{"id":185882,"date":"2025-05-15T08:07:01","date_gmt":"2025-05-15T06:07:01","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=185882"},"modified":"2025-05-15T17:29:25","modified_gmt":"2025-05-15T15:29:25","slug":"boost-11ter-la-baguette","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/boost-11ter-la-baguette\/","title":{"rendered":"#boost #11ter | La baguette."},"content":{"rendered":"\n<p>Le chandail, il devient trop petit, il faudrait en recommencer un plus grand, Pas l\u2019\u00e9cole, pas l\u2019\u00e9cole, peur, Lui avec sa voiture il peut bien attendre, ou d\u00e9tricoter celui-l\u00e0 pour r\u00e9cup\u00e9rer la laine, alors attendre le printemps, que les saints de glace soient pass\u00e9s, \u00eatre s\u00fbr qu\u2019il n\u2019y aura plus de gel\u00e9e matinale, le klaxon \u00e7a \u00e9nerve les b\u00eates, apr\u00e8s elles partent dans tous les sens, La baguette les effleurer seulement il disait le p\u00e8re, mais mieux pas, la voix elle suffit, Pas l\u2019\u00e9cole, pas l\u2019\u00e9cole, peur,<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019an prochain il ira \u00e0 l\u2019\u00e9cole d\u00e9j\u00e0, il ne viendra plus avec nous aux vaches, ne m\u2019aidera plus pour le beurre<\/p>\n\n\n\n<p>Pas l\u2019\u00e9cole, les pav\u00e9s de la cour trop durs, ils font tr\u00e9bucher, saigner les genoux, le beurre, je sais maintenant, tourner la manivelle en bois, moi, moi, je peux le faire, encore un peu, ne pas rentrer, rester encore, marcher encore vers les pr\u00e9s, tourner encore, encore, encore<\/p>\n\n\n\n<p>Le petit va partir, sa m\u00e8re me l\u2019a dit, ils ne viendront plus les week-ends, \u00e0 cause du trajet, m\u00eame en voiture c\u2019est loin elle dit, parce que ce n\u2019est pas le mien, pas mon petit, un qu\u2019on m\u2019aurait pr\u00eat\u00e9, t\u2019attache pas, d\u00e8s le d\u00e9but il m\u2019avait dit, t\u2019attache pas, ce gosse-l\u00e0 il repartira, il avait raison, toujours il faut le rendre, \u00e0 11h30 il repart chez sa m\u00e8re, est-ce qu\u2019il a bon \u00e0 manger au moins, chez nous il n\u2019y a que du bon, tout vient de la ferme, apr\u00e8s les b\u00eates il y a le potager, coinc\u00e9 entre la maison et la route, mais une bonne terre noire qui donne tant qu\u2019on veut, tant qu\u2019on s\u2019en occupe je veux dire, parce qu\u2019on ne regarde pas \u00e0 la peine, son chandail il est trop petit, elle ne le voit pas sa m\u00e8re&nbsp;?, il est heureux ici, \u00e7a se voit sur son visage, sur ses joues aussi, moi je les garde pas mes b\u00e9b\u00e9s, ils me glissent entre les jambes, mal accroch\u00e9s, tout cet amour au-dedans \u00e7a n\u2019y change rien, \u00e7a retient pas assez<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est sa s\u0153ur que j\u2019aurais d\u00fb marier, malgr\u00e9 ses yeux qui louchent, \u00e9couter ma m\u00e8re qui me l\u2019avait dit, l\u2019autre elle est trop fine, elle te fera que des ennuis, c\u2019est une fille pour les riches, alors moi il me l\u2019avait fallue. Pour ce que la beaut\u00e9 dure par chez nous. \u00c0 vingt ans on croit tout conna\u00eetre, ou \u00eatre assez fort pour faire changer les choses, puis on s\u2019use. Au d\u00e9but on a \u00e9t\u00e9 heureux tout de m\u00eame. C\u2019est surtout son chagrin qui m\u2019a \u00e9loign\u00e9. Ici on craint la contagion, c\u2019est ancestral, depuis les grandes \u00e9pid\u00e9mies. Quand j\u2019ouvrais les bras, c\u2019est pour y pleurer qu\u2019elle y venait. Des larmes \u00e0 mouiller mon maillot de corps. Et je m\u2019en voulais de ne pas pouvoir la consoler, lui donner ce qu\u2019elle veut. Tu n\u2019y peux rien, elle disait ma m\u00e8re, \u00e7a vient d\u2019elle. Alors \u00e0 force j\u2019ai gard\u00e9 les bras ferm\u00e9s. Et on n\u2019a pas eu un petit gars comme celui-l\u00e0, \u00e0 nous, qu\u2019un jour on serait s\u00fbrs qu\u2019il reprendra la ferme, les b\u00eates, avec les gestes qu\u2019on lui aurait appris pour continuer. Je vois le sourire qu\u2019elle a tout le temps qu\u2019il reste chez nous. Et puis c\u2019est l\u2019heure et il doit rentrer. Elle replonge dans le gris et le silence. Elle tourne la manivelle en se tenant l\u2019\u00e9paule qui lui lance. Faudrait\u2026 Peut-\u00eatre que poser ma main\u2026 Mais quelque chose la retient. M\u2019emp\u00eache. Peur qu\u2019elle me repousse, peur que \u00e7a ne serve \u00e0 rien. Faut toujours que \u00e7a serve. Mais servir \u00e0 quoi finalement&nbsp;? &nbsp;Avec les b\u00eates, c\u2019est plus simple.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y avait ce mouill\u00e9 de l\u2019air comme des gouttes infimes en suspension et ce n\u2019\u00e9tait pas irrespirable comme aujourd\u2019hui. \u00c0 cause du souffle des b\u00eates qui marchaient sans baisser la t\u00eate. Le jour se levait et il \u00e9tait trop p\u00e2le d\u00e9j\u00e0 \u00e0 cette \u00e9poque, mais on n\u2019en parlait pas. Les b\u00eates n\u2019avaient pas peur. Ceux qui marchaient \u00e0 c\u00f4t\u00e9 ou tout derri\u00e8re croyaient les encadrer. Ils se trompaient. C\u2019\u00e9taient elles qui les menaient vers le pr\u00e9 o\u00f9 la terre \u00e9tait grasse et gorg\u00e9e de promesses. La baguette que tenait tant\u00f4t l\u2019homme, tant\u00f4t la femme touchait rarement leur croupe. On aurait pu la croire inutile. L\u2019enfant dans son gros chandail marine tricot\u00e9 main avait un peu de mal \u00e0 suivre \u00e0 cause des bottes en caoutchouc \u00e0 ses pieds. On achetait plusieurs pointures au-dessus pour qu\u2019elles lui tiennent plus d\u2019une ann\u00e9e. On ne savait pas encore \u00e0 quel point ces consid\u00e9rations ne pourraient plus \u00eatre imagin\u00e9es par les g\u00e9n\u00e9rations qui suivraient. Parce qu\u2019il y en avait eu. &nbsp;L\u2019humain s\u2019adapte \u00e0 tout, tant que les b\u00eates suivent. Pour l\u2019enfant d\u2019alors tout \u00e9tait simple, un jour ses pieds grandiraient et il tiendrait la baguette et il marcherait dans le souffle des b\u00eates. Parfois l\u2019une d\u2019elles se soulageait et l\u2019odeur de ce chaud qui \u00e9crasait toutes les autres, celle de la peur de ceux qui marchaient surtout, lui faisait comme un cocon de r\u00e9confort.<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin il y eut la catastrophe et il fallut partir. L\u2019enfant grand se souvint de cette autre marche quand il \u00e9tait enfant. Et parce qu\u2019il se souvenait d\u2019elle, plus que d\u2019autres, il marcha en confiance. &nbsp;Il le racontera ainsi. Aux enfants il dira&nbsp;: <em>d\u00e9sormais nous pouvions entendre leurs souffles qui r\u00e9pondaient aux n\u00f4tres, constituant une sorte de rumeur chaude et insolite qui remplissait l\u2019espace \u00e0 l\u2019entour et ressemblait \u00e0 un brouillard sonore, et cette rumeur nous soutenait dans notre folle progression jusqu\u2019\u00e0 nous faire frissonner. Non, nous n\u2019avions pas peur d\u2019eux, ils n\u2019\u00e9taient pas ennemis, bien au contraire ils \u00e9taient de notre c\u00f4t\u00e9, et ils nous rassuraient avec leur odeur de suint et de cuir et de chair vivante, ils nous encourageaient \u00e0 demeurer encore sur le fil mince et abrupt entre vie et survie, entre respiration et arr\u00eat de la respiration.<\/em> Et \u00e0 cause de son r\u00e9cit, il fut d\u00e9cid\u00e9 de garder les b\u00eates, celles qui avaient surv\u00e9cu.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand tout fut fini et que le Nouveau Monde fut en place, l\u2019enfant \u00e9tait devenu vieux. Il lui aurait fallu une odeur de mouill\u00e9, d\u2019humidit\u00e9, de pr\u00e9, de sous-bois, une odeur de vert qui ne roussit pas, une odeur qui perce les os, pour le corps revenir chez lui, dans le monde d\u2019avant, une odeur de bois pourri, de neige aussi. La neige l\u2019y aurait ramen\u00e9. Elle n\u2019existait plus. Le chaud ass\u00e8che ses narines. Les odeurs ont disparu. Celle qui s\u2019\u00e9chappe des pulv\u00e9risations programm\u00e9es \u00e0 heures fixes a effac\u00e9 toutes les pestilences actuelles. Elle change chaque mois. Celle de lavande lui br\u00fble le nez. On ne peut pas lui \u00e9chapper. Il ne peut m\u00eame plus convoquer les autres. La lavande de ce mois \u00e9crase m\u00eame ses souvenirs. Il a trouv\u00e9 \u00e0 la d\u00e9charge des bottes en caoutchouc \u00e0 sa taille. Il imagine sous son poids des mottes d\u2019herbe qui lui d\u00e9stabiliserait le corps, d\u2019un d\u00e9s\u00e9quilibre l\u00e9ger. Les pieds dans les bottes avancent en confiance, terre meuble et odorante. Il la foule, y d\u00e9pose ses empreintes et elle lui r\u00e9pond par un tremblement \u00e9quivalent, action, r\u00e9action, une symbiose retrouv\u00e9e. Comme dans la cabane en bois d\u2019autrefois une fois le pr\u00e9 travers\u00e9 le souffle chaud des b\u00eates. Avec elles respirer. De cela il put se souvenir. Il faudrait toujours s\u2019en souvenir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\">Le texte en italique est de Fran\u00e7oise Renaud.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote has-small-font-size\"><blockquote><p>Il m&rsquo;a paru impossible de s\u00e9parer les deux textes 11bis et 11ter, je les ai donc mis ensemble. Mais peut-\u00eatre d\u00e9ciderai-je d&rsquo;int\u00e9grer la 11ter quelque part dans le texte de la 11bis. Je verrai. La baguette, comme celle de l&rsquo;\u00e9criture, la tenir dans la main et faire des choix. Parfois la voix ne suffit pas.<\/p><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\"><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le chandail, il devient trop petit, il faudrait en recommencer un plus grand, Pas l\u2019\u00e9cole, pas l\u2019\u00e9cole, peur, Lui avec sa voiture il peut bien attendre, ou d\u00e9tricoter celui-l\u00e0 pour r\u00e9cup\u00e9rer la laine, alors attendre le printemps, que les saints de glace soient pass\u00e9s, \u00eatre s\u00fbr qu\u2019il n\u2019y aura plus de gel\u00e9e matinale, le klaxon \u00e7a \u00e9nerve les b\u00eates, apr\u00e8s <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/boost-11ter-la-baguette\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#boost #11ter | La baguette.<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":87,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[7458,7302],"tags":[7459,5532,643],"class_list":["post-185882","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-boost-11ter-faulkner-eclater-le-nous","category-boost","tag-baguette","tag-bottes","tag-vaches"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/185882","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/87"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=185882"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/185882\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":186007,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/185882\/revisions\/186007"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=185882"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=185882"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=185882"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}