{"id":182860,"date":"2025-03-22T14:41:51","date_gmt":"2025-03-22T13:41:51","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=182860"},"modified":"2025-03-22T14:41:51","modified_gmt":"2025-03-22T13:41:51","slug":"boost-6-cosmic-child","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/boost-6-cosmic-child\/","title":{"rendered":"Boost #6 | Cosmic child"},"content":{"rendered":"\n<p>Jeudi 20 mars 2025. Vingt-trois heures pass\u00e9es de quinze minutes. Garde de nuit tranquille, donc angoissante. Au fond du couloir \u00e0 droite, l\u2019ascenseur. Me trainer jusque-l\u00e0. Appuyer sur le bouton du quatri\u00e8me \u00e9tage. Aller voir du c\u00f4t\u00e9 de la vie qui vient de dire oui \u00e0 la vie, \u00e0 cette vie, ici, et pas ailleurs. Changer d\u2019air.<\/p>\n\n\n\n<p><br>Je les observe depuis le hublot de la porte. Je les compte. Un, deux, trois\u2026. Quatorze, quinze, seize. De l\u00e0 o\u00f9 je suis ils se ressemblent tous. Tous les m\u00eames ? Je rentre dans la salle, presque silencieuse. Lumi\u00e8re tamis\u00e9e pour la nuit. Je m\u2019approche lentement du visage de l\u2019un de ses minuscules \u00eatres vivants fraichement d\u00e9barqu\u00e9s sur la plan\u00e8te terre. S\u2019ils savaient\u2026<\/p>\n\n\n\n<p><br>Sa peau est lisse et l\u00e9g\u00e8rement rose, les joues rebondissent de chaque c\u00f4t\u00e9 d\u2019un nez \u00e9pat\u00e9, ses paupi\u00e8res ferm\u00e9es sont comme coll\u00e9es, sa petite bouche mordille un doigt, un grand front luisant lui donne un air s\u00e9rieux. Il faut bien ce mur de chair et d\u2019os pour affronter le s\u00e9rieux qui va se jouer en sortant d\u2019ici.<br>A c\u00f4t\u00e9 un autre visage qui n\u2019a rien \u00e0 voir avec celui du voisin. Le front, pliss\u00e9, est \u00e0 moiti\u00e9 recouvert d\u2019un l\u00e9ger duvet de poils couleur \u00e9b\u00e8ne. Juste dessous deux sourcils d\u00e9j\u00e0 bien fournis, les paupi\u00e8res sont plus que ferm\u00e9es, comme repli\u00e9es sur elles-m\u00eames, ou pas encore d\u00e9pli\u00e9es. Je glisse ma main sur son poignet. Je lis sur le bracelet qu\u2019il y a \u00e0 peine trois heures elle naviguait encore dans des eaux chaudes et protectrices. Sa bouche d\u2019un rouge vif est pinc\u00e9e. Elle a peut-\u00eatre besoin d\u2019un peu de temps pour ouvrir grands les yeux sur ce nouveau monde qui l\u2019attend.<br>Derri\u00e8re moi, ils sont deux, deux visages l\u2019un en face de l\u2019autre. Les yeux sont grand ouverts. \u00c9changes de rictus qu\u2019on prendrait pour des sourires. Pas de peur dans ce face \u00e0 face, au contraire, comme les pr\u00e9mices des jeux et des \u00e9clats de rire \u00e0 venir. Neuf mois ensemble dans une bulle, \u00e7a cr\u00e9e des liens\u2026.<br>Un peu plus loin, comme une tristesse sur un visage blanc cr\u00e8me. Impossible d\u2019\u00e9changer un regard. La ride du lion est d\u00e9j\u00e0 visible entre les yeux qui ne se laissent pas voir. La fine bouche se contorsionne et soudain l\u00e2che des pleurs. Des pleurs tr\u00e8s discrets, comme pour ne pas d\u00e9ranger, comme pour s\u2019excuser d\u2019\u00eatre ici, comme pour se faire oublier mais pas vraiment quand m\u00eame. Je lui caresse la joue.<\/p>\n\n\n\n<p>Combien d\u2019entre eux se retrouveront, deux \u00e9tages plus bas que ce lieu qui sent le souffle nouveau \u00e0 pleins poumons, qui respire la grande aventure qui ne fait que commencer? Combien franchiront la porte sans hublot de mon service asphyxi\u00e9 de gueules cass\u00e9es, de corps \u00e9puis\u00e9s, d\u00e9charn\u00e9s, fl\u00e9tris, assoupis de non envie ? L\u00e0 o\u00f9 les visages sont boursoufl\u00e9s de douleur, chimiquement endormis, portent les traces de coups du sort, de coups de poing, de coupes tranchantes et encore sanguinolentes. Des visages d\u00e9sespoir, des visages plus rien \u00e0 voir avec ce monde, des visages jamais rien eu \u00e0 faire dans ce monde, des yeux hagards, aux vitraux embu\u00e9s, des yeux qui ne rient plus, qui n\u2019ont peut-\u00eatre jamais sourient, des bouches qui tombent, des bouches qui se fendent \u00e0 force de se mordre, des bouches qui avalent, qui d\u00e9vorent, bouillie ou papier m\u00e2ch\u00e9, pas de diff\u00e9rence dans l\u2019indiff\u00e9rence, des bouches ferm\u00e9es, cadenass\u00e9es, des cr\u00e2nes d\u00e9cor\u00e9s de cheveux \u00e9bouriff\u00e9s, de touffes \u00e9parpill\u00e9es, d\u2019une m\u00e8che tombante, ou tellement d\u00e9garnis qu\u2019on pourrait presque voir ce qu\u2019il y a dedans, ce qu\u2019il y reste. Des trous dans la t\u00eate, visibles ou invisibles, b\u00e9ants ou minuscules mais des trous comme des crevasses, des gouffres. Des t\u00eates pleines de vide et de trop plein, qui chutent, d\u00e9valent des torrents de peurs incontr\u00f4l\u00e9es, incontr\u00f4lables, s\u2019immolent sous des cascades d\u2019angoisses ankylosantes, t\u00e9tanisantes.<br>Des trous de m\u00e9moire comme des images photographiques de personnages inconnus dont on aurait gomm\u00e9, gratt\u00e9, effac\u00e9 les visages, tous les visages. Pour ne plus les voir, pour ne plus se voir. Cass\u00e9s les miroirs de l\u2019effondrement de soi sur soi.<br>Voil\u00e0 quatre ans, deux fois deux, ou une plus une plus une plus une que ma m\u00e8re est morte. Pass\u00e9e elle aussi dans un de ces couloirs des premiers jours de vie, puis, bien plus tard, de la survie. S\u2019en est sortie puisque je suis l\u00e0 ; que je fais ce que je peux pour qui atterrit ici. Pour qu\u2019ils ne meurent pas, pas tout de suite. Pas dans cet \u00e9tat-l\u00e0.<br>Que dira mon visage quand je partirai, un jour, moi aussi ?<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"177\" height=\"56\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/03\/image.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-182861\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Jeudi 20 mars 2025. Vingt-trois heures pass\u00e9es de quinze minutes. Garde de nuit tranquille, donc angoissante. Au fond du couloir \u00e0 droite, l\u2019ascenseur. Me trainer jusque-l\u00e0. Appuyer sur le bouton du quatri\u00e8me \u00e9tage. Aller voir du c\u00f4t\u00e9 de la vie qui vient de dire oui \u00e0 la vie, \u00e0 cette vie, ici, et pas ailleurs. Changer d\u2019air. 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