{"id":184414,"date":"2025-04-15T15:41:02","date_gmt":"2025-04-15T13:41:02","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=184414"},"modified":"2025-04-16T10:14:49","modified_gmt":"2025-04-16T08:14:49","slug":"boost-00-10-completude-boostienne","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/boost-00-10-completude-boostienne\/","title":{"rendered":"#boost #00-10 | Compl\u00e9tude boostienne"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong><a href=\"#prologue\">00 prologue | S 23\u00b031\u201923\u2019\u2019 &#8211; E 43\u00b044\u20197\u2019\u2019<br><\/a><a href=\"#01-1\">01-1 | terre comprise<br><\/a><a href=\"#01-2\">01-2 | quatre vers de terre<br><\/a><a href=\"#02\">02 | ouvre la porte<br><\/a><a href=\"#03\">03 |&nbsp;la peur d\u2019Oriane<\/a><br><a href=\"#04\">04 |&nbsp;ne pas<\/a><br><a href=\"#05\">05 | le feu<\/a><br><a href=\"#06-1\">06-1 | avalanche de masques<\/a><br><a href=\"#06-2\">06-2 | ballon de rugby<\/a><br><a href=\"#07\">07 | une id\u00e9e de chaleur<br><\/a><a href=\"#08\">08 |&nbsp;moments juste avant<br><\/a><a href=\"#09\">09 |&nbsp;juste avant<br><\/a><a href=\"#10\">10 | vents int\u00e9rieurs<\/a><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center wp-block-paragraph\">____________<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"prologue\"><strong>00 prologue &#8211; S 23\u00b031\u201923\u2019\u2019 &#8211; E 43\u00b044\u20197\u2019\u2019<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce n\u2019est jamais compliqu\u00e9 d\u2019expliquer o\u00f9 se trouve le bout du monde. On pourrait dire loin, tr\u00e8s loin. \u00c7a suffirait pour que chacun d\u2019entre nous d\u00e9finisse son bout du monde, le bout de son monde. Loin, c\u2019est l\u2019ailleurs. Le bout du monde, c\u2019est le bout de l\u2019ailleurs. C\u2019est juste une histoire de distance, m\u00eame si le mot <em>distance<\/em> peut avoir plusieurs significations. J\u2019ai un ami pour qui le bout du monde se trouve dans son grenier, le bout de son monde est une vieille malle remplie de lettres. Il ne m\u2019a jamais expliqu\u00e9 pourquoi ces lettres. Il les a d\u00e9couvertes puis lues puis laiss\u00e9es tomber sur le sol poussi\u00e9reux. Il ne m\u2019a jamais dit pourquoi ces lettres l\u2019ont transport\u00e9 si loin, au bout de l\u2019ailleurs. J\u2019imagine que c\u2019est \u00e0 cause de ce qu\u2019elles contiennent.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mon bout du monde \u00e0 moi, il est loin. Je veux dire vraiment loin, \u00e0 des milliers de kilom\u00e8tres. C\u2019est facile de vous expliquer o\u00f9 il se trouve&nbsp;: prenez une carte de Madagascar. Rep\u00e9rez le croisement du Tropique du Capricorne et de la c\u00f4te ouest de l\u2019\u00eele en face du Mozambique. Quand vous y \u00eates, suivez la c\u00f4te vers le sud sur cinq kilom\u00e8tres et vous arriverez \u00e0 Sarodrano. C\u2019est une petite maison pos\u00e9e sur la plage.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Sarodrano est un bout du monde, mais \u00e0 premi\u00e8re vue l\u2019endroit n\u2019a rien de remarquable. La maison est faite de planches de bois peintes en diff\u00e9rents tons de vert. Sous le ciel bleu et le soleil br\u00fblant, le vert intense de la fa\u00e7ade se confond avec celui du grand cactus qui s\u2019y adosse. Lorsque la chaleur est \u00e9touffante, le vert gris\u00e2tre du toit s\u2019unit avec les nuages lourds qui l\u2019engloutissent. La nuit, le vert p\u00e2le de la porte d\u2019entr\u00e9e \u00e9clair\u00e9e par la lune flotte au-dessus du sable noir de la plage qui dispara\u00eet dans l\u2019obscurit\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Lorsqu\u2019on en fait le tour, on a mal partout. Pas \u00e0 cause des \u00e9pines qui la prot\u00e8gent, on a mal partout parce qu\u2019on a pass\u00e9 plus de vingt heures dans un taxi-brousse sur des routes d\u00e9fonc\u00e9es entre Tananarive et Tulear et que de l\u00e0, on a encore roul\u00e9 une bonne heure en voiture avant d\u2019arriver \u00e0 Sarodrano. Si vous prenez l\u2019avion ou si vous arrivez par la mer, il est probable que Sarodrano ne soit pas votre bout du monde. Moi, j\u2019avais vraiment mal dans tout mon corps, mais j\u2019ai quand m\u00eame fait le tour de la maison pour coller une \u00e0 une toutes les images qui se bousculaient dans ma t\u00eate. Je me suis finalement rendu compte qu\u2019\u00e0 Sarodrano, c\u2019est la maison qui tourne autour de vous.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est \u00e0 ce genre de d\u00e9tail qu\u2019on reconna\u00eet un bout du monde.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"01-1\"><strong>01-1 | terre comprise<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">ST1<br>Au plus pr\u00e8s du substrat marron de la terre, des petits cailloux, quelques brindilles, des feuilles de ch\u00eane kerm\u00e8s et des aiguilles de pin, une coquille minuscule d\u2019escargot minuscule que l\u2019escargot minuscule a quitt\u00e9 pour ne laisser que la coquille devenue trop minuscule pour \u00eatre habit\u00e9e. Alors elle a rejoint la terre majuscule. Quelques filaments de racine coup\u00e9s, perdus, arrach\u00e9s, d\u00e9connect\u00e9s. Du sable peut-\u00eatre.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left wp-block-paragraph\">ST3<br>La terre s\u2019\u00e9coule entre mes doigts et forme une petite pyramide sur le sol. J\u2019ai ramass\u00e9 de la terre et j\u2019ai fait une petite pyramide. Ce n\u2019est rien d\u2019autre qu\u2019une trace que j\u2019ai laiss\u00e9e. La terre est un ensemble de traces. Mon carr\u00e9 de terre est aussi un ensemble de traces dont la plupart ne sont pas de moi. \u00c0 part la petite pyramide. \u00c0 part mes pas dans la poussi\u00e8re l\u00e9g\u00e8re. \u00c0 part mes doigts dans la boue que j\u2019ai une fois enfonc\u00e9s pour voir ce que \u00e7a faisait. Le reste n\u2019est pas de moi. Ni cette pierre, ni ces brins d\u2019herbe, ni cette branche morte. Ni la poussi\u00e8re des morts qui font terre. Qui font taire. Les morts parlent et font terre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">ST1<br>Un m\u00e8tre carr\u00e9 sous un arbre. Un m\u00e8tre sur un m\u00e8tre. Au-dessus, le ciel qui commence \u00e0 la cime de chaque brin d\u2019herbe ou d\u2019une branche morte gisant sur le sol ou d\u2019une d\u2019une pierre ou d\u2019une pigne de pin. Entre ciel et terre, la vie v\u00e9g\u00e9tale animale sentimentale quotidienne spirituelle microbienne. Dessous, la terre. Poussi\u00e8re l\u00e9g\u00e8re, puis de plus en plus lourde et humide en profondeur. Claire puis noire. Des vers, des larves d\u2019insectes endormis, animalcules. Vivants puis morts. D\u00e9finitivement morts. Toute la mort du monde, traces de vies pass\u00e9es. Terre de morts qui nourrissent la vie \u00e9ph\u00e9m\u00e8re.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">ST2<br>Mettre un mort en terre. Mettre la terre en morts. Terre des morts. Recette&nbsp;: tu prends un mort, tu prends un trou, tu mets le mort dans le trou et tu rebouches. Il deviendra terre. Un mort en terre devient terre. Est-ce qu\u2019un mort en l\u2019air devient air\u2009? Est-ce qu\u2019un mort en mer devient mer\u2009? Non, il devient terre. Toujours terre, m\u00eame en l\u2019air m\u00eame en mer. Parce que la terre est au fond de tout, m\u00eame de l\u2019air, m\u00eame de la mer. Parce que la terre est au fond du trou.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">ST4<br>Trop terre \u00e0 terre, nous nous noyons dans un verre d\u2019eau.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">ST1<br>Une petite rigole s\u2019est form\u00e9e lors d\u2019un violent orage. Elle traverse en zigzaguant le carr\u00e9 en charriant et d\u00e9posant les voyageurs involontaires. Elle vient d\u2019ailleurs, elle va ailleurs, elle est juste un passage, une travers\u00e9e, Voyage terrestre. Ou sous terrestre pour les fragments de fragments qui s\u2019enfoncent dans la terre emport\u00e9s par l\u2019eau qui p\u00e9n\u00e8tre les strates superficielles.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">ST3<br>Je criais \u00ab\u2009terre\u2009!\u2009\u00bb comme un jeune marin sur la hune fixant l\u2019horizon.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">ST2<br>Liste tr\u00e8s incompl\u00e8te des morts mis en terre dans le carr\u00e9&nbsp;: vers, papillons, mouches, fourmis, puces, scarab\u00e9es, souris, loriots, m\u00e9sanges, pies, buses, renards, sangliers, Ernest le jardinier disparu, chevreuil, ours, mammouths, pt\u00e9rodactyles. Des morceaux infiniment petits, une cellule par ci, un atome par l\u00e0. Terre.&nbsp;<br>Liste tr\u00e8s incompl\u00e8te des organismes qui ont pris vie dans le carr\u00e9&nbsp;: brins d\u2019herbe, mousses, petites fleurs, grandes fleurs, arbrisseaux, grands arbres. Arbres g\u00e9ants. Des organismes vivants infiniment grands.<br>Liste tr\u00e8s incompl\u00e8te&nbsp;: une larme de crocodile, un vieux porte-cl\u00e9s, un coin de journal, un sentiment de honte, une envie de beignet, le go\u00fbt du poivre, le d\u00e9sir de dormir, une id\u00e9e pourquoi-pas, une col\u00e8re explosive, quelques notes de musique, un rayon de soleil, un regard qui en dit long, un parfum de fleur.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">ST3<br>J\u2019ai d\u00e9j\u00e0 mang\u00e9 de la terre. Je voulais en conna\u00eetre le go\u00fbt. La terre n\u2019a qu\u2019un seul go\u00fbt, celui de la terre. Cela n\u2019a aucun autre go\u00fbt que la terre. C\u2019est un go\u00fbt exclusif qu\u2019on ne retrouve nulle part ailleurs. Rien n\u2019a le go\u00fbt de la terre qui n\u2019en soit pas.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">ST4<br>Le p\u00e9trichor est la terre rendue au sens des hommes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"01-2\"><strong>01-2 | quatre vers de terre<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">grondent les forces telluriques que les profondeurs nourrissent<br>dansent l\u2019argile et l\u2019eau des mains du potier jaillissent<br>maculent les mains le visage de mes col\u00e8res esquissent<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">s\u2019\u00e9l\u00e8ve le chant de ma terre mes racines murmurent<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"02\"><strong>02 | ouvre la porte<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ouvre la porte de la rue en bois massif trop lourde pour \u00eatre pouss\u00e9e par un enfant sans g\u00e9mir la poitrine coll\u00e9e sur le bois fonc\u00e9 entre dans ce hall sombre respirant l\u2019humidit\u00e9 du trop longtemps inoccup\u00e9 et grave \u00e0 jamais cette odeur dans tes cellules de sorte que tu la retrouveras cette odeur derri\u00e8re toutes les vieilles portes que tu ouvriras durant le reste de ton existence. Ouvre la porte silencieuse sur laquelle une rose est \u00e9pingl\u00e9e au-dessus du nom de ton p\u00e8re \u00e9crit sur une \u00e9tiquette entre dans cette pi\u00e8ce morte o\u00f9 git dans un cercueil le corps sans vie de celui qui t\u2019a aim\u00e9 grandir et laisse couler de tes yeux l\u2019eau sal\u00e9e d\u2019un impossible retour en arri\u00e8re dans le commencement d\u2019un souvenir au fond de toi qui ne s\u2019arr\u00eatera plus de fleurir. Ouvre la porte vitr\u00e9e de la cuisine de ton enfance au moment m\u00eame o\u00f9 tu rentres de l\u2019\u00e9cole apr\u00e8s avoir jet\u00e9 ton cartable devant la chambre entre dans la caverne aux odeurs de sucre caram\u00e9lis\u00e9 o\u00f9 ta m\u00e8re t\u2019accueille en souriant et prends d\u00e9licatement entre tes doigts un b\u00e2tonnet de p\u00e2te de coings encore en vie tant il est chaud pour le porter f\u00e9brilement au bout de tes l\u00e8vres. Ouvre la porte tachet\u00e9e de l\u2019atelier du peintre sur laquelle les \u00e9toiles de toutes les couleurs inventent de nouvelles constellations entre dans la pi\u00e8ce apais\u00e9e avec au centre une toile inachev\u00e9e qui dort sur un chevalet et respire l\u2019air du mouvement \u00e0 venir pour que la danse du pinceau dispose les derni\u00e8res touches de vie sur ce paysage de ton imaginaire \u00e9chapp\u00e9. Ouvre la porte lourde d\u2019autorit\u00e9 de ce patron bouffi de certitudes que tu entends rire derri\u00e8re la fa\u00e7ade de quelques illusions d\u00e9j\u00e0 perdues entre dans le bureau surchauff\u00e9 baignant dans l\u2019aveuglante lumi\u00e8re d\u2019un soleil insultant et laisse glisser sur la peau de ton visage imperm\u00e9able les reproches orduriers vomis dans ton indiff\u00e9rence d\u2019un flot de m\u00e9pris et de pestilence. Ouvre la porte de la voiture renvers\u00e9e sur le bas-c\u00f4t\u00e9 expirant de son capot d\u00e9glingu\u00e9 des fumeroles blanches et sifflantes entre dans l\u2019ext\u00e9rieur d\u2019une for\u00eat inconnue et silencieuse qu\u2019au bout d\u2019un fil le temps a suspendu et rel\u00e2che dans un soupir ton corps tes muscles jusqu\u2019\u00e0 tes os h\u00e9riss\u00e9s par la surprise et une peur indicible qu\u2019au plus profond de toi l\u2019accident a provoqu\u00e9es. Ouvre la porte de la chambre sans faire de bruit malgr\u00e9 le grincement que tu essaies de taire en poussant le battant au ralenti entre dans la nuit aussi doucement que tes mouvements le permettent dans un ballet presque immobile et entends le souffle de son sommeil dont tu per\u00e7ois le flux continu pour te poser comme une plume dans le lit \u00e0 son c\u00f4t\u00e9 sans m\u00eame respirer. Ouvre la porte d\u2019entr\u00e9e surcharg\u00e9 de plusieurs heures de labeur en abaissant de ta main lourde la poign\u00e9e froide d\u2019un retour chez toi entre sans n\u2019avoir plus d\u2019autre envie que de te laisser tomber \u00e9puis\u00e9 sur le premier canap\u00e9 passant et accueille ce fid\u00e8le ami te l\u00e9chant le visage te f\u00eatant comme un roi \u00e9clairant par son affection d\u00e9bordante la nuit sombre d\u2019une sale journ\u00e9e. Ouvre la porte de la grange sans d\u00e9ranger l\u2019araign\u00e9e sur sa toile repli\u00e9e en posant le creux de ta main sur le bois us\u00e9 des gestes r\u00e9p\u00e9t\u00e9s entre dans l\u2019odeur m\u00eal\u00e9e de la ferme de la paille du fumier du m\u00e9tal des outils de l\u2019huile de vidange du tracteur repos\u00e9 et ferme les yeux pour sentir \u00e0 nouveau le sang froid d\u2019une \u00e9poque \u00e0 jamais perdue couler lentement dans tes veines. Ouvre la porte de la grande armoire en bois qui vieillit dans la cave en tirant doucement sur la cl\u00e9 pour ne pas la casser entre tes mains ton regard pour apercevoir dans le linge sagement pli\u00e9 les vestiges d\u2019un pass\u00e9 lui aussi sagement pli\u00e9 et plonge tes doigts dans la fra\u00eecheur humide qu\u2019une fragrance de lavande exulte jusqu\u2019\u00e0 entendre le rire aigu de la grand-m\u00e8re oubli\u00e9e. Ouvre la porte c\u00e9leste qu\u2019un r\u00eave r\u00e9current affiche devant toi dans tes nuits comme si elle \u00e9tait celle d\u2019un paradis esp\u00e9r\u00e9 entre dans le nuage apaisant qui t\u2019invite \u00e0 la langueur d\u2019une vie \u00e9ternelle ang\u00e9lique sans saveur inodore agnostique et pr\u00e9f\u00e8re la folie anarchique d\u2019un enfer m\u00e9tallique duquel les flammes sataniques s\u2019\u00e9chappent t\u2019emportent et te rendent moins mort que vivant. Ouvre enfin la derni\u00e8re porte celle que tu as choisie une simple porte en bois brut pas m\u00eame vernie entre dans la pi\u00e8ce une odeur de frais une chaise empaill\u00e9e une fen\u00eatre ouverte sur un champ d\u2019oliviers et regarde tout autour cette vie qui s\u2019\u00e9coule une cigale qui fr\u00e9mit un chat qui miaule mollement un enfant qui joue un livre pos\u00e9 sur un gu\u00e9ridon un sourire en esquisse.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"03\"><strong>03 |&nbsp;la peur d\u2019Oriane<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>\u00c9crire la peur. La frousse, la trouille, les jetons, la frayeur, l\u2019effroi. \u00c9crire la peur sans s\u2019attacher \u00e0 la cause de cette peur, \u00e9crire la peur comme elle est, brute, massive, \u00e9crasante, imposante. \u00c9crire la peur sans chercher \u00e0 la fa\u00e7onner. La su\u00e9e, l\u2019\u00e9pouvante, l\u2019horreur, la terreur.<\/em><br>Oriane Ottavio conna\u00eet la peur. Oriane Ottavio a toujours eu peur. Elle a travers\u00e9 sa vie avec la peur pour compagne, elle a grandi avec la peur pour tutrice, elle a d\u00e9couvert le monde avec la peur pour guide. Aussi loin qu\u2019elle s\u2019en souvient, Oriane Ottavio a toujours eu peur. Elle est n\u00e9e avec la peur au ventre, comme si elle avait attrap\u00e9 un microbe en naissant, lequel avait grandi dans ses entrailles en m\u00eame temps qu\u2019elle. Une peur g\u00e9n\u00e9raliste, une peur de tout. Peur du noir, peur de l\u2019\u00e9tranger, peur de la diff\u00e9rence, peur de la nouveaut\u00e9, peur du vide, peur de vieillir, peur d\u2019avoir peur. Oriane Ottavio conna\u00eet cette peur qui veut la ronger, elle la conna\u00eet bien. Dans nombre de situations, elle a r\u00e9ussi \u00e0 s\u2019en faire une amie. Ce n\u2019est pas facile de n\u00e9gocier avec sa peur, Oriane Ottavio y est parvenue malgr\u00e9 tout. Enfant, elle a appris \u00e0 combattre les monstres dans la cour de l\u2019\u00e9cole, dans la rue, dans sa chambre jusque sous ses draps. En grandissant, elle s\u2019est forg\u00e9 une armure de plus en plus \u00e9paisse, de plus en plus solide. Bien s\u00fbr, parfois, la carapace se fissure. Parfois, l\u2019armure est trop lourde \u00e0 porter et Oriane Ottavio doit s\u2019en d\u00e9faire et redevient fragile et vuln\u00e9rable. Mais malgr\u00e9 ces blessures, Oriane Ottavio a r\u00e9ussi \u00e0 ne pas se faire engloutir par les t\u00e9n\u00e8bres.<br><em>\u00c9crire la peur. L\u2019effarouchement, la panique, la couardise, la pleutrerie. \u00c9crire la peur en pensant \u00e0 la vie, \u00e9crire la peur comme on d\u00e9crit une amie qui nous accompagne partout o\u00f9 on va, partout o\u00f9 on vit. \u00c9crire la peur sans se soucier d\u2019elle. L\u2019angoisse, la l\u00e2chet\u00e9, la crainte, la hantise.<\/em><br>Oriane Ottavio a quinze ans. Elle trace au fusain des paysages d\u2019ombres et de lumi\u00e8re, des lieux d\u2019apaisement en noir et blanc. En noir surtout. Elle se tient cach\u00e9e derri\u00e8re le tronc sombre d\u2019un arbre, dans l\u2019obscurit\u00e9 d\u2019une grotte, dans la profondeur d\u2019un lac. Oriane Ottavio se dessine elle-m\u00eame, invisible derri\u00e8re les traits \u00e9pais du bois carbonis\u00e9, \u00e0 l\u2019abri sous son armure de dessin. Oriane Ottavio a vingt ans. Elle dilue dans l\u2019aquarelle les couleurs de ses pens\u00e9es. Malgr\u00e9 la peur. L\u2019armure n\u2019y para\u00eet plus, elle est un coucher de soleil en trompe-l\u2019\u0153il. Elle joue de l\u2019illusion, du mirage, du faux-semblant. Elle manipule la peinture pour la faire mentir. Elle cache, elle simule, toujours invisible sous les coups de pinceau a\u00e9riens. Et ce fardeau, toujours, qu\u2019elle porte.<br>Oriane Ottavio a trente-cinq ans. Elle para\u00eet si forte \u00e0 pr\u00e9sent. Elle enseigne le dessin \u00e0 des coll\u00e9giens qui ont tant de choses \u00e0 cacher eux aussi. Elle enseigne l\u2019art de se cacher et joue de son expertise aupr\u00e8s de son mari, encore aveugl\u00e9 par sa beaut\u00e9. Oriane Ottavio se maquille l\u2019\u00e2me avec tant d\u2019habilet\u00e9 qu\u2019elle en oublie l\u2019impermanence du subterfuge. La peur ne s\u2019oublie pas.<br><em>\u00c9crire la peur. La gorge s\u00e8che, les sueurs froides, le visage livide et blanc comme un linge. \u00c9crire la peur et s\u2019inventer un autre soi. Tisser quelqu\u2019un d\u2019autre avec les fils de sa survivance, les couleurs de ses douleurs cach\u00e9es, la mati\u00e8re de sa peur. Avec son ombre.<\/em><br>Oriane Ottavio a cinquante ans. Le mari n\u2019a pas surv\u00e9cu au d\u00e9cor en carton-p\u00e2te, pas plus qu\u2019\u00e0 l\u2019absence d\u2019enfant. Il a suivi une autre chim\u00e8re plus jeune et plus f\u00e9conde. Et puis l\u2019armure d\u2019Oriane Ottavio a commenc\u00e9 \u00e0 donner des signes de faiblesse. L\u2019oppression int\u00e9rieure a pass\u00e9 la t\u00eate \u00e0 la fen\u00eatre pour s\u2019inviter au banquet d\u2019une fin de vie gargantuesque. C\u2019est \u00e0 ce moment-l\u00e0 qu\u2019on est apparu. \u00ab\u2009On\u2009\u00bb est apparu. Au d\u00e9but, il \u00e9tait une pr\u00e9sence discr\u00e8te qui s\u2019invitait la nuit dans le lit d\u2019Oriane Ottavio pour dispara\u00eetre aux premi\u00e8res lueurs du jour. On avait la peau douce des r\u00eaves, le visage aussi duveteux qu\u2019une taie d\u2019oreiller parfum\u00e9e \u00e0 l\u2019eau de lavande. On \u00e9tait un amant transparent qui venait et repartait avant m\u00eame que le soleil ne l\u2019\u00e9claire. Puis, sa pr\u00e9sence fantasmagorique a lentement laiss\u00e9 la place \u00e0 une attente bien r\u00e9elle. On va venir, on va arriver, on est tellement heureux dans cet appartement du 2e&nbsp;\u00e9tage droit du 12 rue \u00c9variste Murray. Oriane Ottavio vit en couple avec un homme sublim\u00e9 et elle lui rend en amour toute la protection qu\u2019il lui offre. Oriane Ottavio met toujours deux assiettes et deux paires de couverts sur la table, elle pr\u00e9voit toujours de la place dans sa machine \u00e0 laver si elle doit ajouter du linge au dernier moment, elle a chang\u00e9 la d\u00e9coration de son appartement afin qu\u2019on se sente chez lui. Le soir, en attendant qu\u2019on rentre du travail, elle peint dans son atelier. Elle \u00e9tale au couteau la peinture sur la toile d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 devenue abstraite. Elle d\u00e9chire dans des mouvements amples la peur enfin disparue, la peur enfin vaincue dans une r\u00e9alit\u00e9 transform\u00e9e. Puis, quand le souffle lui manque, quand elle a fini de danser son c\u0153ur mis \u00e0 nu sans plus de carapace ni d\u2019armure, elle jette un \u0153il par la fen\u00eatre de la cuisine pour apercevoir sa voiture. On va bient\u00f4t arriver.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"04\"><strong>04 |&nbsp;ne pas<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">tenir t\u00eate pour ne pas \u2014 elle a cette attitude \u00e9lev\u00e9e de danseuse de flamenco un fil tendu depuis le sommet du cr\u00e2ne jusqu\u2019en haut du ciel le menton droit raide carr\u00e9 et puis les mains et les doigts qui tournent devant ses yeux altiers pour arrondir l\u2019air le p\u00e9trir l\u2019enrober de son regard br\u00fblant jusqu\u2019\u00e0 le faire exploser dans un claquement de talons sur l\u2019accord d\u00e9brid\u00e9 d\u2019une guitare susceptible<br>tenir t\u00eate pour ne pas \u2014&nbsp;il a le visage fig\u00e9 d\u2019un petit gar\u00e7on en col\u00e8re les sourcils fronc\u00e9s les plis sur son front comme des vagues lisses la bouche ferm\u00e9e le souffle chaud et bruyant sortant des naseaux comme un taureau furieux et le regard noir et profond et intense qui transperce qui d\u00e9sosse qui d\u00e9coupe comme un rayon laser baignant dans un nuage de fum\u00e9e je crois m\u00eame avoir aper\u00e7u un \u00e9clair qui z\u00e9brait le ciel gris<br>tenir t\u00eate pour ne pas \u2014 elle est plant\u00e9e les pieds \u00e9cart\u00e9s comme un arbre s\u00e9culaire prend racine dans la for\u00eat primaire les poings serr\u00e9s au bout des bras tendus le long de son corps noueux et de sa bouche souffle un ouragan qui emporte tout sur son passage un vent porteur de folie une temp\u00eate d\u00e9vastatrice qui ravage les derniers vestiges d\u2019un amour pass\u00e9 d\u00e9pass\u00e9 surpass\u00e9 tr\u00e9pass\u00e9<br>tenir t\u00eate pour ne pas \u2014 il a le visage cramoisi de la fureur contenue les veines craqu\u00e8lent la peau sur ses tempes sous lesquelles on distingue les battements d\u2019un c\u0153ur emball\u00e9 incontr\u00f4lable incontr\u00f4l\u00e9 il se mord la l\u00e8vre inf\u00e9rieure et une goutte de sang perle \u00e0 la jonction de sa bouche ferm\u00e9e s\u2019\u00e9coule jusqu\u2019\u00e0 la commissure et le front humide d\u2019avoir trop lutt\u00e9 brille dans l\u2019incendie qui s\u2019empare de son visage et le br\u00fble le consume le d\u00e9truit<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">tenir t\u00eate aux sans-t\u00eates \u2014 aux \u00e9cervel\u00e9s aux imb\u00e9ciles aux mange-mort aux idiots aux d\u00e9c\u00e9r\u00e9br\u00e9s qui n\u2019ont pas besoin de t\u00eate pour ne pas r\u00e9fl\u00e9chir \u2014 qui n\u2019ont besoin de rien d\u2019autre que leur reflet dans la glace pour se sentir \u2014 qui ne croient qu\u2019en eux \u2014&nbsp;qui ne croient plus \u2014 qui ne croient en rien en fait \u2014&nbsp;qui ont abandonn\u00e9 \u2014 qui ne sont plus \u2014 qui ont quitt\u00e9 \u2014 qui sont partis \u2014 tenir t\u00eate pour ne pas&nbsp;<br>tenir t\u00eate aux portes ferm\u00e9es \u2014 la face contre la surface en bois brut sur le seuil de la maison que tu croyais habiter devant l\u2019\u0153illeton qui surveille l\u2019entr\u00e9e comme un cyclope pos\u00e9 l\u00e0 sur ce visage lisse en ch\u00eane qui tient du cercueil vertical \u2014&nbsp;le front pos\u00e9 sur la mati\u00e8re sans vie d\u2019un espoir mort d\u2019\u00e9puisement \u2014 mort par arr\u00eat du c\u0153ur tout simplement \u2014&nbsp;tenir t\u00eate pour ne pas<br>tenir t\u00eate \u00e0 la vie \u2014 l\u2019avalanche des \u00e9tats \u00e9tranges \u2014 l\u2019avalanche des nuits sans sommeil des jours sans \u00e9veil des sentiments transparents des sensations molles des douleurs chatouilleuses des d\u00e9sirs bruts des odeurs acides des d\u00e9bordements d\u2019indiff\u00e9rence des coul\u00e9es de lave dans le sang \u2014 l\u2019avalanche des avalanches \u2014&nbsp;tenir t\u00eate pour ne pas<br>tenir t\u00eate \u00e0 soi-m\u00eame \u2014 son reflet son image sa photo dans un album de famille \u2014&nbsp;tenir t\u00eate \u00e0 sa t\u00eate qui tient t\u00eate \u00e0 sa t\u00eate \u2014 <em>rose is a rose is a rose<\/em> souffle Gertrude Stein \u2014 la rose est une t\u00eate qui tient t\u00eate \u00e0 sa rose \u2014 tenir t\u00eate \u00e0 sa rose \u2014&nbsp;tenir rose \u00e0 sa t\u00eate \u2014 ou pas \u2014&nbsp;ne pas tenir t\u00eate<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">ne pas et passer son chemin<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"05\"><strong>05 | le feu<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">perdre pied dans la r\u00e9alit\u00e9 pour m\u2019engouffrer dans une autre | glisser d\u2019un moment o\u00f9 les rayons du soleil caressent ma peau vers un temps o\u00f9 la chaleur irradie dans mon esprit vent solaire sensation d\u00e9cal\u00e9e&nbsp;| rejoindre cet \u00e9tat entre deux entre les vents entre les r\u00e9alit\u00e9s entre les pens\u00e9es envers et entre tous |&nbsp;jusqu\u2019\u00e0 la chute |&nbsp;la chute enflamm\u00e9e |&nbsp;la chute incandescente dans les visc\u00e8res d\u2019un soleil en irruption boule de feu qui plonge dans l\u2019incendie total |&nbsp;gigantesque |&nbsp;sentir la chaleur comme une caresse sur ma peau un surf sur la vague d\u2019un r\u00eave un papillon qui flotte comme une cendre sur le souffle de mon abandon|&nbsp;le brasier froid d\u2019une col\u00e8re sourde |&nbsp;la douleur sans la souffrance&nbsp; |&nbsp;le cri muet qui na\u00eet dans la profondeur de mes tripes et qui y reste |&nbsp;le cri qui ne sort pas |&nbsp;entrav\u00e9 encha\u00een\u00e9 \u00e9touff\u00e9 aval\u00e9 b\u00e2illonn\u00e9 |&nbsp;le cri qui rentre en moi et qui se r\u00e9pand dans mes veines laissant derri\u00e8re lui une tra\u00een\u00e9e de flammes bleues |&nbsp;subir la violence de son propre cri entre les murs de ses entrailles murailles fun\u00e9railles&nbsp; |&nbsp;s\u2019entendre crier dans le silence de sa tombe |&nbsp;sentir ses os se consumer sous le feu du temps qui passe |&nbsp;ouvrir les yeux enfin sortir du trou de silence |&nbsp;sortir du feu dont le cr\u00e9pitement r\u00e9sonne encore dans mes oreilles |&nbsp;jouer la r\u00e9alit\u00e9 revenue mon cri a cess\u00e9 de tourner sur lui-m\u00eame |&nbsp;ouvrir la bouche et le lib\u00e9rer enfin en d\u00e9chirant l\u2019air&nbsp;|&nbsp;les rayons du soleil caressent ma peau dans l\u2019instant de retour |&nbsp;jouer la vie<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>codicille \u2014 pousser les mots d\u2019Artaud dans mon esprit, m\u2019en infuser lentement et regarder les doigts sur le clavier danser sur une musique d\u00e9structur\u00e9e. Laisser venir, sans forcer, jusqu\u2019\u00e0 ce que l\u2019eau ne coule plus. Respirer.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"06-1\"><strong>06-1 | avalanche de masques<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">masque de souffrance que la contraction des muscles de la face d\u00e9forme jusqu\u2019\u00e0 l\u2019extr\u00eame d\u2019un visage arrach\u00e9 \u00e0 sa peau d\u2019une bouche tordue des yeux exorbit\u00e9s jusqu\u2019au sang qui pulse pour inonder de rouge le visage br\u00fblant d\u2019un champ de bataille et d\u2019horreur<br>masque de beaut\u00e9 que l\u2019impassible habite dans un souffle long et r\u00e9gulier au milieu duquel coule une rivi\u00e8re paisible &#8211; tiens un papillon ! &#8211; entre les l\u00e8vres douces et fines jusqu\u2019\u00e0 la peau duveteuse calme et repos\u00e9e d\u2019un visage sans tourment ni ombre tout en lumi\u00e8re<br>masque fun\u00e9raire envahi par l\u2019immobilit\u00e9 et par l\u2019invisible comme un suaire sur lequel se dessine en filigrane l\u2019absence de vie et les traits d\u00e9coup\u00e9s aux ciseaux d\u2019un cri qui n\u2019est plus et qui n\u2019a peut-\u00eatre jamais exist\u00e9 tant il est difficile d\u2019imaginer cette bouche en col\u00e8re<br>masque de carnaval derri\u00e8re lequel s\u2019efface sous les couleurs trop vives pour \u00eatre vraies le besoin d\u2019\u00eatre diff\u00e9rent quand l\u2019uniforme inondent les veines de celui ou celle que le r\u00eave d\u2019une autre vie devenu inaccessible hante au point de nier ses propres traits de les oublier de les ignorer<br>masque de jour masque de nuit comme si le soleil et la lune pouvaient se poser sur les visages pour que la lumi\u00e8re et l\u2019obscurit\u00e9 illumine et \u00e9teigne le d\u00e9compte des jours pass\u00e9s et effacent les traces du temps les crevasses qui z\u00e8brent la peau du visage les rides des joies et des peines<br>masque chirurgical qui barre le bas du visage d\u2019un rectangle bleu ciel pour interdire l\u2019\u00e9change de vie et de mort entre l\u2019\u00eatre du dedans et celui du dehors sous les yeux hagards comme des miradors qui contemple un monde qui se d\u00e9coupe en pointill\u00e9s dans une folie larv\u00e9e<br>avalanche de masques qui nous ensevelissent qui nous \u00e9touffent qui nous emp\u00eachent de respirer au milieu desquels on s\u2019agite on tente de surnager on veut juste survivre sans voir les visages ni respirer les odeurs ni toucher les peaux douces ou rugueuses parce que le cauchemar qui nous enveloppe est justement de ne plus rien voir ne plus rien respirer ni m\u00eame toucher un mauvais r\u00eave qui nous prive de nos sens sous les regards masqu\u00e9s des autres&nbsp;<br>de tous les autres&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"06-2\"><strong>06-2 | ballon de rugby<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un jour, je l\u00e8verai la t\u00eate et je regardai au-dessus de moi la compression des visages emm\u00eal\u00e9s, des t\u00eates emboit\u00e9es, des corps tiss\u00e9s dans le magma de muscles enlac\u00e9s que la fum\u00e9e des souffles inonde et que les g\u00e9missements bercent jusqu\u2019\u00e0 la d\u00e9livrance que des mains expertes op\u00e9reront dans ce ventre chaud sous les regards humides des lutteurs en transe. J\u2019entendrai le choc des t\u00eates et le bruit sourd des corps qui s\u2019affrontent, je verrai les muscles se contracter les jambes pousser les bras se tordre, je sentirai les regards me prot\u00e9ger dans le sacrifice collectif des \u00eatres de l\u2019ombre, tous ces visages d\u00e9form\u00e9s m\u2019\u00e9pieront, suivant chacun de mes mouvements sous un masque de souffrance, les t\u00eates enserr\u00e9es dans un carcan de chairs et d\u2019os, de boue et de sueur. J\u2019apercevrai alors la lumi\u00e8re derri\u00e8re les derniers pieds qui me guident, je resterai l\u00e0 un instant en s\u00e9curit\u00e9 \u00e0 profiter de la chaleur animale de cet ut\u00e9rus protecteur et des mains se poseront alors sur moi pour m\u2019accoucher. Je sortirai \u00e0 la lumi\u00e8re des projecteurs et sous l\u2019effet expert d\u2019un coup de poignets, je m\u2019enroulerai dans l\u2019air et m\u2019envolerai en libert\u00e9. Autour de moi, les yeux me suivront dans mon envol jusqu\u2019aux mains prochaines, et je volerai de nouveau, et encore, et encore. Je danserai dans le grondement distant jusqu\u2019\u00e0 ce que j\u2019aper\u00e7oive les visages. Tous les visages. Des centaines, des milliers de visages dispos\u00e9s dans le lointain me fixant de leurs yeux fixes, de leurs bouches rondes, de leurs cris d\u2019encouragement. Et lorsqu\u2019\u00e0 bout de course, je m\u2019arr\u00eaterai immobile, couch\u00e9 dans l\u2019herbe fra\u00eeche, tous ces visages se mettront \u00e0 danser \u00e0 leur tour. Ils danseront pour moi seul. Je les regarderai de mon visage lisse, je serai alors leur seul spectateur.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>codicille&nbsp;: Tentative d\u2019exploration de la consigne sur un terrain de rugby. Sport et \u00e9criture ne font pas toujours bon m\u00e9nage, mais il existe des connexions \u00e0 tenter sans s\u2019abandonner \u00e0 un lyrisme confondant. Tentative donc, ce serait dommage de perdre tous les visages pr\u00e9sents dans un stade.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"07\"><strong>07 | une id\u00e9e de chaleur<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les cris tomberont du ciel, \u00e9parpill\u00e9s, accroch\u00e9s aux visages dont ils ne pourront se s\u00e9parer. Il s\u2019\u00e9tendront sur le sable du d\u00e9sert, personne ne les entendra et ils finiront par se taire.<br>Loin, tr\u00e8s loin, la rivi\u00e8re continuera de couler comme si de rien n\u2019\u00e9tait et il faudra \u00eatre tr\u00e8s attentif pour sentir la terre trembler. Un alevin aura l\u2019air \u00e9tonn\u00e9 de ces vibrations insoup\u00e7onn\u00e9es.<br>Le lion galopera dans la savane et fera r\u00e9sonner le tonnant dans un rythme enfi\u00e9vr\u00e9. La musique sans notes s\u2019\u00e9l\u00e8vera emportant avec elle la poussi\u00e8re des vieilles pens\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c9couter l\u2019air chanter sans ne rien attendre en retour, inspirer quelques notes de harpe, les garder au fond de sa gorge, puis lib\u00e9rer en soufflant les touches d\u2019un piano d\u00e9saccord\u00e9.&nbsp;<br>Sentir sur sa peau un serpent ramper, se laisser observer par des yeux ronds sans expression, abandonn\u00e9 \u00e0 l\u2019exploration d\u2019une langue fourchue. Humide et froide.<br>Regarder sortir de terre dans l\u2019air tremblant du mirage, deux yeux un nez une bouche un visage. Un enfant pousser dans le d\u00e9sert comme un palmier, tout en sueur. Les mains pleines de dattes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>codicille&nbsp;: \u00e9criture hypnotique, vingt minutes chrono, emport\u00e9 par la lecture et relecture des conjurations annex\u00e9es. Me demande d\u2019o\u00f9 viennent ces phrases, ces mots, ces images\u2026<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"08\"><strong>08 |&nbsp;moments juste avant<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong><em>premier temps<\/em><\/strong><br>un moment passage, un moment de glissement inexorable vers un autre \u00e9tat de conscience, un moment en apesanteur tiss\u00e9 de coton vaporeux de discussion apaisante avec un autre je, un autre il, une autre elle<br>un moment d\u2019abandon, un moment o\u00f9 les muscles se r\u00e9signent, o\u00f9 les mains l\u00e2chent leur prise, un moment o\u00f9 la douleur s\u2019estompe dans une acceptation choisie d\u2019une autre vie, pas la mort, juste une autre vie plus sereine<br>un moment o\u00f9 le sang prend la mati\u00e8re du vent, un moment o\u00f9 il se transforme en feu r\u00e9g\u00e9n\u00e9rant dont le bouquet de flammes jaillissant des blessures ass\u00e9ch\u00e9es vient l\u00e9cher la douleur dans l\u2019oubli d\u2019un pass\u00e9 qui s\u2019efface<br>un moment o\u00f9 je m\u2019endors sans gravit\u00e9<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong><em>deuxi\u00e8me temps&nbsp;<\/em><\/strong><br>un moment bascule, un moment sans respiration durant lequel tout s\u2019arr\u00eate, les branches des grands pins deviennent immobiles, un moment perch\u00e9 entre les parenth\u00e8ses de deux vies \u00e9trang\u00e8res<br>un moment en suspens, un moment o\u00f9 l\u2019esprit vacille, o\u00f9 les jambes en flocons fl\u00e9chissent, un moment o\u00f9 la terre se d\u00e9robe laissant planer dans l\u2019air silencieux du fond d\u2019un gouffre la vie sans mouvement d\u2019une nature fig\u00e9e<br>un moment o\u00f9 le vent prend la mati\u00e8re du vide, un moment o\u00f9 il n\u2019existe rien d\u2019autre que des images qui flottent au milieu de pens\u00e9es, un grondement lointain parfois, un dernier rayon de soleil,&nbsp;<br>un moment o\u00f9 je sens que la pluie va tomber<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong><em>troisi\u00e8me temps<\/em><\/strong><br>un moment reconnexion, un moment d\u00e9tach\u00e9 du temps qui surgit du n\u00e9ant dans lequel la r\u00e9alit\u00e9 se reconstruit, un moment de pure cr\u00e9ation du tangible \u00e0 partir du noir, une image qui apparait lentement derri\u00e8re les paupi\u00e8res<br>un moment de retour, un moment o\u00f9 les choses r\u00e9apparaissent, o\u00f9 les contours se dessinent \u00e0 nouveau, un moment o\u00f9 les ombres se rendent derri\u00e8re la clart\u00e9 pour contenir la r\u00e9alit\u00e9, la maintenir vivante<br>un moment o\u00f9 le vide prend la mati\u00e8re de la lumi\u00e8re, un moment o\u00f9 le monde se r\u00e9g\u00e9n\u00e8re en un \u00e9clair chassant les r\u00e9alit\u00e9s subconscientes dans les gouffres de la nuit, dans l\u2019attente promise de la sonnerie stridente d\u2019un r\u00e9veil sur le point d\u2019exploser<br>un moment o\u00f9 je vais me r\u00e9veiller<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong><em>quatri\u00e8me temps<\/em><\/strong><br>un moment frisson, un moment o\u00f9 le corps est subitement travers\u00e9 d\u2019une \u00e9nergie nouvelle, une \u00e9nergie dont l\u2019origine est inconnue, un moment de transformation instantan\u00e9e qui pr\u00e9c\u00e8de le voir, le savoir, le vivre<br>un moment pos\u00e9 l\u00e0 sans savoir d\u2019o\u00f9 il tombe, un moment o\u00f9 l\u2019envol d\u2019une nu\u00e9e de papillons pos\u00e9s sur le tronc d\u2019un arbre couch\u00e9 appara\u00eet comme la chose la plus \u00e9vidente \u00e0 ce temps pr\u00e9cis, \u00e0 cet instant \u00e9tranger aux pr\u00e9c\u00e9dents<br>un moment o\u00f9 la lumi\u00e8re prend la mati\u00e8re du temps, un moment vol\u00e9 de joie en gestation, le premier germe d\u2019une graine tout juste fendue d\u2019o\u00f9 s\u2019\u00e9chappe le souffle d\u2019une vie nouvelle et la promesse d\u2019un arbre portant l\u2019espoir dans ses fruits<br>un moment qui s\u2019ach\u00e8ve \u00e0 l\u2019annonce d\u2019un bonheur \u00e0 venir<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong><em>cinqui\u00e8me temps<\/em><\/strong><br>un moment ombre qui passe, un moment balay\u00e9 par un souffle qui fraichit, une image mal dessin\u00e9e qui revient en m\u00e9moire, un moment incertain baign\u00e9 de flou qui ressemble \u00e0 un nuage emport\u00e9 par le vent&nbsp;<br>un moment vague, un moment ind\u00e9cis o\u00f9 les choses semblent se d\u00e9tacher et perdre la force qui les relie entre elles, un moment o\u00f9 les liens sont coup\u00e9s faisant flotter dans l\u2019espace al\u00e9atoire des taches vagabondes de fragments de souvenirs<br>un moment o\u00f9 le temps prend la mati\u00e8re de l\u2019errance, un moment peupl\u00e9 de d\u00e9j\u00e0 vu, de d\u00e9j\u00e0 entendu, de d\u00e9j\u00e0 v\u00e9cu, un moment de d\u00e9j\u00e0 hypoth\u00e9tique baign\u00e9 d\u2019inconscience l\u00e9g\u00e8re et d\u2019impr\u00e9vision impr\u00e9cise<br>un moment o\u00f9 je me souviens vaguement<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong><em>milli\u00e8me temps<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">c\u2019est le moment, le moment pr\u00e9cis, propice, opportun, rare, d\u00e9cisif, d\u00e9licat<br>le moment qu\u2019il ne faut pas laisser passer, le moment qu\u2019il faut saisir et dompter comme un cheval sauvage, le moment qu\u2019il faut apprivoiser pour dessiner l\u2019avenir<br>le moment qu\u2019il faut attendre, le moment qui se fait attendre, le moment d\u2019attendre un autre moment qui viendra peut-\u00eatre, qui viendra une fois ce moment pass\u00e9<br>et puis ce ne sera plus le moment, il sera parti ailleurs dans un pass\u00e9 charg\u00e9 de regrets et on se souviendra de ce moment comme d\u2019une opportunit\u00e9 manqu\u00e9e<br>en attendant un autre moment qui ne viendra peut-\u00eatre jamais<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"09\"><strong>09 |&nbsp;juste avant<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Juste avant le saut du loup, un brouillard incertain. Mer calme, quelques vagues indolentes, un souffle chaud. Que veux-tu de plus\u2009? Le silence des r\u00eaves, l\u2019\u00e9tranget\u00e9 de l\u2019instant, le temps enray\u00e9. L\u2019image dispara\u00eet, je perds le sens, j\u2019en retrouve un autre. La musique de la nuit s\u2019efface, celle du jour retrouve lentement son \u00e9lan. Le corps remonte \u00e0 la surface et se remet \u00e0 respirer, ma pens\u00e9e s\u2019\u00e9veille. Mon reste l\u2019accompagne.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">je cours, m\u00eame pas essouffl\u00e9, je cours pour fuir&nbsp;<br>je suis seul maintenant, je cours seul, je ne sais plus pourquoi je cours<br>je ne sais plus pourquoi je suis seul<br>j\u2019arrive sur une plage, devant la mer, je m\u2019arr\u00eate, je vais \u00eatre rattrap\u00e9 par ce qui me poursuit<br>j\u2019entends du bruit derri\u00e8re moi, des branches craquent, j\u2019attends que le bruit me rejoigne<br>je n\u2019ai pas peur<br>d\u00e9j\u00e0 le ciel change de couleur<br>ma m\u00e8re est \u00e0 mes c\u00f4t\u00e9s, elle m\u2019offre des madeleines qu\u2019elle sort de sa poche<br>mon p\u00e8re fait du bateau sur la mer au loin, il rame<br>d\u00e9j\u00e0 la surface de la mer n\u2019est plus aussi lisse<br>les branches ne craquent plus, j\u2019entends un souffle juste derri\u00e8re moi<br>ma m\u00e8re sourit, elle n\u2019a pas peur non plus<br>d\u00e9j\u00e0 la lumi\u00e8re blanchit<br>je sens le souffle du bruit dans mon cou, un souffle chaud<br>d\u00e9j\u00e0 la silhouette de ma m\u00e8re s\u2019efface et dispara\u00eet, elle sourit en s\u2019effa\u00e7ant<br>d\u00e9j\u00e0 j\u2019ai l\u2019impression que le temps se remet en route<br>je me retourne<br>du noir derri\u00e8re mes paupi\u00e8res, un peu de rouge<br>le vide prend la mati\u00e8re de la lumi\u00e8re<br>j\u2019ai saut\u00e9 le vide entre deux r\u00e9alit\u00e9s, la lumi\u00e8re m\u2019envahit lentement<br>pens\u00e9e en voie de reconnexion<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">le r\u00e9veil n\u2019a pas sonn\u00e9, pas encore<br>j\u2019entends les secondes qui cadencent, j\u2019entends le d\u00e9clic<br>je me r\u00e9veille avant la stridence<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>note lapidaire&nbsp;: Que deviennent les personnages de nos r\u00eaves lorsqu\u2019on se r\u00e9veille\u2009? Savent-ils que je vais dispara\u00eetre d\u2019un moment \u00e0 l\u2019autre, les abandonner \u00e0 leurs actions, leurs discussions, leurs questions sans m\u00eame les pr\u00e9venir\u2009? Que je vais m\u2019effacer devant eux et, bien souvent, les oublier instantan\u00e9ment\u2009? Savent-ils que la partie de moi qui r\u00e9side dans mon inconscient est une pr\u00e9sence volatile\u2009?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"10\"><strong>10 | vents int\u00e9rieurs<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019\u00e9taient de tr\u00e8s grands vents sur ma face solitaire&nbsp;<br>De tr\u00e8s grands vents pour moi emprisonn\u00e9s qui n\u2019avaient pour origine que le fond de mon \u00eatre et pour destin\u00e9e le ciel et sa perte<br>Derri\u00e8re les nuages de mon esprit, derri\u00e8re l\u2019horizon de ma silhouette&nbsp;<br>De tr\u00e8s grands vents qui m\u2019enserraient.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Aller\u2009! o\u00f9 vont les jeux de l\u2019esprit quand la folie souffle \u00e0 travers les failles b\u00e9antes de ma m\u00e9moire inconsistante\u2026<br>Aller\u2009! o\u00f9 vont les oiseaux pris dans le tourbillon, leur chant, leur l\u00e9g\u00e8ret\u00e9, leur apaisement jusqu\u2019\u00e0 leur innocence\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Par l\u00e0, par l\u00e0, oui dans les recoins de ma vie pass\u00e9e et dans ceux aussi de ma vie r\u00eav\u00e9e, si li\u00e9es l\u2019une \u00e0 l\u2019autre qu\u2019aucune couleur ne semble les distinguer\u2026 Cette vie qu\u2019imprime ma m\u00e9moire sans distinction de r\u00e9alit\u00e9s.<br>Je sais que dans les gouffres de mon \u00eatre, la noirceur n\u2019a qu\u2019une pr\u00e9sence quel qu\u2019en soit son av\u00e8nement. Et l\u2019odeur f\u00e9tide rel\u00e8ve du m\u00eame acide pourvu qu\u2019il coule dans mes veines.<br>Et de mon enfance, dans les souvenirs rang\u00e9s sur les \u00e9tag\u00e8res dans ma cave.<br>Et de mes espoirs, dans les soupirs exhal\u00e9s sur les braises dans mon enclave.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Plus loin, plus loin, o\u00f9 sont les r\u00eaves \u00e9chou\u00e9s sur les premiers sommets qu\u2019on distingue encore jeune, quand il suffit de lever la t\u00eate pour tracer le parcours d\u2019une vie simple et sans encombre.<br>Plus loin, plus loin, o\u00f9 sont les utopies insoup\u00e7onn\u00e9es sur les sommets pointant du brouillard et de la vie et de l\u2019amour et de tout ce qui nous d\u00e9chire et nous transforme et nous fait grandir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Et au-del\u00e0, ce paysage depuis toujours grav\u00e9 qui semblait attendre d\u2019\u00eatre d\u00e9couvert, comme un vestige endormi depuis des si\u00e8cles qui serait l\u2019apoth\u00e9ose d\u2019une vie d\u2019explorateur.<br>Et au-del\u00e0, un tableau abstrait de z\u00e9brures aux couleurs incertaines, de taches informes et mouvantes, une succession de levers et de couchers de soleil dans la m\u00eame image psych\u00e9d\u00e9lique.<br>Et au-del\u00e0, et au-del\u00e0 sont les premi\u00e8res grimaces d\u2019un enfant nouveau-n\u00e9 surgi au c\u0153ur d\u2019une tornade. Un enfant enserr\u00e9 dans les bras d\u2019un vent tournoyant<br>Et au-del\u00e0, et au-del\u00e0, qu\u2019est-il rien d\u2019autre que moi-m\u00eame, que n\u2019est-il rien d\u2019autre qu\u2019une trace de moi laiss\u00e9e comme une empreinte dans la terre glaise\u2009?&nbsp;<br>L\u2019homme flou accouche d\u2019une image, il n\u2019est pas certain que ce soit lui mais qui d\u2019autre\u2009? Un reflet maquill\u00e9 des peurs enfouies, une fragrance \u00e9ph\u00e9m\u00e8re et putride, la mort dort dans ses entrailles, un rayon de lune \u2014 pourquoi de lune\u2009? n\u2019y a-t-il pas d\u2019\u00e9toiles dans sa nuit int\u00e9rieure\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Se h\u00e2ter, d\u00e9j\u00e0 l\u2019air m\u2019efface<br>Se h\u00e2ter, de l\u2019int\u00e9rieur je suis en train de dispara\u00eetre<br>Se h\u00e2ter, se h\u00e2ter, le vide grandit il prend toute la place<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Et de rena\u00eetre et de revivre et de ressentir le vent int\u00e9rieur m\u2019enserrer<br>Et la vie me d\u00e9vorer.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"768\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/03\/frederik-merten-yqPY9ttln0U-unsplash-1024x768.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-182656\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/03\/frederik-merten-yqPY9ttln0U-unsplash-1024x768.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/03\/frederik-merten-yqPY9ttln0U-unsplash-420x315.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/03\/frederik-merten-yqPY9ttln0U-unsplash-768x576.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/03\/frederik-merten-yqPY9ttln0U-unsplash-1536x1152.jpg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/03\/frederik-merten-yqPY9ttln0U-unsplash-2048x1536.jpg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">Photo de\u00a0<a href=\"https:\/\/unsplash.com\/fr\/@frederikmerten?utm_content=creditCopyText&amp;utm_medium=referral&amp;utm_source=unsplash\">Frederik Merten<\/a>\u00a0sur\u00a0<a href=\"https:\/\/unsplash.com\/fr\/photos\/graffiti-mural-bleu-et-jaune-yqPY9ttln0U?utm_content=creditCopyText&amp;utm_medium=referral&amp;utm_source=unsplash\">Unsplash<\/a><\/figcaption><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>00 prologue | S 23\u00b031\u201923\u2019\u2019 &#8211; 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