{"id":184647,"date":"2025-04-21T12:10:23","date_gmt":"2025-04-21T10:10:23","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=184647"},"modified":"2025-04-21T12:11:46","modified_gmt":"2025-04-21T10:11:46","slug":"boost-de-00-a-10","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/boost-de-00-a-10\/","title":{"rendered":"#Boost de #00 \u00e0 #10"},"content":{"rendered":"\n<p><a href=\"#00\">00. Au bout<\/a><br><a href=\"#01\">01. Terre<\/a><br><a href=\"#02\">02. Portes<\/a><br><a href=\"#03\">03. Peur<\/a><br><a href=\"#04\">04. Tenir t\u00eate<\/a><br><a href=\"#05\">05. Cri<\/a><br><a href=\"#06\">06. Visage<\/a><br><a href=\"#07\">07. Performations<\/a><br><a href=\"#08\">08. Moments<\/a><br><a href=\"#09\">09. Minute<\/a><br><a href=\"#10\">10. Aller !<\/a><\/p>\n\n\n\n<p id=\"00\"><strong>0. Au bout<\/strong><br>Le bout du m\u00f4le avait le go\u00fbt des promenades rallong\u00e9es, il fallait faire tout le port, ne pas s\u2019arr\u00eater au caf\u00e9&nbsp;; rallong\u00e9es mais finies, au sens de marqu\u00e9es par la finitude, par l\u2019absence de surprise, par un calibrage du parcours connu d\u2019avance. Au bout du m\u00f4le on s\u2019arr\u00eatait, plus ou moins longtemps selon que le soir \u00e9tait avanc\u00e9 \u2013 en \u00e9t\u00e9 il fait nuit tr\u00e8s tard \u2013 que la mar\u00e9e faisait g\u00e9sir sur le flanc les bateaux amarr\u00e9s \u00e0 des cha\u00eenes qui se tra\u00eenaient sur le sable, ou que la mer haute uniformisait le paysage et masquait un peu l\u2019odeur d\u2019iode \u2013 les bleus marines peu \u00e0 peu se faisaient noirs, les verts et les gris aussi, les rochers d\u2019abord, la masse, en face, de la colline de granit o\u00f9 une croix est plant\u00e9e sur un dolmen&nbsp; \u2013 et puis noirs devenaient le ciel \u2013 le balancement des bateaux ne se rep\u00e9rait plus qu\u2019\u00e0 l\u2019oreille \u2013 la mer jamais tout \u00e0 fait, dont la pr\u00e9sence et le bruit vous habitent ; plus ou moins longtemps selon que les pulls de grosse laine, les blousons, coupaient plus ou moins le vent, que la bruine s\u2019en m\u00ealait \u2013 je parle toujours de l\u2019\u00e9t\u00e9. Au bout du m\u00f4le, on faisait demi-tour, c\u2019est une le\u00e7on de vie, nous \u00e9tions libres mais notre libert\u00e9 \u00e9tait born\u00e9e par notre humaine condition, comme nos pas ne pouvaient d\u00e9passer le bord de la digue droite, ses pierres bien align\u00e9es. Au retour, apr\u00e8s le parking en forme de rond-point allong\u00e9 o\u00f9 les remorques man\u0153uvrent pour descendre \u00e0 l\u2019\u00e9cole de voile, nous longions le b\u00e2timent de la SNSM, blanc et arrondi comme la cabine de pilotage, avec son antenne tournante, et puis nous passions sous les taches lumineuses des r\u00e9verb\u00e8res, seule \u00e9tait visible leur lumi\u00e8re ros\u00e2tre, mais on n\u2019avait pas besoin de les voir pour conna\u00eetre le jaune de la maison, le blanc du magasin \u00e0 kabigs et pulls marins, pour savoir quelle distance il faudrait faire encore le long du port avant d\u2019atteindre le caf\u00e9, nous savions la pr\u00e9sence de ces b\u00e2tisses et leur apparence, car on allait aussi au bout du m\u00f4le de jour.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"01\"><strong>1. Terre<br>ST1. La terre colle<\/strong>, la terre adh\u00e8re, la terre est en une seule fois, la terre est herbe, elle est terre et racines, elle est terre elle est temps et tous les cimeti\u00e8res. Le mouvement d\u2019un peuple invisible lui permet de respirer, la terre sous la terre. L\u2019herbe est sans racines, au passage les animaux se nourrissent des fruits de la terre, ils picorent des graines, ils emportent la terre. Les maisons collent \u00e0 la terre. Un tracteur passe au milieu des vignes, la terre s\u2019enfonce, la terre l\u00e8ve sur les bords des l\u00e8vres des labours, au passage elle fait des ruisseaux de terre, qui coulent sur la terre, et le soc fait remonter des morceaux de terre cuite, des monceaux de tessons qui s\u2019empilent \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019un muret de pierres s\u00e8ches. La terre est s\u00e8che, des fissures s\u2019ouvrent et la terre se crevasse. Sous l\u2019orage les crevasses se recroquevillent, la terre se remplit d\u2019elle-m\u00eame, en boue, en ruisseaux maronnasses, la terre se gonfle d\u2019elle-m\u00eame. L\u2019herbe repousse sur le temps.<br><strong>ST2. Terre couleur<\/strong> de terre, brune, qui retournes \u00e0 la poussi\u00e8re, granules entre les doigts et motte dans la main, dans la moiteur du chagrin.<br>Terre, sombre terre de plaine gorg\u00e9e des gras p\u00e2turages, agglutinant mati\u00e8re, dense et gluante, noire terre des lectures d\u2019enfance, gl\u00e8be des livres d\u2019histoire, \u00e0 laquelle s\u2019attachent les sabots des paysans asservis, que le seigneur \u00e0 cheval fait voler sous son galop, projectiles jet\u00e9s \u00e0 la figure des vils.<br>Terre couleur de feu, aper\u00e7ue en passant sur les pistes des saign\u00e9es per\u00e7ant la for\u00eat, sur les images d\u2019autres continents, terre couleur sans odeur, sans toucher, terre-image d\u2019un ailleurs.<br>Terre couleur de craie.<br><strong>ST3. Sous les coups<\/strong> de la pioche, le sol se d\u00e9tache en petits morceaux qui roulent, fines cascades de terre, le long des parois du trou. Le geste pr\u00e9cis de la fouilleuse imprime \u00e0 son corps un mouvement de balance, alliant gr\u00e2ce et puissance. Elle enl\u00e8ve un gant pour ramener derri\u00e8re l\u2019oreille une m\u00e8che \u00e9chapp\u00e9e de son front, haletante apr\u00e8s l\u2019effort. Puis ses cuisses musculeuses et cuivr\u00e9es au soleil, ses bras sortant des manches relev\u00e9es, soul\u00e8vent des pellet\u00e9es de terre qui retombent dans un fracas mou au fond de la brouette, le bruit s\u2019amortissant \u00e0 mesure que la motte se forme. Elle empoigne les brancards, prend de l\u2019\u00e9lan pour monter sur la planche de bois qui traverse la tranch\u00e9e de sondage, avance jusqu\u2019au bord du chantier o\u00f9 un autre arch\u00e9ologue l\u2019aide \u00e0 faire basculer sa charge, qui ajoute une couche au remblai en formation.<br>Du fond des divers trous, des tessons sont extraits en telle quantit\u00e9 qu\u2019il n\u2019est pas question de les compter&nbsp;: on transporte la terre cuite, entass\u00e9e dans de grands seaux noirs, jusqu\u2019\u00e0 la cabane de chantier o\u00f9 l\u2019on proc\u00e8de \u00e0 la pes\u00e9e. Stratigraphie et statistique. Au sol, dans des positions ramass\u00e9es, les fouilleurs poursuivent relev\u00e9s et pr\u00e9l\u00e8vements. \u00c0 la fin du mois, l\u2019int\u00e9rieur de leurs mains sera devenu r\u00e2peux et dur comme de l\u2019argile s\u00e8che.<br><strong>ST4. Mots-terre<\/strong><br>La bauge est un mortier fait de terre m\u00eal\u00e9e de paille<br>Le torchis est une pr\u00e9paration \u00e0 base de terre argileuse, corroy\u00e9e avec de la paille ou du foin.<br>La terre est dite argileuse si l\u2019argile y est en proportion dominante.<br>Le bousillage est un m\u00e9lange de terre d\u00e9tremp\u00e9e et de paille, dans les maisons \u00e0 la campagne.<br>Le hourdis est ce qui remplit le colombage, entre les pans de bois.<br>Le pis\u00e9 est un mortier de terre argileuse m\u00e9lang\u00e9 de cailloux, moul\u00e9 sur place \u00e0 l\u2019aide de banches.<br>Piser est comprimer la terre pour en faire du pis\u00e9.<br>La bourbe est la terre qui embourbe&nbsp;; de m\u00eame le bourbier, lieu empli de bourbe.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"02\"><strong>2. Portes<br><\/strong>La porte de l\u2019enfance est plate et la clef passe au-dessus de la t\u00eate pour faire na\u00eetre une fente o\u00f9 appara\u00eet l\u2019entr\u00e9e et ses deux autres portes et quand on s\u2019y glisse le couloir des chambres. Si la minuterie saute la porte est dans le noir elle s\u2019ouvre sur un int\u00e9rieur \u00e0 moquette m\u00eame dans la salle de bains. Les deux montants m\u00e9talliques se r\u00e9tractent dans les parois attention aux doigts j\u2019appuie sur le bouton un jour je monterai seule chez mon amie du quatri\u00e8me. Haute plus que maison immense deux vantaux d\u00e9j\u00e0 ouverts puis verre paroi pouss\u00e9e dedans de chaque c\u00f4t\u00e9 immenses escaliers le Louvre. Une porte \u00e9paisse et sans aucun d\u00e9cor munie d\u2019une poign\u00e9e fixe et d\u2019une serrure en \u00e9toile faisant un bruit de roulis puis un claquement sec \u00e0 la fin du tour de clef ouvre sur un appartement rempli de livres de cris d\u2019enfants et de non-dits. \u00c0 Beaubourg pas de porte que des tuyaux un espace comme on imagine une usine d\u2019art. Les portes se succ\u00e8dent plates ou moulur\u00e9es et donnent toujours sur des entr\u00e9es parquet\u00e9es ou moquett\u00e9es ou carrel\u00e9es ou rev\u00eatues de dalles de linol\u00e9um puis seulement une fois pass\u00e9e l\u2019entr\u00e9e on est dans l\u2019appartement dont les fen\u00eatres s\u2019empilent \u00e0 d\u2019autres fen\u00eatres et dont la vue varie et l\u2019\u00e9tage aussi. Sous un clocheton les portes de bois en bossage scellent l\u2019ancienne entr\u00e9e de l\u2019Acad\u00e9mie o\u00f9 l\u2019on acc\u00e8de par le c\u00f4t\u00e9 par une porte vitr\u00e9e un guichet un escalier le regard en haut saisi par des grappes d\u2019anges dor\u00e9s des rouges des bleus des manteaux en ciel \u00e9toil\u00e9. J\u2019\u00e9crirai vestibule mais le mot entendu r\u00e9p\u00e9t\u00e9 \u00e9tait toujours entr\u00e9e. Volet en bois puis porte perc\u00e9e d\u2019une vitre en verre d\u00e9poli jaune puis vestibule avec sur la droite secr\u00e9taire \u00e9troit sur la gauche porte de la cuisine et horloge comtoise sur la droite double porte du salon sur la gauche porte du couloir et en face deux portes pour les toilettes et pour la cave. Pas de porte apr\u00e8s l\u2019heure o\u00f9 est relev\u00e9 le rideau m\u00e9tallique \u00e0 mailles mais une b\u00e9ance entre les commerces du centre Bourse le seuil est marqu\u00e9 par la limite entre linol\u00e9um gris et rev\u00eatement imprim\u00e9 on marche sur le plan au sol de tout Marseille. Les planches arrondies de la porte en vrai bois grincent sous la pouss\u00e9e appuy\u00e9e qu\u2019il faut un peu forcer avant d\u2019enlever les bottes ou les sabots au bout du couloir couleur terre cuite au pied de l\u2019escalier qui monte en arrondi jusqu\u2019\u00e0 la porte vitr\u00e9e derri\u00e8re laquelle la chaleur d\u2019une vieille amiti\u00e9 rayonne en toute saison et dans chaque pi\u00e8ce autour de la table longue dans le patio devant la chemin\u00e9e dans les chambres ou les d\u00e9croch\u00e9s de cette maison biscornue. La porte de l\u2019Had\u00e8s un d\u00e9mon bleu l\u2019ouvre avec son maillet sur la paroi du fond d\u2019une tombe vid\u00e9e \u00e0 Tarquinia. Alu et double vitrage teint\u00e9 ont remplac\u00e9 la vieille porte mais la maison tourne toujours autour du poteau de bois sombre \u00e0 base bien carr\u00e9e dont la pr\u00e9sence quoique d\u00e9sax\u00e9e constitue le centre de la pi\u00e8ce \u00e0 vivre et qui soutient l\u2019escalier et la mezzanine d\u2019o\u00f9 l\u2019on continuera de voir la mer.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"03\"><strong>3. Peur<br><\/strong>Elle une peur l\u2019habite grossi\u00e8re et primordiale de satyres de doigts qui \u00e9cartent de chairs p\u00e9n\u00e9tr\u00e9es de chairs p\u00e9n\u00e9trantes de caresses forc\u00e9es de bouches d\u00e9gueulasses. D\u00e9chire elles toutes cette peur silence hurlant dedans quatre murs ou poignard entre les feuilles d\u00e9goulinantes de lune ou rai de lumi\u00e8re sous la porte qui s\u2019ouvre atroce fente ou sid\u00e9ration coinc\u00e9e dans l\u2019absence de choix.<\/p>\n\n\n\n<p>Une vague atteint le ciel et retombe dans un fracas qu\u2019elle n\u2019aura pas le temps d\u2019entendre, submerg\u00e9e par la panique elle se dresse tremp\u00e9e de sueur collante, la vague est r\u00e9currente, la peur monte quand le monde se tait, les oiseaux, ses oreilles bourdonnent bien qu\u2019aucun nuage n\u2019annonce l\u2019orage, la plonge dans la terreur au beau milieu du sommeil, rien o\u00f9 s\u2019accrocher, et le temps s\u2019arr\u00eate. Ils pr\u00e9tendent que dans la r\u00e9alit\u00e9 la vague ne laisse m\u00eame pas le temps de r\u00e9aliser. Qui est l\u00e0 pour raconter&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Elle n\u2019a jamais eu peur de la guerre, cette chose lointaine dans l\u2019espace ou dans le temps, du sang en couleur ou en noir et blanc, des chevaux mont\u00e9s par des hommes de fer, des ba\u00efonnettes aux fusils, des canons pivotant sur une tourelle, du bruit des bottes, du pain qui manque, des rats d\u00e9busqu\u00e9s dans les \u00e9gouts pour \u00eatre \u00e9corch\u00e9s faute de lapins, de l\u2019ins\u00e9curit\u00e9 seconde apr\u00e8s seconde, le ventre qui se tord, des pointes de fl\u00e8ches en silex, des sir\u00e8nes d\u2019alarme, des \u00e9p\u00e9es tremp\u00e9es. Les monuments aux morts rythment le paysage de la plaine, de paisibles patelins en places de la mairie, pas plus atroces ni plus r\u00e9els que l\u2019homme tortur\u00e9 clou\u00e9 sur les calvaires aux carrefours des champs, sans aucun rapport avec son exp\u00e9rience, car la m\u00e9moire des grands-m\u00e8res et les r\u00e9cits des reporters s\u2019inscrivent ailleurs que dans la peur, jamais jusqu\u2019\u00e0 ce que cet impens\u00e9 de sa vie manifeste son existence par une ombre qui s\u2019allonge, une basse continue, et la bombe atomique, elle a peur maintenant de la bombe atomique.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"04\"><strong>4. Tenir t\u00eate<\/strong> au m\u00e9pris \u2013 savoir ce que l\u2019on vaut \u2013 garder la t\u00eate haute sans se prendre la t\u00eate avec les faces d\u00e9form\u00e9es par l\u2019hypocrisie \u2013 les bouches suintant de m\u00e9chancet\u00e9 qui s\u2019efforcent de former de fausses politesses \u2013 les regards qui tombent de tout leur poids \u2013 ass\u00e9nant une certitude sup\u00e9rieure \u2013 m\u00eame si la personne est de petite taille \u2013 qui montrent bien qu\u2019ils p\u00e8sent \u2013 que s\u2019ils se posent c\u2019est qu\u2019ils le daignent \u2013 m\u00e9pris \u2013 tenir t\u00eate au d\u00e9dain \u2013 \u00e0 la position \u2013 garder la t\u00eate haute face \u00e0 la relativit\u00e9 de la place dans la soci\u00e9t\u00e9 \u2013 entretenir la relation \u2013 tenir \u00e0 l\u2019humanit\u00e9 \u2013 se d\u00e9prendre du pr\u00e9jug\u00e9 \u2013 appartenir \u00e0 l\u2019humanit\u00e9 \u2013 apprendre \u00e0 bien juger \u2013 sans condamner d\u2019avance \u00e0 la contemption du haut de l\u2019estrade sociale \u2013 l\u2019\u00e9chelle \u2013 le colima\u00e7on \u2013 l\u2019escabeau \u2013 les doubles vol\u00e9es \u2013 les perchoirs \u2013 les perrons \u2013 regarder en face les actes et les gestes \u2013 ce qu\u2019on tient dans ses mains \u2013 ce que vaut un homme \u2013 d\u2019humain \u00e0 humain m\u00eame si femme \u2013 d\u2019homme \u00e0 homme m\u00eame si femme de m\u00e9nage \u2013 de personne \u00e0 personne m\u00eame si personnel vacataire \u2013 ne pas se m\u00e9prendre \u2013 apprendre \u00e0 reconna\u00eetre ce que vaut autrui \u2013 tenir t\u00eate au m\u00e9pris appris.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"05\"><strong>5. Comme quand c\u2019\u00e9tait bien <\/strong>et qu\u2019elle \u00e9tait petite et le cri n\u2019avait pas pris possession de sa vie pourtant d\u00e9j\u00e0 petite le cri se pr\u00e9parait d\u00e9j\u00e0 il se lotissait se pelotonnait au creux du petit ventre d\u00e9j\u00e0 il se blottissait et \u00e7a grattait comme les couvertures au crochet de carr\u00e9s multicolores cousus les uns aux autres elle ne se souvient pas d\u2019une vie avant le cri m\u00eame si c\u2019\u00e9tait bien et que la cro\u00fbte molle du pain au lait c\u00e9dait sous la pression de la tablette chocolat\u00e9e que l\u2019on y enfon\u00e7ait. Elle s\u2019exprime en cri rentr\u00e9 et silencieux, cri vers l\u2019int\u00e9rieur dirig\u00e9 dig\u00e9r\u00e9 en puits de d\u00e9tresse elle ne crie pas elle tait elle rentre elle est cri.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle fait crier la terre, elle et tous les siens. \u00c0 elle son cri n\u2019est que plainte, une lamentable lamentation sur son impuissance suppos\u00e9e, avec tous les siens. Dans leur imaginaire, la blessure noire de la terre, la saign\u00e9e profonde de fer et de charbon n\u2019est plus r\u00e9alit\u00e9, est d\u00e9pass\u00e9e car elle suppose, elle et tous les siens, qu\u2019elle a pass\u00e9 le seuil de l\u2019immat\u00e9rialit\u00e9. La terre ne se plaint pas, la terre \u00e9corch\u00e9e crie.<\/p>\n\n\n\n<p>Mac\u00e8re mon cri en mare int\u00e9rieure, les pens\u00e9es sont des grumeaux, les heures suppl\u00e9mentaires s\u00e9dimentent, le surplus de la vie tourbillonne et la voix dedans baragouine, un filet d\u2019air ne passerait pas, une veine d\u2019eau s\u2019engorge dans le trop plein plus l\u2019accumulation, ni voix ni souffle ni pens\u00e9e ne passent, je voudrais crier je murmure.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"06\"><strong>6. Visages<\/strong><br>L\u2019expression sur visage c\u2019est visage plus question c\u2019est face plus envie c\u2019est visage plus pression, \u00e9motion, d\u00e9gout et d\u00e9rision \u2013 c\u2019est tout tension<br>L\u2019impression c\u2019est du dehors qu\u2019agit sur visage pour faire expression<br>Exemple ces yeux qui avancent en avant du visage pour suivre ce qui se passe et le menton lui-m\u00eame se tend vers \u00e9v\u00e9nement<br>Ou ces traits qui s\u2019affaissent des bajoues avant l\u2019heure ces l\u00e8vres qui se mouillent ces membranes qui tremblent<br>Exemple ces canines qui retrouss\u00e9es les l\u00e8vres se l\u00e8vent canines contre lesquelles du fond du palais butte \u00e0 plat le souffle monosyllabique d\u2019une interjection de gorge<\/p>\n\n\n\n<p id=\"07\"><strong>7. Performations<\/strong><br>Tu toucheras du bois parce que la racine des choses et le pilier du monde passent par le tronc de l\u2019arbre \u2013 tu es de ce bois dans ton entourage d\u2019artifice \u2013 ta main \u00e0 ta t\u00eate port\u00e9e tu prononceras les mots de toujours \u2013 sans jamais en changer \u2013 et ta t\u00eate touch\u00e9s les doigts rel\u00e2ch\u00e9s le soupir pouss\u00e9 le bras en arrondi descendra apais\u00e9.<br>Tu mettras des cache-prise dans chacune des prises pour contenir l\u2019\u00e9nergie derri\u00e8re le pare-feu de techniques anciennes pour ne pas \u00eatre en prise avec les forces d\u00e9cha\u00een\u00e9es des apprentis sorciers.<br>Tu verras un chat noir par deux fois tu croiras que l\u2019ordre de l\u2019univers ne tourne qu\u2019autour de toi \u2013 si seulement il suffisait de comprendre les signes \u2013 la simplicit\u00e9 serait apparente \u2013 tout se r\u00e9soudrait par le charme d\u2019un rite \u2013 d\u2019une parole performative.<br>Tu tourneras le pain dans le bon sens.<br>Tu grimperas aux \u00e9chelles \u00e0 l\u2019envers et tu verras les anges t\u2019ignorer de tr\u00e8s haut, la forme des nuages change la face du temps.<br>Tu parleras tr\u00e8s vite au creux d\u2019un coquillage.<br>Un galet lanc\u00e9 dans le roulis des vagues tu crieras ton nom vrai \u2013 inaudible aux humains et que la mer emporte \u2013 ce n\u2019est pas le nom que d\u2019autres t\u2019ont donn\u00e9 \u2013 que la mer rapporte.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"08\"><strong>8.<\/strong><br><strong>Des moments feu<br><\/strong>Un flambant que seul pourrait \u00e9craser le son sec des coups, moment d\u2019alarme sur la cr\u00eate de l\u2019instant.<br>Un moment immobile aval\u00e9 de lumi\u00e8re.<br>Hoquetant dans les larmes du souvenir, un moment de rire.<br>Un moment qui se d\u00e9gonfle. Presque soudain tout le temps dispara\u00eet. Le moment est fig\u00e9 tout le temps doit recommencer.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Moments d\u2019\u00e9cart<br><\/strong>Des moments croisements aussi moments fronti\u00e8res, moments embu\u00e9s, jamais la larme n\u2019atteint le sol.<br>Bascule-massacre, moment versant quand le temps miaule.<br>Moments de gravit\u00e9 o\u00f9 la chute prend la dimension d\u2019une apesanteur.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Derniers moments<\/strong><br>Blocs de moments piq\u00fbres \u2013 chacun son tour.<br>Moments longs, long\u00e9s, rallong\u00e9s, qui voudraient se renrouler pour \u00eatre dans l\u2019avant du moment, ne pas passer \u00e0 c\u00f4t\u00e9.<br>Moments bleus au ventre.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"09\"><strong>9. Tournant<br><\/strong>Elle faisait, \u00e0 pas arrondis, le tour de la statue. Comme tout le monde, elle lui avait jet\u00e9 un coup d\u2019\u0153il de face. Elle atteignit le c\u00f4t\u00e9 apr\u00e8s plusieurs pas, traversant des voix \u00e9trang\u00e8res, des mots m\u00e2chonn\u00e9s dont lui parvenaient des syllabes gluantes. C\u2019\u00e9tait un grand monument autour duquel on marchait lentement. Un bourdonnement s\u2019\u00e9chappait d\u2019un buisson. Dans l\u2019enchev\u00eatrement des feuilles dures, de leur vert touffu, l\u2019abeille restait prisonni\u00e8re \u00e0 la vue, ou le bourdon. De dos le groupe de bronze pr\u00e9sentait des formes obtuses, des masses, des aplats pench\u00e9s vers un faux sommet. Son souffle se fit court, on marchait derri\u00e8re elle, elle se demandait si on la rattraperait. Vers son front qui continuait d\u2019avancer, un arbre penchait ses branches aux feuilles dentel\u00e9es, ses petites fleurs en bouquets, avec cinq p\u00e9tales blancs et une explosion d\u2019\u00e9tamines. Un parent \u00e9mit un cri bref, un enfant poussa une trille. Son pas h\u00e9sitait \u00e0 ralentir, elle gardait sa main bien serr\u00e9e autour de la bandouli\u00e8re, pour lui interdire de se tendre en arri\u00e8re. Sur l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, la statue redoublait d\u2019agressivit\u00e9. Ses fusils pointaient vers la gloire et la mort, c\u2019\u00e9tait un discours, des paroles abstraites, qui l\u2019indiff\u00e9raient. Chacune des cellules de son corps \u00e9tait prise du m\u00eame tremblement qu\u2019aurait l\u2019aile d\u2019un insecte en vol, ou un p\u00e9tale au vent. Dans ce qui venait la fr\u00f4ler, elle essayait de deviner quel destin se d\u00e9terminait.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"10\"><strong>10. Aller&nbsp;! Aller&nbsp;!<\/strong> le long de la bande immobile du fleuve \u2013 sous la surface des eaux les remous se cachent pour mieux happer le temps.<br>Aller&nbsp;! sur le chemin de halage o\u00f9 les cordes de chanvre se tendent \u00e0 en claquer, scient le dos des esclaves, \u00e9corchent les mains, depuis le temps le fleuve a \u00e9t\u00e9 emmur\u00e9, aller le long d\u2019un fleuve comme puni de bouger \u2013 il divaguera en grand retour de lame \u2013 frappant depuis le fond les fourneaux, le b\u00e9ton\u2026<br>Plus loin le paysage est trompeur autrement, les \u00e9tages de roche masquent courbes et niveaux sous la douceur des bl\u00e9s, le velours des sous-bois, les tra\u00een\u00e9es dans le ciel comme un temps qui s\u2019\u00e9tire\u2026<br>Plus loin se dissimulent les sources sous la mousse et les foug\u00e8res, dont on chuchote \u00e0 chaque rond-point les secrets\u2026<br>Et au-del\u00e0, et au-del\u00e0, un autre fleuve se d\u00e9forme, ses bras morts rel\u00e2chent leur emprise sur les collines o\u00f9 s\u2019entassent les ossements, ses spires ont entam\u00e9 leur mouvement bien avant que naqu\u00eet la chair qui jadis ench\u00e2ssa ces squelettes \u2013 sa geste lente se d\u00e9roule de plateaux calcaires en p\u00e2turages gras.<br>Se h\u00e2ter&nbsp;! approcher en tremblant sa bouche de l\u2019onde, recracher les morceaux de plastique et les taux de mercure, prendre l\u2019eau \u00e0 pleines mains et ne pas fuir les panaches violets, se h\u00e2ter contre les vents, d\u00e9chir\u00e9s, les vents de l\u2019emportement et de la fin du temps \u2013 s\u2019il existait une prise \u00e0 ce ventilateur g\u00e9ant \u2013 qu\u2019on pourrait arracher\u2026<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>0. Le bout du m\u00f4le avait le go\u00fbt des promenades rallong\u00e9es.<br \/>\n1. La terre colle, la terre adh\u00e8re<br \/>\n2. La porte de l&rsquo;enfance est plate et la clef<br \/>\netc. <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/boost-de-00-a-10\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#Boost de #00 \u00e0 #10<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":370,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[7303,7317,7342,7351,7363,7369,7386,7390,7395,7404,7410,7302,1],"tags":[],"class_list":["post-184647","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-boost-01-bailly-bout-du-monde","category-boost-01-tarkos-la-terre","category-boost-02-beckett-portes","category-boost-03-jeanney-la-peur-en-lautre","category-boost-04-paul-valet-tenir-tete-a","category-boost-05-artaud-le-cri","category-boost-06-michaux-visages","category-boost-07-virginie-poitrasson-conjurations","category-boost-08-michaux-moments","category-boost-09-kafka-une-minute","category-10-saint-john-perse-aller","category-boost","category-atelier"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/184647","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/370"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=184647"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/184647\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":184652,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/184647\/revisions\/184652"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=184647"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=184647"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=184647"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}