{"id":184673,"date":"2025-04-23T15:12:09","date_gmt":"2025-04-23T13:12:09","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=184673"},"modified":"2025-04-23T15:12:10","modified_gmt":"2025-04-23T13:12:10","slug":"boost-06-ravages-michaux","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/boost-06-ravages-michaux\/","title":{"rendered":"#boost #06 | Ravag\u00e9s | Michaux"},"content":{"rendered":"\n<p>\u00c0 l\u2019int\u00e9rieur, les visages s\u2019entassent. Ils ne demandent pas la permission pour appara\u00eetre, ils surgissent dans les angles morts de la conscience. Les visages pr\u00e9cipit\u00e9s les uns dans les autres sans membrane s\u00e9paratrice se confondent dans leur chair m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p>La nuit les fait remonter du fond, l\u00e0 o\u00f9 s\u00e9journe ce qui n\u2019a jamais eu de nom. Ils \u00e9mergent par strates concentriques, d\u00e9form\u00e9s par la pression de la m\u00e9moire ou de l\u2019imagination. Comment savoir\u2009? Les contours se brouillent, c\u00e8dent, s\u2019engloutissent mutuellement.<\/p>\n\n\n\n<p>Un \u0153il absorbe une bouche qui elle-m\u00eame dig\u00e8re un front. Les proportions n\u2019ob\u00e9issent plus qu\u2019\u00e0 la loi de l\u2019urgence int\u00e9rieure. Le grand avale le petit qui lui-m\u00eame contient l\u2019immense. Taxonomie impossible de ces visages qui n\u2019existent probablement pas hors de nous.<\/p>\n\n\n\n<p>Et puis ce visage particulier grandit, s\u2019approche jusqu\u2019\u00e0 l\u2019insupportable. Son orbite vide occupe tout le champ de vision. Il vient, il s\u2019avance dans une lenteur terrible, inexorable. La distance s\u2019abolit. Nous sommes la proie, lui, le pr\u00e9dateur. Ou l\u2019inverse. Impossible de savoir qui d\u00e9vore qui dans cette proximit\u00e9 vertigineuse.<\/p>\n\n\n\n<p>La langue cherche \u00e0 le saisir, mais les mots glissent sur sa peau comme l\u2019eau sur la roche. Faudrait-il des couleurs\u2009? Le rouge pour ce qui pulse, le noir pour les trous, le blanc livide pour ce qui n\u2019a jamais vu la lumi\u00e8re\u2009? Mais comment peindre avec des mots ce qui refuse la description, ce qui existe uniquement dans l\u2019intensit\u00e9 d\u2019une pr\u00e9sence\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p>Ces visages ne sont pas des masques. Ils sont l\u2019autre en ce qu\u2019il a de plus nu, de plus vuln\u00e9rable, l\u2019autre enti\u00e8rement d\u00e9fini par ses terreurs. La peur n\u2019est plus un sentiment, elle est substance, chair, ossature. Visageurs, visagab\u00eemes comme des mots-valises, de la peur et de l\u2019ab\u00eeme.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans la foule int\u00e9rieure, ils se multiplient, se superposent. Certains restent fixes, d\u2019autres tremblent comme des flammes. Ils ne racontent rien. Ils sont pr\u00e9sences pures, imp\u00e9rieuses, qui exigent d\u2019\u00eatre regard\u00e9es en face.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous portons ces ravag\u00e9s en nous. Ces visages ont travers\u00e9 quelque chose d\u2019aussi grave que la mort, quelque chose dont ils sont revenus d\u00e9faits, tordus, d\u00e9sarticul\u00e9s. T\u00eates qui savent la nuit profonde, l\u2019innommable sur lequel l\u2019existence chancelle.<\/p>\n\n\n\n<p>Et parfois, sans pr\u00e9venir, l\u2019un d\u2019eux monte \u00e0 la surface, occupe tout l\u2019espace int\u00e9rieur. Il bouche l\u2019horizon de la pens\u00e9e. Il n\u2019y a plus que lui, sa pr\u00e9sence monstrueuse, sa proximit\u00e9 suffocante. Sans traits distincts, ou tous les traits confondus comme aspir\u00e9s par un tourbillon central. Il avance, implacable, charg\u00e9 d\u2019une force qui d\u00e9passe l\u2019entendement.<\/p>\n\n\n\n<p>La langue alors doit s\u2019arracher \u00e0 elle-m\u00eame, se tordre, se d\u00e9faire de la grammaire apprise, de la syntaxe de surface. Elle doit devenir ce qu\u2019elle dit, elle devient visage elle-m\u00eame, visage ravag\u00e9, visage qui se d\u00e9fait en disant les autres faces.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous sommes tous des ravag\u00e9s. Porteurs de ces galeries int\u00e9rieures o\u00f9 des pr\u00e9sences sans nom nous fixent, nous appellent, nous avalent parfois. La fronti\u00e8re entre le dedans et le dehors s\u2019effondre quand ils surgissent. Le cri devient la seule issue possible, le cri n\u2019est plus l\u2019expression de la peur, mais c\u2019est la peur elle-m\u00eame devenue son.<\/p>\n\n\n\n<p>Et cette voix qui monte, cette prof\u00e9ration n\u00e9cessaire, n\u2019est-ce pas elle qui tente, dans son urgence m\u00eame, de donner corps \u00e0 l\u2019impossible\u2009? De faire tenir debout, par les mots, ce qui n\u2019a ni structure ni consistance hormis l\u2019intensit\u00e9 pure de la pr\u00e9sence\u2009?<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c0 l\u2019int\u00e9rieur, les visages s\u2019entassent. Ils ne demandent pas la permission pour appara\u00eetre, ils surgissent dans les angles morts de la conscience. Les visages pr\u00e9cipit\u00e9s les uns dans les autres sans membrane s\u00e9paratrice se confondent dans leur chair m\u00eame. La nuit les fait remonter du fond, l\u00e0 o\u00f9 s\u00e9journe ce qui n\u2019a jamais eu de nom. 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