{"id":185175,"date":"2025-05-03T01:20:30","date_gmt":"2025-05-02T23:20:30","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=185175"},"modified":"2025-05-03T01:20:30","modified_gmt":"2025-05-02T23:20:30","slug":"boost-11-la-penombre-et-le-vide","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/boost-11-la-penombre-et-le-vide\/","title":{"rendered":"boost #11 | la p\u00e9nombre et le vide"},"content":{"rendered":"\n<p>Nous \u00e9tions perdus dans la ville d\u00e9truite, il ne restait devant nous que carcasses d\u2019immeubles, escaliers sans marche, appartements \u00e9ventr\u00e9s ; les c\u00e2bles et les fils \u00e9lectriques pendaient dans le vide en se balan\u00e7ant. Nous ne savions pas o\u00f9 nous allions, nous ne savions pas ce que nous cherchions, aucune id\u00e9e de ce que nous faisions l\u00e0. Le soir descendait, effa\u00e7ait peu \u00e0 peu les formes des murs calcin\u00e9s, des fen\u00eatres aux vitres bris\u00e9es, les ombres de nos corps dans l&rsquo;obscurit\u00e9. Nous marchions \u00e0 travers cette ville aux contours impr\u00e9cis. Nous avons emprunt\u00e9 un couloir effondr\u00e9 dans un ancien immeuble, une rampe qui s\u2019\u00e9levait instable au milieu des gravats, une pente bord\u00e9e d\u2019appartements ouverts sur le ciel, leurs toits arrach\u00e9s par des tirs d\u2019obus. Alors, surgissant d\u2019un pli cach\u00e9 d&rsquo;une fa\u00e7ade \u00e9ventr\u00e9e, dans cette br\u00e8che, un autre quartier est apparu. C\u2019\u00e9tait une ville en contrebas, encore fumante, les ruines d&rsquo;une ville, effondr\u00e9e sur elle-m\u00eame. Le crat\u00e8re d&rsquo;une ville. Il y avait des fa\u00e7ades entaill\u00e9es par les explosions des grenades, des parois cribl\u00e9es de tirs d\u2019armes automatiques, des trous b\u00e9ants, des rideaux d\u00e9chir\u00e9s qui tremblaient dans le vent. Ce quartier s\u2019\u00e9tendait en strates sans fin, dans un m\u00e9lange de gravats et de poussi\u00e8re. C\u2019\u00e9tait une cit\u00e9 spectrale, accroch\u00e9e au vide, tremblante, enfum\u00e9e. Une rumeur lointaine nous parvenait, \u00e9touff\u00e9e, couverte par les \u00e9chos de bombardements anciens. Elle nous enveloppait comme un linceul, nous pouvions la sentir se d\u00e9poser sur nous, dans le creux de la clavicule, dans l\u2019arri\u00e8re de la gorge. Un chant lointain, une plainte, une vieille pri\u00e8re. C\u2019est l\u00e0 que l\u2019on a compris qu\u2019il fallait traverser\u00a0 ; impossible de revenir en arri\u00e8re, de rebrousser chemin, il fallait se jeter \u00e0 corps perdu dans les d\u00e9combres, il n\u2019y avait pas d\u2019autre passage pour rejoindre la ville suivante, esp\u00e9rer trouver l\u00e0-bas l&rsquo;espoir de rescap\u00e9s, d&rsquo;endroits \u00e0 l&rsquo;abri, mais nos corps refusaient de bouger, tout mouvement nous \u00e9tait impossible, le souffle coup\u00e9, nos corps \u00e9taient crisp\u00e9s par la terreur et la fatigue. La sid\u00e9ration de la surprise. Nous n\u2019avions pas peur de tomber, c\u2019\u00e9tait une peur plus ancienne, plus confuse et sourde, elle nous serrait comme un \u00e9tau invisible, et nous sommes rest\u00e9s l\u00e0, face \u00e0 cette \u00e9ch\u00e9ance, dans l\u2019attente d&rsquo;une d\u00e9cision. Nous \u00e9tions devenus transparents. Nous avons cri\u00e9, autant que nous le pouvions, mais nos voix se perdaient dans l\u2019immensit\u00e9 du chaos. Leurs \u00e9chos nous terrifiaient plus encore. L&rsquo;infini est une prison dont on ne peut pas s&rsquo;\u00e9chapper. Jamais. Plus rien ne nous reliait \u00e0 l\u2019autre rive, nous ne pouvions pas la rejoindre. Alors nous avons tourn\u00e9, contourn\u00e9, cherch\u00e9 un nouveau passage, une br\u00e8che dans les murs \u00e9ventr\u00e9s. Mais nous \u00e9tions perdus encore. Plus nous cherchions une issue, plus il devenait \u00e9vident qu\u2019il n\u2019y en avait pas, qu\u2019il n\u2019y en avait jamais eu, que cette travers\u00e9e n\u2019\u00e9tait qu\u2019une fa\u00e7on de gagner du temps. Nous \u00e9tions renvoy\u00e9s sans cesse aux m\u00eames couloirs sombres, aux m\u00eames \u00e9tages d\u00e9truits, aux m\u00eames escaliers suspendus dans le vide. Une fois, nous avons cru entrevoir une issue, ou voulu la reconna\u00eetre. Alors nous l\u2019avons suivie, cette fois bien d\u00e9cid\u00e9s \u00e0 sauter, \u00e0 passer co\u00fbte que co\u00fbte, malgr\u00e9 le danger ; la peur pouvait bien nous abandonner un court instant. Lorsque nous sommes parvenus \u00e0 la derni\u00e8re ouverture, en haut d&rsquo;un escalier de guingois, aux marches incertaines, il n\u2019y avait plus rien devant nous, plus rien du tout, m\u00eame la lueur sous la poussi\u00e8re avait disparu. Nous affrontions d\u00e9sormais la p\u00e9nombre et le vide, comme si la nuit avait dissous la ville. Ce n\u2019\u00e9tait plus qu\u2019un souvenir, un mirage, vibrant \u00e0 peine dans un halo noirci. Une ville morte, un monde effac\u00e9. Et nous restions l\u00e0, interdits, au milieu des d\u00e9bris.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Nous \u00e9tions perdus dans la ville d\u00e9truite, il ne restait devant nous que carcasses d\u2019immeubles, escaliers sans marche, appartements \u00e9ventr\u00e9s ; les c\u00e2bles et les fils \u00e9lectriques pendaient dans le vide en se balan\u00e7ant. Nous ne savions pas o\u00f9 nous allions, nous ne savions pas ce que nous cherchions, aucune id\u00e9e de ce que nous faisions l\u00e0. 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