{"id":185385,"date":"2025-05-08T00:40:53","date_gmt":"2025-05-07T22:40:53","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=185385"},"modified":"2025-05-08T00:40:54","modified_gmt":"2025-05-07T22:40:54","slug":"boost-11bis-jusqua-leffacement","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/boost-11bis-jusqua-leffacement\/","title":{"rendered":"#Boost #11bis | Jusqu\u2019\u00e0 l\u2019effacement"},"content":{"rendered":"\n<p>Nous avons ferm\u00e9 les yeux. Juste un instant. Pour esp\u00e9rer, pour ne plus voir. C&rsquo;est l\u00e0 que le r\u00eave s&rsquo;est d\u00e9pli\u00e9 en nous. C\u2019\u00e9tait un espace sans bords, sans murs. Un lieu tapi dans l\u2019interstice. Le d\u00e9clenchement secret entre deux pens\u00e9es, deux alternatives, dans une ville qu\u2019on croyait conna\u00eetre. Ce n\u2019\u00e9tait pas l\u2019espace qui se dilatait, mais le lien entre les choses qui se rel\u00e2chait. Ce fil invisible qui assemble un geste \u00e0 un autre, une voix \u00e0 un souvenir, une douleur \u00e0 un mouvement. Il tressaillait l\u00e0, sous la peau, entre deux pulsations, dans le silence qui suit une phrase inachev\u00e9e. Et soudain, ce fil s\u2019est rompu. On restait l\u00e0, sans attaches. Tout s\u2019est vid\u00e9 d\u2019un coup autour de nous, plus de ciel, plus de sol, plus de gravats ni de ruines. Rien. Un voile sans lumi\u00e8re. Un voile blanc dense, \u00e9touffant. J\u2019ai cru flotter au d\u00e9but. Mais non, mon corps \u00e9tait l\u00e0, absent, aspir\u00e9 par cette mati\u00e8re instable. Il n\u2019y avait pas d\u2019air. Tout \u00e9tait blanc et sec. Un blanc de sable et de poussi\u00e8re. Et dans ce blanc, une ligne apparaissait malgr\u00e9 tout. Un fil tendu sans bord ni limite. Je marchais, sans m&rsquo;arr\u00eater. Et plus j\u2019avan\u00e7ais, plus l&rsquo;horizon reculait. Il s\u2019\u00e9loignait en m\u00eame temps que moi. J\u2019ai cri\u00e9. Aucune r\u00e9ponse. Pas d\u2019\u00e9cho. Alors j\u2019ai compris ce qui se passait. J\u2019\u00e9tais d\u00e9j\u00e0 pass\u00e9 par l\u00e0 plusieurs fois. J&rsquo;\u00e9tais revenu sur mes propres traces. Dans ce paysage ferm\u00e9, sans horizon. Pris au pi\u00e8ge. L\u2019espace lui-m\u00eame fig\u00e9 sous l&rsquo;\u00e9pais voile de poussi\u00e8re. Un temps \u00e9paissi qui ne s\u2019\u00e9coulait plus. Dans une torpeur \u00e9touffante. Il n\u2019y avait pas de murs. Aucune serrure. Rien \u00e0 forcer. Un espace o\u00f9 rien ne s\u2019opposait, o\u00f9 rien ne c\u00e9dait, o\u00f9 rien ne r\u00e9pondait. C\u2019\u00e9tait l\u2019absence de fin qui faisait obstacle. L\u2019absence de portes, de murs, de cha\u00eenes. On ne s\u2019\u00e9vade pas de ce qui n&rsquo;est pas ferm\u00e9. Chaque ruelle, chaque porche, chaque escalier n\u2019\u00e9tait qu\u2019un prolongement instable. Nous marchions, mais nos pas n\u2019\u00e9taient que des r\u00e9pliques aux soubresauts du sol. La ville choisissait nos directions, favorisait nos raccourcis. Elle ma\u00eetrisait nos h\u00e9sitations, orientait le moindre de nos regards. Parfois, un mur s\u2019ouvrait l\u00e0 o\u00f9 il n\u2019y avait rien. Ailleurs, une rue famili\u00e8re se repliait sur elle-m\u00eame, aval\u00e9e dans ce brouillard diffus. Nous croyions nous d\u00e9placer. Nous croyions agir. Mais nous \u00e9tions d\u00e9j\u00e0 dans la r\u00e9p\u00e9tition des m\u00eames gestes. Il y avait dans l\u2019air une fatigue ancienne. Une lassitude tenace. Celle qu\u2019on ressent quand un souvenir revient sans qu\u2019on puisse le nommer avec exactitude. Chaque carrefour nous tendait un pi\u00e8ge. Chaque fa\u00e7ade vacillante, chaque vitre bris\u00e9e, agissait comme un miroir fendu. Non pour refl\u00e9ter nos visages, mais pour r\u00e9p\u00e9ter ce que la ville savait d\u00e9j\u00e0 de nous. Comme si nous n\u2019\u00e9tions que des r\u00e9pliques. Des \u00e9chos d\u2019habitants disparus. Des passants d\u2019un r\u00eave ant\u00e9rieur. J\u2019ai voulu hurler. Mais je n\u2019avais plus de souffle. Alors j\u2019ai avanc\u00e9 quand m\u00eame, jusqu\u2019\u00e0 sentir mes jambes trembler, mes muscles se raidir, mes genoux c\u00e9der. Je suis tomb\u00e9 sur le sol instable, et je me suis effondr\u00e9. J\u2019ai pleur\u00e9 sans larmes. Suppli\u00e9 sans voix. Le blanc est devenu gris. Le gris s\u2019est noirci. Le r\u00eave s\u2019est effondr\u00e9, comme les immeubles autour de nous. Je me suis r\u00e9veill\u00e9 dans les gravats. Le souffle court. Le c\u0153ur serr\u00e9. Le soir \u00e9tait tomb\u00e9 pour de bon. Je m\u2019\u00e9tais \u00e9vanoui. Je me suis dit qu\u2019il n\u2019y aurait pas de rive \u00e0 atteindre. Pas d\u2019issue en vue. Nous \u00e9tions condamn\u00e9s \u00e0 errer dans les cendres. \u00c0 rejouer sans cesse la travers\u00e9e de ce labyrinthe. Encore et encore. Jusqu\u2019\u00e0 l\u2019effacement. Comme si la ville r\u00eavait de nous et nous retenait en elle. Chaque escalier descendu ressemblait au pr\u00e9c\u00e9dent. Chaque \u00e9tage effondr\u00e9 ouvrait sur la m\u00eame trou\u00e9e b\u00e9ante. La ville ne nous laissait pas avancer. Elle avan\u00e7ait en nous. Elle nous r\u00eavait. Ce n\u2019\u00e9tait pas une ville d\u00e9truite. C\u2019\u00e9tait une ville inachev\u00e9e. Et ce que nous appelions marcher, ce que nous appelions fuir, n\u2019\u00e9tait qu\u2019une mani\u00e8re, pour elle, de se souvenir de nous.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Nous avons ferm\u00e9 les yeux. Juste un instant. Pour esp\u00e9rer, pour ne plus voir. C&rsquo;est l\u00e0 que le r\u00eave s&rsquo;est d\u00e9pli\u00e9 en nous. C\u2019\u00e9tait un espace sans bords, sans murs. Un lieu tapi dans l\u2019interstice. Le d\u00e9clenchement secret entre deux pens\u00e9es, deux alternatives, dans une ville qu\u2019on croyait conna\u00eetre. 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