{"id":185671,"date":"2025-05-11T10:08:28","date_gmt":"2025-05-11T08:08:28","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=185671"},"modified":"2025-05-12T08:01:54","modified_gmt":"2025-05-12T06:01:54","slug":"boost-11bis3-tete-beche","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/boost-11bis3-tete-beche\/","title":{"rendered":"#boost #11bis(3) | t\u00eate-b\u00eache"},"content":{"rendered":"\n<p style=\"font-size:17px\">Nous avions bu ; pour nous pr\u00e9munir du froid nous buvions. La maison que nous retapions n\u2019avait pas de chauffage. Au rez-de-chauss\u00e9e, nous le d\u00e9couvririons d\u00e8s notre arriv\u00e9e, l\u2019unique chemin\u00e9e, large comme un lit-clos, fumait. Le premier soir j\u2019avais lanc\u00e9 un feu, de belles b\u00fbches s\u00e8ches s\u2019empilaient. Il y eut cette flamb\u00e9e imm\u00e9diate, rouge, immense \u2013 sorte de miracle, c\u2019est ton expression. Nous e\u00fbmes chaud : enfin. Nous entr\u00e2mes dans ce lit de chaleur. Le feu \u00e9chauffa notre peau. Il raviva notre sang. Le temps de manger les restes du voyage ; il y eut soudain ce cr\u00e9pitement suivi d\u2019un bruit de pression ,  une fum\u00e9e \u00e2cre se d\u00e9versa \u00e0 rebours du foyer ; elle envahit la pi\u00e8ce ; elle envahit nos bronches, hagards nous d\u00fbmes passer notre premi\u00e8re nuit sous l\u2019appentis. Il faudrait \u00e0 pr\u00e9sent composer avec le gel qui, le soir venant, figeait la maison et nos membres. Il faudrait travailler jusqu\u2019\u00e0 \u00e9puisement; bouger et boire pour conserver une illusion de chaleur. Nous buvions cet alcool fort et translucide que nous avions trouv\u00e9 dans la remise \u2013une dizaine de bouteilles comme une eau br\u00fblante \u2013 de la poire ou de la prune : nous f\u00fbmes jusqu&rsquo;au bout en d\u00e9saccord sur ce point. Nous dormions sur des matelas pneumatiques, emmaillot\u00e9s dans nos v\u00eatements de jour, enfouis dans nos sacs de couchage, serr\u00e9s l\u2019un contre l\u2019autre. Nos matelas tanguaient et nos t\u00eates avec eux . Si loin de la mer c\u2019\u00e9tait comme voguer. Je pensais \u00e0 l&rsquo;oc\u00e9an \u2013 c&rsquo;est d&rsquo;o\u00f9 je viens tu sais . Ce soir-l\u00e0, sous l&rsquo;odeur de fum\u00e9e qui emplissait encore la pi\u00e8ce, j&rsquo;en qu\u00eatai le parfum: je voyais la plage de nos \u00e9t\u00e9s, tous les enfants, le sel couvrait nos peaux, nus nous vivions. Je pensais \u00e0 l&rsquo;oc\u00e9an. Tu dormais. Et comme je tombais de fatigue; je m&rsquo;\u00e9croulai peu apr\u00e8s toi sur ce sable perdu&#8230;<br><em>\u00ab\u00a0C\u2019\u00e9tait la t\u00eate d\u2019un nourrisson emmaillot\u00e9 serr\u00e9 qui cognait le sable r\u00e9guli\u00e8rement dans un mouvement improbable et inexpliqu\u00e9, tandis que de son cou partait une laisse jaune fluo en silicone\u00a0\u00bb<\/em><br>J\u2019ai hurl\u00e9 comme on hurle en r\u00eave, sans voix. Mon cri ne m\u2019a pas r\u00e9veill\u00e9e. Ni toi. Je sentais l\u2019humidit\u00e9 visqueuse. Et autre chose. Je sentais et j&rsquo;entendais. J&rsquo;entendais un battement r\u00e9p\u00e9t\u00e9 et sourd. Quelque chose cognait dans cet agglom\u00e9rat p\u00e2teux. J&rsquo;enfouis mes mains: bien au fond, sous le sac\u00a0; le bas de mon corps s&rsquo;\u00e9tait dilu\u00e9 : je fouillais cette mati\u00e8re humide, \u00e9paisse et chaude pleine de fragments comme une poix de varech; je touillai entre mes jambes disparues et je heurtai cette chose. La boule tenait \u00e0 moi par une chaine, comme ces balises flottantes. Elle ne flottait plus . Elle avait sombr\u00e9; elle se noyait . Je l&rsquo;extirpai, la dressai hors du sac \u00e0 bouts de bras . Je fus face \u00e0 mon visage. Je tenais ma t\u00eate entre mes mains, loin, hors de moi . Toi, tu dormais.<br><br>( Deux jours plus tard je perdrais l\u2019enfant. J\u2019ignorais que j\u2019\u00e9tais enceinte\u00a0: nous n\u2019avions fait l\u2019amour qu\u2019une fois six mois plus t\u00f4t dans cet h\u00f4tel, entre deux trains. Mal. Nos corps n\u2019\u00e9taient semble-t-il pas faits pour s\u2019aimer. C\u2019est avec d\u2019autres que je jouissais. Nous\u00a0: c\u2019est autre chose. Il a suffi d\u2019une fois \u2013 j\u2019entends ma m\u00e8re\u2013 ; toutes ces grossesses, cinq en huit ans. J\u2019aurais pu te faire passer, je t\u2019ai gard\u00e9e, sait-on pourquoi on fait les choses. J&rsquo;ai mis l&rsquo;absence de r\u00e8gles sur le compte de l&rsquo;\u00e9puisement; le travail dans le froid nous \u00e9reintait ; nous \u00e9tions devenus des fant\u00f4mes. Il est sorti de moi, avec le sang, d\u2019un coup. Je soulevais une pierre : il est sorti. Il a gliss\u00e9 hors de moi attach\u00e9 \u00e0 sa corde. Elle a rompu.\u00a0\u00c0 pr\u00e9sent il repose sous la cendre avec moi.)<\/p>\n\n\n\n<pre class=\"wp-block-preformatted has-normal-font-size\">Tentative de rejoindre (et de dissoudre) l'image de @adejardin qui m'avait tellement impressionn\u00e9e - Merci \u00e0 Anne <\/pre>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Nous avions bu ; pour nous pr\u00e9munir du froid nous buvions. La maison que nous retapions n\u2019avait pas de chauffage. Au rez-de-chauss\u00e9e, nous le d\u00e9couvririons d\u00e8s notre arriv\u00e9e, l\u2019unique chemin\u00e9e, large comme un lit-clos, fumait. 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