{"id":186106,"date":"2025-05-18T09:15:52","date_gmt":"2025-05-18T07:15:52","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=186106"},"modified":"2025-05-18T09:15:53","modified_gmt":"2025-05-18T07:15:53","slug":"boost-11-11bis-11-ter-nuit-dete","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/boost-11-11bis-11-ter-nuit-dete\/","title":{"rendered":"#Boost 11 #11bis #11 ter | Nuit d&rsquo;\u00e9t\u00e9"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nous voulions entrer dans ce trou noir. Cette forme d&rsquo;absence o\u00f9 la pr\u00e9sence se r\u00e9v\u00e8le plus intense. Nous \u00e9tions sur le haut du chemin, avions longuement attendu que la nuit nous enveloppe, pelotonn\u00e9es toutes trois contre un gros rocher de granit en plein c\u0153ur de notre for\u00eat. Nous avions jur\u00e9. Emy, se tenait \u00e0 ma gauche. Sa main \u00e9tait si menue que l&rsquo;on aurait dit une aile de papillon que je n&rsquo;osais serrer trop fort de peur de la briser. Elle \u00e9tait v\u00eatue d&rsquo;un pantalon et d&rsquo;un pull blancs. Gina la plus \u00e2g\u00e9e, flottait dans un jean trop large dont les poches d\u00e9bordaient de pierres ramass\u00e9es \u00e7\u00e0 et l\u00e0, et me tenait l&rsquo;autre main. Je ne savais pas trop ce que je faisais l\u00e0, ni quel \u00e2ge je pouvais bien avoir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nous avions une consistance de chair de fant\u00f4mes. Tout \u00e9tait flottant et nous aurions pu nous tenir en \u00e9quilibre \u00e0 un m\u00e8tre du sol sans que cela ne pose le moindre probl\u00e8me. Notre existence \u00e9tait aussi \u00e9trange qu&rsquo;un po\u00e8me d&rsquo;Emily Dickinson, aussi hallucin\u00e9e que les vers qu&rsquo;elle d\u00e9posait sur des feuilles volantes ou au dos d&rsquo;enveloppes d\u00e9cachet\u00e9es. Certes, nous n&rsquo;\u00e9tions pas dans un film d&rsquo;Alfred Hitchcock, mais les images qui se succ\u00e9daient n&rsquo;avaient pas toujours beaucoup de coh\u00e9rence. La for\u00eat aurait tout aussi bien pu \u00eatre un cimeti\u00e8re, ou d&rsquo;une fa\u00e7on plus \u00e9trange encore un sanctuaire au c\u0153ur duquel nous demeurions. Des statues auraient pu se tenir \u00e9rig\u00e9es sur le pourtour afin de signaler l&#8217;emplacement de ce lieu que notre pr\u00e9sence apparentait \u00e0 un songe. Un globe vitr\u00e9 aurait pu contenir l&rsquo;ensemble avec les \u00e2mes resserr\u00e9es \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur. Et l&rsquo;on aurait pu tout secouer et faire retomber des pens\u00e9es, des mots comme citoyennes du paradis, une pr\u00e9sente \u00e9ternit\u00e9, la vision prodigieuse. Entre le dedans et le dehors une forme d&rsquo;osmose r\u00e9gnait. Nous nous tenions \u00e0 notre carrefour de nuit, sans \u00e9moi autre qu&rsquo;une impatience \u00e0 passer le gu\u00e9 de notre d\u00e9cision, de notre choix de traverser des peurs et de les vaincre. Une entr\u00e9e dans l&rsquo;obscur, comme une plong\u00e9e dans une autre langue sous l&rsquo;oraison du ciel nocturne.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Je veux saisir le moment exact o\u00f9 la chenille se m\u00e9tamorphose en papillon, pensa Emy. Est-ce maintenant, dans cette nuit, que je vais vivre cela? Non savoir quelle chenille je suis, mais bien quel papillon je vais \u00eatre. \u00c0 quel moment mes ailes vont vraiment se d\u00e9ployer et donner de leur lumi\u00e8re&#8230; Je veux traverser cette nuit comme on traverse un po\u00e8me: insouciante aux premiers mots, puis ressentir une br\u00fblure au fur et \u00e0 mesure de l\u2019avanc\u00e9e, s&rsquo;abreuver au rythme des syllabes, entrer dans un face \u00e0 face avec les mots, c\u00e9der \u00e0 la puissance du po\u00e8me celui qui, dans une fulgurance, te r\u00e9v\u00e8le autre. Ici, dans cette obscurit\u00e9, conclure un pacte avec le silence et la nuit et vivre l&rsquo;intensit\u00e9 du moment, de ce qui doit \u00eatre et dont je ne sais encore rien. Le rocher o\u00f9 je suis appuy\u00e9e, comme la chenille sur une branche, me donne une limite de moi-m\u00eame, je touche une de mes limites, et j&rsquo;ai moins peur. Mais il y a un appel clair \u00e0 se d\u00e9tacher du bloc de pierre, \u00e0 creuser la nuit et p\u00e9n\u00e9trer cet autre univers.o\u00f9 tisser son chemin en restant invisible. \u00c0 la force de l&rsquo;\u00e2me, avancer. Je suis une hermine. Je souhaite que la nuit fasse d\u00e9border ce qui coule en moi comme une rivi\u00e8re. Gina et la petite ne me g\u00eanent pas, elles sont juste l\u00e0 pour me permettre d&rsquo;\u00eatre, pour accompagner la m\u00e9tamorphose esp\u00e9r\u00e9e et en \u00eatre les t\u00e9moins. Nous formons un trio \u00e9trange. Personne ne parle. On se tient l\u00e0 comme des \u00e2mes en attente d&rsquo;un paradis sans savoir si on va le d\u00e9nicher.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une fois la nuit bien incrust\u00e9e au fa\u00eete des pins, nous f\u00eemes ce que nous avions pr\u00e9vu: tourner sur nous-m\u00eames suffisamment longtemps pour ne plus rien savoir du chemin qui nous ram\u00e8nerait \u00e0 la maison. Rien ne pourrait nous guider. L&rsquo;instinct peut-\u00eatre. Les talons \u00e9perdus s&rsquo;enfon\u00e7aient dans la mousse alors que les sourires ne ridaient plus nos bouches. Li\u00e9es par nos mains enlac\u00e9es, nos pas entreprirent une sorte de danse nocturne. Il y eut quelques frissons lorsqu&rsquo;une ronce s&rsquo;agrippa, puis un petit cri au fr\u00f4lement d&rsquo;une jambe par quelque chose dont nous ne s\u00fbmes rien. Nous \u00e9tions dans l&rsquo;amn\u00e9sie du chemin \u00e0 retrouver. L&rsquo;envie de la peur, de se prouver notre capacit\u00e9 \u00e0 nous d\u00e9brouiller seules, nous poussaient \u00e0 avancer. Mais moi je ne savais toujours pas la raison de ma pr\u00e9sence avec elles. Il fallait descendre disait Gina, car la maison \u00e9tait en dessous de la for\u00eat. Le tout \u00e9tait de descendre du bon c\u00f4t\u00e9 de cette colline. La nuit \u00e9tait aust\u00e8re, de ces nuits de placard o\u00f9 rien n&rsquo;a de consistance. Au fur et \u00e0 mesure de l&rsquo;avanc\u00e9e, les arbres se rar\u00e9fiaient: nous nous retrouv\u00e2mes face \u00e0 une \u00e9tendue d&rsquo;herbe: il fallut se glisser sous une cl\u00f4ture de barbel\u00e9s o\u00f9 quelques cheveux furent accroch\u00e9s. Et l\u00e0, nous relevant, nous v\u00eemes ce que nous n&rsquo;avions jamais vu: un lever de lune. Une grosse boule rougie qui s&rsquo;\u00e9leva de derri\u00e8re la for\u00eat dont nous venions d&rsquo;\u00e9merger. La lune se d\u00e9tachait et grimpait doucement \u00e9clairant l&rsquo;espace nocturne d&rsquo;une douceur solaire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Je vois une boule de feu, dit Gina. C&rsquo;est un anneau de vie que je mettrai autour de mon annulaire. Il irradiera et ma peau brillera. C&rsquo;est un globe suspendu comme une goutte au bord de la surface de la terre; il monte comme un ballon de baudruche sous la d\u00e9licatesse d&rsquo;un souffle d&rsquo;enfant. Je vois briller de minuscules pattes d&rsquo;insectes qui se d\u00e9placent dessus. Je vois comme une toile d&rsquo;araign\u00e9e dans un coin. C&rsquo;est un miroir et je vois mon reflet entre les gouttes. Je vois le soleil et je sais que c&rsquo;est impossible dans cette nuit; je sais bien que c&rsquo;est la lune. Je sais mais je vois autre chose. Je vois ce qu&rsquo;il m&rsquo;est utile de voir. C&rsquo;est un flot de lumi\u00e8re qui est offert. Que vont faire les oiseaux ? Nul ne chante. Ils savent que c&rsquo;est encore la nuit. Sous mes pieds c&rsquo;est la nuit. Au-dessus de moi c&rsquo;est un flamboiement de lumi\u00e8re rouge. Ma peau me br\u00fble. Les arbres sont des bougies. Je veux \u00eatre une bougie qui diffuse une lumi\u00e8re qui n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cela nous parut irr\u00e9el et l&rsquo;avons v\u00e9cu comme une sorte de miracle. Gina aper\u00e7ut la maison tout en bas et nous indiqua comment rejoindre le chemin qui nous y conduirait. Nulle excitation mais un sentiment de paix. Le retour comme en apesanteur. Emy flottant comme une p\u00e2querette et Gina qui n&rsquo;\u00e9tait plus l\u00e0 \u00e0 mes c\u00f4t\u00e9s \u00e0 l&rsquo;arriv\u00e9e. Devant la maison, des adultes, assis sur des chaises en paille, regardaient le ciel dans l&rsquo;attente d&rsquo;\u00e9toiles filantes. Je ne savais toujours pas qui j&rsquo;\u00e9tais et ce que je faisais l\u00e0 .<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>J&rsquo;aurais bien voulu parler mais aucun son ne sortait de ma bouche. Je ne comprenais rien de ce qui s&rsquo;\u00e9tait pass\u00e9. J&rsquo;avais la curieuse sensation que l&rsquo;on ne me voyait pas. Je marchais devant eux mais je ne semblais pas exister. \u00c9tais-je vivante ou bien morte? Qui appartenait au r\u00eave et qui faisait partie de la r\u00e9alit\u00e9 ? Emy et Gina s&rsquo;\u00e9taient \u00e9vapor\u00e9es et je n\u2019aurai rien pu d\u00e9crire de la m\u00e9tamorphose qui venait de se r\u00e9aliser, comme une invit\u00e9e \u00e0 une f\u00eate d\u2019anniversaire qui n\u2019a pas apport\u00e9 de cadeaux et se tient en retrait, comme si j\u2019\u00e9tais rest\u00e9e dans la marge du r\u00eave. J\u2019\u00e9tais et je n\u2019\u00e9tais pas. Il m\u2019apparaissait qu\u2019elles \u00e9taient issues d\u2019un autre monde, dont je n\u2019avais pas les cl\u00e9s, et y \u00e9taient retourn\u00e9es. \u00c0 mes pieds, comme en un champ d\u2019\u00e9chos, une pierre avec un coquillage incrust\u00e9 et un court fil de laine blanche pos\u00e9 \u00e0 son cot\u00e9.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Nous voulions entrer dans ce trou noir. Cette forme d&rsquo;absence o\u00f9 la pr\u00e9sence se r\u00e9v\u00e8le plus intense. 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