une route nimb\u00e9e d\u2019une lueur orang\u00e9e. Alors, surgissant d\u2019un pli de la pente, un paysage illumin\u00e9 a surgi. C\u2019\u00e9tait une ville enti\u00e8re remont\u00e9e de la terre, une ville immense, flottant au-dessus de l\u2019ab\u00eeme, c\u2019\u00e9tait une ville impossible. Il y avait des fa\u00e7ades par centaines, perc\u00e9es de lumi\u00e8res, elles s\u2019\u00e9tendaient en strates infinies, en mille-feuilles hallucinant d\u2019immeubles et de fen\u00eatres. C\u2019\u00e9tait une cit\u00e9 f\u00e9erique suspendue dans un flou tremblant, d\u00e9tach\u00e9e du monde o\u00f9 nous nous tenions. Une clameur nous parvenait, \u00e9touff\u00e9e, feutr\u00e9e par une ouate invisible, elle nous enveloppait<br>m\u00e9thodiquement, nous pouvions la sentir p\u00e9n\u00e9trer nos os, se glisser dans l\u2019angle fragile entre la nuque et l\u2019\u00e9paule, un chant oubli\u00e9 mais qui appartenait \u00e0 notre histoire. C\u2019est l\u00e0 qu\u2019on a compris que nous devions nous jeter dans le vide, que c\u2019\u00e9tait la seule mani\u00e8re d\u2019atteindre la ville, mais nos corps refusaient l\u2019\u00e9lan, ils s\u2019agrippaient au sol, nos corps devenaient soudain le dernier bastion de la peur. Nous n\u2019avions pas peur de mourir, c\u2019\u00e9tait une peur abstraite, raisonnable, elle nous tenait et nous sommes rest\u00e9s plant\u00e9s l\u00e0, devant la promesse tremblante. Nous \u00e9tions devenus invisibles. Nous avons cri\u00e9, autant que nous pouvions, mais nos voix n\u2019existaient pas, elles tombaient, aval\u00e9es par le vide. Rien ne nous reliait \u00e0 la ville, rien de nous ne pouvait l\u2019atteindre. Alors nous avons tourn\u00e9,contourn\u00e9, nous cherchions une faille pour atteindre le monde flottant. Mais nous \u00e9tions perdus encore. Plus<br>nous cherchions une issue, plus il devenait \u00e9vident qu\u2019il n\u2019y en avait pas, qu\u2019il n\u2019y en avait jamais eu, que la sortie de cette banlieue \u00e9tait un mythe. Nous \u00e9tions rejet\u00e9s dans, toujours, les m\u00eames zones mortes, les m\u00eames parkings abandonn\u00e9s, les m\u00eames rues d\u00e9sertes, les m\u00eames barres silencieuses. Nous avons cru reconna\u00eetre la pente, ou voulu la reconna\u00eetre. Alors nous l\u2019avons suivie, cette fois nous \u00e9tions fermement d\u00e9cid\u00e9s \u00e0 plonger, la peur n\u2019aurait qu\u2019\u00e0 se taire. Lorsque nous sommes parvenus au sommet de la c\u00f4te il n\u2019y<br>avait plus rien, plus rien du tout, m\u00eame la lumi\u00e8re orange avait disparu. Nous affrontions maintenant l\u2019ombre et le vide, c\u2019\u00e9tait comme si la nuit avait dissout la ville. La ville n\u2019\u00e9tait plus qu\u2019un spectre, une image fuyante qui s\u2019\u00e9loignait lentement, tremblant dans un halo de charbon. C\u2019\u00e9tait une ville morte, un monde perdu, peut-\u00eatre une illusion. Et nous nous restions l\u00e0, au bord de cette absence. Et les formes continuaient de s\u2019\u00e9paissir.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>la terre avale nos r\u00eaves inachev\u00e9s<\/strong><br>Aller ! O\u00f9 vont<strong> <\/strong>nos pens\u00e9es les plus faibles\u2026&nbsp; je crois qu\u2019elles s\u2019accrochent aux murs des maisons anciennes, aux pins parasols, je crois qu\u2019elles se confient aux fleurs tendres et graciles. Et quand elles ont pris un peu d\u2019assurance elles nous reviennent. Aller ! O\u00f9 vont nos ombres qui tracent sur la terre des lignes muettes, et nos jambes press\u00e9es qui r\u00e9sistent au vertige\u2026 Elles avancent pour se rassurer, marcher ne s\u2019oublie pas. Plus bas, (plus bas, oh) les nuages faramineux. Malgr\u00e9 le grand d\u00e9sordre du ciel la lumi\u00e8re \u00e9clate sur la mer, et une \u00eele surgit, et les mots tombent tout autour, lentement, l\u00e0 o\u00f9 le vent h\u00e9site, au-del\u00e0 du silence, de l\u2019\u00e9puisement. Autour tout est flou. Ah\u2009! qu\u2019on aimerait encore croire aux silences, \u00e0 ces marches innocentes, \u00e0 nos corps qui se rapprochent. Mais il y a toujours ce bruit de fond et le sol qui se d\u00e9robe quand on cherche \u00e0 retrouver un r\u00eave. Et la chaleur qui insiste, et le feu qui d\u00e9j\u00e0 a tout travers\u00e9, alors quelque chose c\u00e8de de nos rages bless\u00e9es. Plus loin, plus loin, o\u00f9 sont leurs visages\u2026 leurs joues rebondies, leurs rires \u00e9touff\u00e9s aux creux de mains collantes\u2026 (Plus loin, plus loin,) o\u00f9 sont les mots qu\u2019on n\u2019a pas os\u00e9 prononcer, les gestes qu\u2019on a retenus, les combats abandonn\u00e9s\u2026 Et au-del\u00e0\u2009 c\u2019est la lumi\u00e8re qui maintenant abandonne, le jour lui m\u00eame commence \u00e0 douter. Et au-del\u00e0, ce sont des corps qui tombent. Et au-del\u00e0, et au-del\u00e0 il y a les longs silences qui s\u00e9parent les averses. (Et au-del\u00e0, et au-del\u00e0), il y a la nuit qui murmure \u2014 je ne suis pas la fin je suis le commencement. Et c\u2019est la peau lourde d\u2019un r\u00eave, une mati\u00e8re floue comme une glaise avec laquelle il faudrait composer. Et c\u2019est un souvenir qui prend consistance, un arbre, peut-\u00eatre une for\u00eat. Un ressassement d\u2019images flottantes, entre les pins la lumi\u00e8re oblique de l\u2019\u00e9t\u00e9. Et on ne sait pas dire, et on ne sait pas comment se faire pardonner d\u2019avoir fatigu\u00e9 les rivi\u00e8res et la mer, l\u2019air et les terrains vagues. On ne sait pas se tenir \u00e0 l\u2019\u00e9cart. (Ha ! oui) maintenant c\u2019est toi avec moi, on s\u2019abandonne au vent, au soleil, aux heures lentes, on marche aussi dans la nuit, on ch\u00e9rit l\u2019\u00e9vidence d\u2019\u00eatre c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te, on s\u2019attendrit de voir la pleine lune grimacer derri\u00e8re les nuages. Ta bouche, la chaleur d\u2019un linge encore ti\u00e8de sur la joue. Et des parfums de foug\u00e8res, de poudre, de terre brune. Et on ne sait plus qui, de la terre ou de nos jambes, tremble. Et la m\u00e9moire doucement se ferme sur la peur de ne s\u2019\u00e9tonner de rien. Et la mer se froisse contre le vent. Elle esp\u00e8re, elle enrage, elle gonfle, elle attend. Se h\u00e2ter, se h\u00e2ter !\u2026 Comme si on pouvait se battre contre le ralentissement du corps. Se h\u00e2ter, se h\u00e2ter !\u2026 Est-ce que courir emp\u00eacherait de tomber ? Et la terre se soul\u00e8ve doucement. On aurait dit que des voix sortaient de dessous les pierres. On ne peut pas p\u00e9n\u00e9trer dessous la terre ou bien seulement en r\u00eave, peut-\u00eatre est-ce l\u00e0 que reposent les mots qu\u2019on n\u2019a pas os\u00e9 dire. Et la terre s\u2019ouvre, et la terre avale nos r\u00eaves inachev\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Les choses sont \u00e0 leur place<\/strong><br>Les choses sont \u00e0 leur place, eux et moi, le bleu du ciel, le scintillement de l\u2019\u00e9tang, le r\u00e9confort d\u2019un moment d\u00e9j\u00e0 v\u00e9cu. Lui un peu trop grand, la vo\u00fbte l\u00e9g\u00e8re du dos. Elle, la bouche ferm\u00e9e sur les douleurs d\u2019enfance, nous parlons \u00e0 peine, ce n\u2019est pas n\u00e9cessaire. Maintenant marcher avec eux dans la ville, leurs voix qui disent je ne sais pas \u2014 ici \u00e7a veut dire je ne peux pas. Marcher sereinement, pas tout \u00e0 fait au hasard, dans la ville devenue famili\u00e8re, la ville calme, la circulation lointaine, la brique et le verre. Sentir que le soleil de mars est trop chaud, sa chaleur nette perce la manche gauche de mon pull. Le soleil encore \u00e0 travers les branches du magnolia, le blanc laiteux de ses fleurs, ses fleurs lourdes comme des fruits m\u00fbrs, leur parfum profond, cr\u00e9meux. Leur parfum est une faille \u2014 l\u2019incr\u00e9dulit\u00e9 des premi\u00e8res retrouvailles. Les choses sont \u00e0 leur place, un blanc trop blanc, une chaleur calme, \u00e9paisse, la peau d\u2019un r\u00eave, ce n\u2019est pas rien de revenir. Et je n\u2019ai plus de questions. Un l\u00e9ger tremblement que je cache en marchant, une pr\u00e9sence. On est absorb\u00e9s, dans quelles pens\u00e9es ? Le flou d\u2019un souvenir ancien qu\u2019on aurait oubli\u00e9 de vivre. Compter les ann\u00e9es, je pense que les fleurs savent qu\u2019elles vont tomber. Respirer,&nbsp; retenir un peu l\u2019air, un parfum de tige cass\u00e9e, de poussi\u00e8re v\u00e9g\u00e9tale. Fixer un p\u00e9tale coll\u00e9 au sol, se demander depuis combien de temps il est l\u00e0, sentir une pr\u00e9sence trop forte de soi m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>moments<\/strong><br>un moment d\u2019abandon, de souffles errants, un temps qui bat entre la poitrine et le ventre, et la nuit qui l\u2019emporte.<br>l\u2019aube, sa lumi\u00e8re blanche, vague, d\u2019entre deux r\u00eaves, le tremblement des paupi\u00e8res closes.<br>le moment des ombres qui s\u2019allongent, des m\u00e9tamorphoses, une incertitude, la chaleur d\u2019un rayon de soleil.<br>le moment de vertige, le vacillement, on voudrait emp\u00eacher<br>l\u2019autre de<br>tomber<br>la chute, la violence d\u2019un choc \u2014 incr\u00e9dule. le moment de la chute n\u2019a pas le temps d\u2019\u00eatre un moment, il est d\u00e9j\u00e0 ce qui le suit.<br>l\u2019oubli \u2014 une histoire contenue, silencieuse, un mensonge, un effacement m\u00e9thodique.<br>on pose une question, on ne fait pas expr\u00e8s, et soudain c\u2019est le moment de dire.<br>on inventera une histoire.<br>un moment cruel, o\u00f9 on ne peut rien, on ne pourra pas revenir en arri\u00e8re, on ne pourra pas r\u00e9parer, c\u2019est le moment de la peur, on voudrait faire front, on d\u00e9tourne les yeux, on a froid, on dit ne me laisse pas. une main se l\u00e8ve et retombe, une s\u00e9paration, on lui ferme les yeux \u2014 un moment de d\u00e9sesp\u00e9rance, une c\u00e9r\u00e9monie, le d\u00e9bordement des larmes, elles n\u2019ont plus de contour.<br>la rencontre, un trouble, une h\u00e9sitation \u2014 accueillir l\u2019\u00e9tranget\u00e9 d\u2019une image, d\u2019un corps. le retour, lentement revenir, toucher, toucher une peau ti\u00e8de, le ressassement tendre d\u2019une caresse.<br>le ravissement, tout s\u2019arr\u00eate, on croit que quelque chose commence \u2014 un moment suspendu, le ciel qui s\u2019ouvre.<br>le moment du caf\u00e9, de l\u2019amertume, de la contenance d\u00e9faite, une odeur du sommeil tra\u00eene dans l\u2019air.<br>la clairvoyance, on attend la pluie, les yeux ouverts, on convoque le temps perdu, il n\u2019y aura rien \u00e0 comprendre de la mati\u00e8re des nuages.<br>les magnolias, ils tremblent, respirent, leur parfum souverain, leur pr\u00e9sence insistante et br\u00e8ve, les souvenirs.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Toujours passant devant la fen\u00eatre<\/strong><br>Toujours passant devant la fen\u00eatre v\u00e9rifier la pr\u00e9sence du bouleau \u2014 parfois se laisser surprendre par l\u2019av\u00e8nement d\u2019une saison, plus de feuilles, premi\u00e8res feuilles, mille \u00e9cus d\u2019or.<br>Ouvrir un livre au hasard, une phrase s\u2019impose, la lire \u00e0 voix haute.&nbsp;<br>R\u00e9parer un objet, frotter l\u2019\u00e9mail de l\u2019\u00e9vier, fredonner.<br>Presser le visage dans le linge chaud du fer, se souvenir de la tendresse. S\u2019autoriser le chagrin.<br>Croiser son regard sur la photographie du couloir, \u00e0 cet endroit lui dire je te ressemble.&nbsp;Se laisser troubler par le sentiment de nous puis l\u2019insouciance.<br>Se trouver devant la mer. Laisser faire le vent, la nuit, surtout le soleil.&nbsp;<br>Ne pas se laisser emporter.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>toute sa vie une grimace<\/strong><br>Elle tire la langue devant le miroir, elle \u00e9carte la bouche avec ses doigts, du regard touche la pointe du nez, elle cherche \u00e0 voir mais la grimace bouge trop vite, elle en fait une autre, encore une autre, elle rit, ses dents mordent l\u2019air, un coup de vent et tu resteras comme \u00e7a toute ta vie. Elle imagine son visage coinc\u00e9 comme \u00e7a, toute sa vie une grimace.<br>Ses doigts papillonnent, ses paupi\u00e8res battent \u00e0 peine, elle soul\u00e8ve une arcade sourcili\u00e8re, d\u00e9pose la poudre iris\u00e9e, l\u2019\u0153il s\u2019arrondit comme une agate, elle cherche le visage, celui des vingt ans peut-\u00eatre, \u00e7a veut dire planter ses dents dans la l\u00e8vre inf\u00e9rieure, elle cligne, poudre, jauge, efface, s\u2019acharne, son \u0153il s\u2019attriste devant les traces de vieillir.&nbsp;<br>Le regard fixe, ancr\u00e9 dans le vide. La bouche s\u2019affaisse lentement, la langue dans la bouche est molle, elle ne sait plus quoi faire, parler est devenu trop compliqu\u00e9, inutile, \u00e7a n\u2019a plus d\u2019importance. La l\u00e8vre sup\u00e9rieure se retrousse, un sursaut silencieux. Elle est seule, d\u00e9pass\u00e9e, elle regarde devant elle mais on ne sait pas ce qu\u2019elle voit.&nbsp;<br>Il marche large, les bras tournent dans l\u2019air comme pour balayer le monde, son visage bruni des blessures de la rue, ses cheveux comme une gorgone blanche, il s\u2019arr\u00eate devant une vitrine, il regarde, il s\u2019approche, il se regarde, sa main agrippe son reflet, il penche la t\u00eate, tord la bouche pour sentir que son visage lui appartient encore.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>une d\u00e9faite<\/strong><br>comprenant le gouffre le cri \u00e9tait comme une impossibilit\u00e9, il avait \u00e9t\u00e9 \u00e9touff\u00e9 pour toujours. la gorge \u00e9tait impossible \u00e0 franchir. le cri ne serait jamais qu\u2019une poitrine soulev\u00e9e. une peau tendue. des crampes. un tremblement \u00e0 m\u00eame la peau. une \u00e9criture illisible. une enveloppe vide. le cri \u00e9tait une d\u00e9solation silencieuse. des l\u00e8vres rougies de salive et de morsures. de l\u2019air qui s\u2019accroche aux parois int\u00e9rieures. devinant la rigidit\u00e9 du corps le cri \u00e9tait seulement le d\u00e9bordement chaud des larmes. un regard perdu. une voix qui se fracasse. le cri n\u2019existait pas, c\u2019\u00e9tait une impuissance retourn\u00e9e en elle m\u00eame. une d\u00e9faite.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><br><strong>s\u2019accrochait au bruit des vagues<\/strong><br>Tenait t\u00eate au sommeil \u2014 les yeux ouverts \u2014 draps remont\u00e9s au menton voyait la chambre se dissoudre dans le noir \u2014 la&nbsp; chaise et les v\u00eatements de la veille aval\u00e9s comme le reste \u2014 le&nbsp; miroir contre le mur n\u2019\u00e9tait plus qu\u2019un trou b\u00e9ant \u2014 autour, entre ses l\u00e8vres, sous ses cuisses, sous le lit, le vide s\u2019\u00e9tendait liquide \u2014 tenait t\u00eate \u00e0 la torpeur \u00e0 l\u2019oubli \u2014&nbsp; refusait de fermer les yeux \u2014 tenait t\u00eate \u00e0 la nuit \u2014 s\u2019emparait d\u2019une flamme vive \u2014 sentait l\u2019obscurit\u00e9 qui cherchait \u00e0 l\u2019aspirer la dissoudre \u2014 tenait bon \u2014 \u00e0 bout de bras la flamme \u2014 une forteresse \u2014 et l\u2019ombre n\u2019avait plus prise sur elle \u2014 tenait t\u00eate aux pulsations vives \u2014 tenait t\u00eate \u00e0 l\u2019inqui\u00e9tude rampante \u2014 aux mots insens\u00e9s \u2014 aux murmures indistincts du vent \u2014 \u00e0 leur patience infinie \u2014 aux ombres mouvantes \u2014 affrontait les silhouettes dansantes sur les murs \u2014 tenait t\u00eate \u00e0 la douleur dans son cr\u00e2ne \u2014 \u00e0 la chaleur dans sa poitrine sous ses paupi\u00e8res \u2014 dents et poings serr\u00e9s tenait t\u00eate aux fourmis \u2014 au tumulte \u2014 tenait t\u00eate au d\u00e9sespoir \u2014 s\u2019accrochait au bruit des vagues<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"683\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/02\/montagne-1024x683.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-181405\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/02\/montagne-1024x683.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/02\/montagne-420x280.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/02\/montagne-768x512.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/02\/montagne.jpg 1500w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p><strong>On ne peut pas \u00e9viter qu&rsquo;une montagne s&rsquo;effondre<\/strong><br>La peur avait commenc\u00e9 par un silence soudain. C\u2019\u00e9tait une grande peur. De celles qui effacent les traits, figent les regards. Un abandon. On avait appris \u00e0 l\u2019enfouir mais elle rejaillissait, se faufilait dans les moindres interstices. La grande peur se muait en petites peurs. La peur des araign\u00e9es, du loup qu\u2019on ne rencontrait jamais, d\u2019\u00eatre enferm\u00e9e dans le r\u00e9duit \u00e0 la vitre f\u00eal\u00e9e \u2014 la f\u00ealure dessinait un \u0153il qui nous surveillait. On avait peur de s\u2019endormir. De l\u2019orage. Des chiens. On avait peur de nager au\u2013dessus de l\u2019eau noire. De se perdre. La peur de se br\u00fbler la r\u00e9tine \u00e0 observer les \u00e9clipses mais on pouvait l\u2019\u00e9viter. On ne peut pas \u00e9viter qu\u2019une montagne s\u2019effondre. Une goutte froide. Un tsunami.<br>Il y avait eu la peur de mettre au monde. La peur des trahisons du corps. La peur de l\u2019oubli. De renoncer. La peur des pr\u00e9cipices. Il y a la peur des autres. Ceux qui nous suivent dans la rue. Qui persuadent. La peur de ne pas \u00eatre entendues. De ne pas \u00eatre crues. La peur de ceux qui voudraient vivre sur mars. La peur des armes \u00e0 feu. La peur des feux qui s\u2019allument de toute part. La peur des certitudes. La peur de lire La haine est un sentiment noble. La peur des mots vides. Il y a la peur des mots qui restent bloqu\u00e9s derri\u00e8re les dents. La peur de ne plus s\u2019\u00e9tonner. On devrait avoir peur de ne plus avoir peur.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Cette porte-l\u00e0 <\/strong><br>Ouvrir la porte et se trouver au pied de l\u2019escalier \u00e9troit sous une marche une m\u00e9sange \u00e0 l\u2019\u00e9tage la chambre aux trois lits superpos\u00e9s s\u2019entortiller sous les draps serr\u00e9s apprendre \u00e0 lire. Ouvrir la porte \u00e9caill\u00e9e de peinture grise alors le s\u00e9jour embrum\u00e9 de volutes et de poussi\u00e8re en suspension l\u2019ar\u00f4me du tabac la table pas desservie les pieds de fauteuils vermoulus des vieux chats sur le linol\u00e9um c\u00e9ladon ses mains vieilles battant l\u2019appareil<br>d\u2019une quiche aux asperges. Derri\u00e8re la double porte vitr\u00e9e du salon cossu de la rue de Rennes la fillette si gracieuse au piano et boucles brunes \u00e0 vouloir s\u2019appeler comme elle Agn\u00e8s parce qu\u2019avec ces lettres on peut \u00e9crire anges. La porte ne ferme pas vraiment on se glisse comme \u00e7a dans le garage l\u2019air de rien fr\u00f4lant les murs en parpaings bruts p\u00e9n\u00e9trant le couloir form\u00e9 par les meubles entass\u00e9s il y a l\u00e0 des centaines de livres empil\u00e9s pages s\u00e8ches jaunies images pieuses et lectures secr\u00e8tes. Ouvrir la porte sur le d\u00e9cor insipide d\u2019un meubl\u00e9 de vacances et dans le miroir s\u2019amouracher du reflet de l\u2019amie parisienne qui se maquille le corail de ses l\u00e8vres le parfum poudr\u00e9 de sa peau de rousse. Derri\u00e8re la porte du petit pavillon il y a au sol la chienne couch\u00e9e un tas de linge en attente de repassage ou de pliage sur le divan des tas de livres et de papiers sur la table un d\u00e9sordre inspirant. Ouvrir la porte et suffoquer dans l\u2019air charg\u00e9 de l\u2019humidit\u00e9 d\u2019une douche trop chaude des odeurs de savon et de shampooing de lait parfum\u00e9 pour le corps la chair amollie de son ventre qu\u2019elle contracte devant la glace pour se rassurer elle dit que malgr\u00e9 ses quatre enfants elle n\u2019est pas si mal pour son \u00e2ge. Ouvrir la porte et entrer dans le salon o\u00f9 on vient depuis presque toujours et maintenant personne n\u2019y vivra plus le buffet en bois brun des billets serr\u00e9s sous un napperon blanc la vaisselle \u00e9tal\u00e9e sur la table si quelque chose te pla\u00eet prends-le. Ouvrir la porte sur le souvenir de l\u2019avenue Graziani nommer les appartements par le nom des rues les fen\u00eatres hautes le voilage mauve gonfl\u00e9 par un souffle h\u00e9sitant une flaque lumineuse sur les tomettes l\u2019\u00e9tag\u00e8re en bambou l\u2019odeur d\u2019encens jusqu\u2019\u00e0 presque entendre sa voix. Cette porte-l\u00e0 ne s\u2019ouvre pas simplement il faut d\u2019abord enlever le volet de protection derri\u00e8re il y a un oiseau mort et son odeur de charogne puis la cl\u00e9 dans la serrure puis la p\u00e9nombre et l\u2019air confin\u00e9 et la puanteur de tuyaux puis la fen\u00eatre qu\u2019on ouvre sur la mer la r\u00e9assurance de l\u2019air marin.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>La terre est profonde<\/strong><br>La terre tremble, elle s\u2019ouvre, elle s\u2019effondre, elle glisse, elle se d\u00e9chire, elle a la rage, elle se tord, elle se frotte au vent. Il faut la voir, la terre, quand elle vacille ; il faut voir comme elle tombe. Elle se transforme, elle germe, elle coule, elle s\u2019empreinte, s\u2019\u00e9parpille. Il faut la voir, comme \u00e7a, d\u00e9vast\u00e9e, bless\u00e9e, empoisonn\u00e9e. La terre p\u00e2lit, elle s\u2019\u00e9rode, elle gr\u00e9sille. La terre, tu vois, elle se r\u00e9volte, elle se retourne, elle se couche puis riposte, elle s\u2019\u00e9poumone, elle sue une brume blanche.<br>La terre est profuse, elle joue la proximit\u00e9 des corps.<br>La terre est douce, des cailloux blanc align\u00e9s faisant jardin. Je voulais la prendre et l\u2019offrir.<br>La terre est partout. La terre est brune, ti\u00e8de. On y met les doigts, elle se colle \u00e0 nous, comme un besoin qu\u2019on ignore. La terre fr\u00e9mit, la terre s\u2019amourache de l\u2019aube, d\u2019un cerf assoiff\u00e9. La terre fait silence, parfois elle s\u2019endort. La terre absorbe tous les bruits : le bruit de la mer, le bruit des arbres, le bruit du temps, l\u2019\u00e9cho m\u00eame.<br>La terre est un silence qui bouge. Des gestes se r\u00e9p\u00e8tent. On creuse, on plante, on tasse, on pi\u00e9tine. La terre se soumet. La terre prend tout. Elle avale, elle avale sans fin. La terre avale les pluies, la fonte des neiges, les ruisseaux, les feuilles, les cendres, le sang. La terre avale des poign\u00e9es de terre. La terre avale des couleuvres, des fourmis, des peaux d\u2019orange. La terre avale des abeilles, des tr\u00e8fles \u00e0 quatre feuilles, des peaux mortes, des fruits, des cadavres, du papier. La terre s\u00e9dimente. Des \u00eatres et des souvenirs s\u2019enracinent dans une odeur de foug\u00e8res, la m\u00e9moire se noue. La terre est une promesse obscure. Elle esp\u00e8re. Elle bombe le torse. La terre ne meurt jamais. <br>Je voulais p\u00e9trir la terre, la voir s\u2019\u00e9panouir sous mes ongles, son humeur ti\u00e8de aurait soulag\u00e9 mes os.<br>La terre est profonde, elle accueille mon p\u00e8re et ma m\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>42\u00b041\u201940.8\u2019\u2019N, 9\u00b028\u201911.2\u2019\u2019E<\/strong><br>C\u2019est apr\u00e8s que la m\u00e8re ait d\u00e9cid\u00e9. Apr\u00e8s la fin d\u2019un \u00e9trange sommeil. Apr\u00e8s \u00eatre mont\u00e9e dans la voiture, que j\u2019ai dit tout bas ce n\u2019est pas possible. Apr\u00e8s que j\u2019ai cru pouvoir me r\u00e9veiller. C\u2019est apr\u00e8s que la t\u00eate en arri\u00e8re, les yeux riv\u00e9s sur le ciel, \u00e0 travers la vitre, je me suis demand\u00e9 si les nuages nous suivaient. Il pleuvait sur la route. Les p\u00e9ages, l\u2019ennui, les chansons, les pauses pipi. Apr\u00e8s les heures \u00e0 rouler vers le sud, apr\u00e8s que le temps se soit tordu. C\u2019est apr\u00e8s l\u2019arriv\u00e9e dans la grande ville portuaire, apr\u00e8s que nous nous soyons gliss\u00e9s dans la file d\u2019automobiles interminable. C\u2019est apr\u00e8s le ventre m\u00e9tallique du ferry, le c\u0153ur soulev\u00e9, l\u2019odeur du fioul. C\u2019est apr\u00e8s la sir\u00e8ne grave, lancinante, le nuage noir. Apr\u00e8s que le bateau se soit d\u00e9tach\u00e9 du port, comme un corps qui l\u00e2che lentement la rive. Apr\u00e8s que la nuit s\u2019\u00e9paississe autour de nous. Apr\u00e8s les sandwiches, le caf\u00e9 br\u00fblant dans les mains des adultes. Dans la cabine familiale, apr\u00e8s mon corps camisol\u00e9 entre les draps secs de la couchette. C\u2019est apr\u00e8s l\u2019aube, la fra\u00eecheur du pont sous mes pieds, la mer qui roule, l\u2019horizon charg\u00e9 de secrets. Dans le grain humide les silhouettes grises des montagnes, d\u2019autres \u00e9taient bleues. Le ciel est devenu p\u00e2le. C\u2019est apr\u00e8s que les haut-parleurs aient diffus\u00e9 les chants polyphoniques, puis la voix d\u2019un steward. Apr\u00e8s que les portes des cabines s\u2019ouvrent et se ferment, apr\u00e8s les pas press\u00e9s dans les couloirs de moquette. Dans un bras de mer.<br><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>14 avenue de Corbera. En fait d\u2019avenue une petite rue du douzi\u00e8me \u00e0 Paris. Une rue courte et discr\u00e8te, entre Charenton et Crozatier. Un passage qu\u2019on ne remarque pas, sauf \u00e0 y \u00eatre n\u00e9, ou presque. Sauf \u00e0 y avoir v\u00e9cu, ou aim\u00e9 quelqu\u2019un qui y a v\u00e9cu. Cent deux m\u00e8tres d\u2019asphalte et d\u2019oubli, sauf pour les n\u00f4tres, ceux qui <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/on-ne-peut-pas-eviter-quune-montagne-seffondre\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#boost #15 | Corbera<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":186,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[7303,7317,7342,7351,7363,7369,7386,7390,7395,7404,7410,7441,7450,7458,7476,7505,7512,7515,7302,1],"tags":[859,2602,7393,7362,2962,77,1604],"class_list":["post-181396","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-boost-01-bailly-bout-du-monde","category-boost-01-tarkos-la-terre","category-boost-02-beckett-portes","category-boost-03-jeanney-la-peur-en-lautre","category-boost-04-paul-valet-tenir-tete-a","category-boost-05-artaud-le-cri","category-boost-06-michaux-visages","category-boost-07-virginie-poitrasson-conjurations","category-boost-08-michaux-moments","category-boost-09-kafka-une-minute","category-10-saint-john-perse-aller","category-11-draeger-marcher-dans-la-nuit","category-11bis-manuela-drager-avant-apres","category-boost-11ter-faulkner-eclater-le-nous","category-boost-12-micolet-chez-nicole","category-boost-13-beckett-dans-le-noir","category-boost-14-beckett-immobile","category-boost-15-cendrars-tourbillon","category-boost","category-atelier","tag-cauchemar","tag-chaleur","tag-conjurations","tag-peurs","tag-portes","tag-terre","tag-visages"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/181396","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/186"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=181396"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/181396\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":187486,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/181396\/revisions\/187486"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=181396"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=181396"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=181396"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}