{"id":185880,"date":"2025-05-15T09:00:00","date_gmt":"2025-05-15T07:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=185880"},"modified":"2025-05-14T20:54:01","modified_gmt":"2025-05-14T18:54:01","slug":"boost-11ter-a-travers-les-ruines","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/boost-11ter-a-travers-les-ruines\/","title":{"rendered":"Boost #11ter | \u00c0 travers les ruines"},"content":{"rendered":"\n<p>Je suis rest\u00e9 ici quand tout le monde \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 parti. Ils couraient vers les hauteurs, comme si l\u00e0-bas il pouvait y avoir quelque chose de neuf. Moi, je n\u2019ai pas boug\u00e9. Je suis rest\u00e9 au bord du vide. Ce n\u2019est pas que je n\u2019aie pas eu peur. C\u2019est juste que j\u2019ai su, tout de suite, que \u00e7a ne changerait rien. J\u2019ai veill\u00e9 malgr\u00e9 la fatigue. Des nuits enti\u00e8res \u00e0 regarder le b\u00e9ton tomber sur lui-m\u00eame, \u00e0 attendre que la poussi\u00e8re finisse par retomber, \u00e0 guetter les bruits d\u2019une ville qui ne veut pas mourir. Ce n\u2019est pas le vent que j&rsquo;entends. C\u2019est la ville qui respire encore, contre toute attente. Je ne parle pas aux murs. Je parle aux ombres. \u00c0 celles qui ne bougent pas. Celles qu\u2019on croit mortes. Et elles me r\u00e9pondent, parfois, quand le silence est assez lourd. Je reste l\u00e0 parce que je suis le dernier. Et que, dans cette ville, le dernier, c\u2019est le seul \u00e0 voir le r\u00eave jusqu\u2019au bout. Le cauchemar, peut-\u00eatre. Mais au moins, je le vois.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai voulu suivre une lumi\u00e8re, quelque chose comme un appel. Je l\u2019ai vue entre deux pans de mur, \u00e0 travers une fen\u00eatre sans vitre. J\u2019ai march\u00e9 aussi longtemps que j\u2019ai pu. Pieds nus. Sans r\u00e9fl\u00e9chir. Les d\u00e9combres me coupaient la plante des pieds, mais je ne sentais rien. Je voulais juste la rejoindre, cette clart\u00e9, cette promesse. Chaque rue m\u2019a ramen\u00e9e ailleurs. Chaque d\u00e9tour m\u2019a laiss\u00e9e plus loin de ce que je cherchais. Il n\u2019y avait pas de chemin. Juste un trac\u00e9 que la ville inventait sous mes pas, pour mieux m\u2019\u00e9garer. J\u2019ai cru longtemps qu\u2019on pouvait pas choisir. Choisir d\u2019aimer. Choisir de partir. Choisir de revenir. Mais ici, non. Ici, c\u2019est la ville qui d\u00e9cide si tu continues ou non. Et moi, je suis rest\u00e9e. Parce que c\u2019est ici que je l\u2019ai perdu de vue. C\u2019est ici que j\u2019ai oubli\u00e9 son nom. J\u2019ai peur de ne plus savoir qui je suis vraiment si je sors d\u2019ici. Alors j\u2019erre \u00e0 travers les ruines. Pour que la ville se souvienne pour moi.<br><br>J\u2019ai couru. J\u2019ai cru que dehors, ce serait diff\u00e9rent. Mais ici ou ailleurs, la nuit s\u2019agrippe toujours \u00e0 nous. Elle a la m\u00eame odeur de fer et de linge humide. Elle crisse pareil entre les dents. Et cette ville, tu peux pas lui \u00e9chapper. Elle te recoud \u00e0 elle. T\u2019as beau gratter tes semelles sur le goudron br\u00fbl\u00e9, t\u2019as beau sauter par-dessus les trous, les c\u00e2bles, les cadavres de machines, elle t\u2019avale. Elle conna\u00eet ton nom. M\u00eame si, toi, tu l\u2019as oubli\u00e9. J\u2019ai cri\u00e9. J\u2019ai gueul\u00e9 toutes les insultes. Elle riait. Elle avait ma voix. Maintenant, je parle plus. Je marche. Et chaque pas que je fais, c\u2019est elle qui l\u2019a d\u00e9cid\u00e9. Je suis son reflet. Un r\u00eave qu\u2019elle fait pour se sentir vivante. Et le jour o\u00f9 elle se r\u00e9veillera, moi, je dispara\u00eetrai.<br><br>Je suis rest\u00e9 l\u00e0 sans savoir pourquoi. Il n\u2019y a plus rien \u00e0 garder ici. Ils sont tous partis, je n\u2019entends plus leurs cris, ni les coups de feu, ni les aboiements des chiens. J\u2019ai attendu, parce que je sais que la ville revient. Toujours. Elle s\u2019effondre, oui. Mais elle refait surface. Par les fissures. Par les taches de moisissure. Par les r\u00eaves des survivants. J\u2019ai dormi debout. J\u2019en ai aval\u00e9 de la poussi\u00e8re. J\u2019\u00e9coutais le silence jusqu\u2019\u00e0 devenir pierre. Et parfois, dans la nuit, entre deux sir\u00e8nes que je croyais d\u00e9celer, j\u2019entendais les voix de mes amis disparus, de mes proches. Les pas d\u2019un enfant. Les cris d\u2019une femme. Je suis rest\u00e9 pour \u00e7a. Pas pour raconter, pas pour \u00eatre le t\u00e9moin. Mais pour que quelqu\u2019un demeure debout quand tout s\u2019efface. Un corps contre la mati\u00e8re brute. Un corps qui dit : oui, j\u2019ai vu ce qui est arriv\u00e9. Je l\u2019ai laiss\u00e9 advenir.<br><br>Je n\u2019ai plus de plan. M\u00eame mes souvenirs sont des labyrinthes. Chaque porte ouvre sur une nouvelle pi\u00e8ce d\u00e9truite. Chaque ruelle se referme derri\u00e8re moi. J\u2019ai suivi une lumi\u00e8re, oui. Peut-\u00eatre que c\u2019\u00e9tait moi, cette lumi\u00e8re. Peut-\u00eatre que j\u2019ai voulu me suivre moi-m\u00eame, mais j\u2019\u00e9tais d\u00e9j\u00e0 perdue. Le sol ne tient plus. Il se d\u00e9robe sous les mots. Je n\u2019ai plus de nom. Je l\u2019ai laiss\u00e9 quelque part, entre deux immeubles \u00e9ventr\u00e9s. Mais j\u2019avance quand m\u00eame. Je ne cherche plus \u00e0 comprendre. Je cherche juste un endroit pour poser ma t\u00eate. Pour dormir sans r\u00eaver. Pour respirer sans craindre l\u2019effondrement. Il n\u2019y a pas d\u2019issue ici, je le sais. Mais parfois, j\u2019entends un chant qui remonte. Un chant que je reconnais. Alors je m\u2019arr\u00eate. J\u2019\u00e9coute. Je reste l\u00e0. Et, pour un instant, c\u2019est comme si je flottais au-dessus des d\u00e9combres.<br><br>J\u2019ai voulu sortir. Je croyais que c\u2019\u00e9tait possible. Mais ici, les directions sont trompeuses. Tu marches vers le nord et tu reviens au point de d\u00e9part. Tu cries pour qu\u2019on t\u2019ouvre et c\u2019est toi qui refermes. La ville est un pi\u00e8ge sans barreaux. Elle te caresse pendant qu\u2019elle te retient. Elle te chuchote \u00e0 l\u2019oreille que tu peux partir. Elle te serre un peu plus fort. Je n\u2019ai plus de jambes. Plus de force. Je rampe pour me prouver que je suis encore l\u00e0. Chaque escalier ressemble au pr\u00e9c\u00e9dent. Chaque fen\u00eatre montre le m\u00eame ciel satur\u00e9 de poussi\u00e8re. Et dans ce ciel voil\u00e9, parfois, je crois voir un visage. Mon visage d\u00e9form\u00e9, r\u00e9p\u00e9t\u00e9, \u00e9gar\u00e9. Je sais maintenant : ce n\u2019est pas la ville qui r\u00eave de nous. C\u2019est nous qui r\u00eavons d\u2019elle. Et tant que le r\u00eave continue, on ne peut pas s\u2019\u00e9chapper.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je suis rest\u00e9 ici quand tout le monde \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 parti. Ils couraient vers les hauteurs, comme si l\u00e0-bas il pouvait y avoir quelque chose de neuf. Moi, je n\u2019ai pas boug\u00e9. Je suis rest\u00e9 au bord du vide. Ce n\u2019est pas que je n\u2019aie pas eu peur. 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