{"id":186946,"date":"2025-06-11T08:10:00","date_gmt":"2025-06-11T06:10:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=186946"},"modified":"2025-06-11T00:53:28","modified_gmt":"2025-06-10T22:53:28","slug":"boost-13-cellule-yaqaza","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/boost-13-cellule-yaqaza\/","title":{"rendered":"#boost #13 |\u00a0Cellule Yaqaza"},"content":{"rendered":"\n<p>Une voix lui parvient dans le noir. Une voix venue du dehors d\u2019un temps ancien qu\u2019aucune oreille ne capte. Une voix qui n\u2019effleure aucune membrane ne frappe aucun tympan. Couch\u00e9 sur le dos il l\u2019entend. Il ne peut pas l\u2019oublier. Elle passe entre ses os. Elle creuse ses tempes. Descend dans sa gorge. Elle ne r\u00e9sonne pas mais laisse sa trace ind\u00e9l\u00e9bile. Ce n\u2019est pas un cri. Ce n\u2019est pas une pens\u00e9e. Une modulation dans le souffle.<br><br>Parfois tu crois reconna\u00eetre cette voix dans la voix de cet inconnu. Tu reconnais le visage de cet homme que tu n\u2019as pourtant jamais vu en l\u2019entendant simplement parler. Son timbre. Son accent. Cette inflexion en fin de phrase. Cela revient par vagues. Une odeur dans l\u2019air. La friction d\u2019un pas. L\u2019\u00e9cho d\u2019un cri dans un couloir. La peur visc\u00e9rale. Des fragments diss\u00e9min\u00e9s dans chacune de ses phrases. Une main peut-\u00eatre dont le mouvement s\u2019interrompt net. Une raideur dans le poignet. Une lumi\u00e8re trop vive dans le fond d\u2019un couloir. Tu ne peux pas ne pas y penser. Un objet coinc\u00e9 au fond de la gorge. Un nom sans visage. Un visage d\u2019une autre \u00e9poque. \u00c9tait-ce lui ? Est-ce bien lui ? \u2028\u2028<br><br>Tu reviens sur tes pas. Tu tentes d\u2019\u00e9couter \u00e0 nouveau. Allong\u00e9 dans le noir de ta chambre tu repasses plusieurs fois l\u2019enregistrement. Est-ce la m\u00eame voix ? \u00c9puis\u00e9 par l\u2019effort de m\u00e9moire. Oblig\u00e9 d\u2019\u00e9couter en boucle les tortures que d\u00e9crivent les prisonniers enregistr\u00e9s. Ce que tu as v\u00e9cu toi aussi. Ce n\u2019est pas la m\u00eame langue mais c\u2019est la m\u00eame souffrance. Ce n\u2019est plus la m\u00eame voix. Mais quelque chose insiste. Tu reviens sur tes pas encore une fois. Tu ne sais plus vraiment ce que tu traques. La v\u00e9rit\u00e9 de ta recherche. Ton enqu\u00eate secr\u00e8te. Ta pr\u00e9sence ? Ta propre m\u00e9moire ? La voix envahit l\u2019obscurit\u00e9 de la pi\u00e8ce. Elle se fige. Dans un souffle retenu \u00e0 la derni\u00e8re seconde. Ce frottement dans le noir. Cette mani\u00e8re de se taire tout en parlant.<br><br>Il dit tu. Il le d\u00e9signe sans h\u00e9sitation. Il sait que c\u2019est lui. Tu es l\u00e0. Sur le dos. Immobile. Tu n\u2019as pas boug\u00e9. Tu n\u2019as pas dormi. Tu n\u2019as pas quitt\u00e9 l\u2019obscurit\u00e9 de la pi\u00e8ce. Tu n\u2019as pas quitt\u00e9 ton corps. Tu n\u2019as pas quitt\u00e9 la prison de Saidnaya. Tu ne r\u00e9ponds plus. Tu ne le peux pas. Tu n\u2019as pas de bouche ici. Seulement un corps, allong\u00e9 dans l\u2019\u00e9coute, la torture des mots r\u00e9p\u00e9t\u00e9s hors du corps, et la voix qui avance, et frotte ses bords contre les parois du cr\u00e2ne.<br><br>Quand tu fermes les yeux, rien ne change. Quand tu les ouvres, rien ne change non plus. Tu es l\u00e0 dans le noir de la pi\u00e8ce comme en plein jour. Tu ne bouges pas. Tu n\u2019ouvres plus les yeux. Tu ne peux plus rien voir. Tu es \u00e0 l\u2019\u00e9coute d\u00e9sormais. Le noir est plus dense que la paupi\u00e8re, plus ancien que l\u2019\u0153il. La voix continue \u00e0 parler. Tu l\u2019\u00e9coutes pour mieux l\u2019entendre. Elle vient de ta gauche. Non de l\u2019arri\u00e8re. Non de dedans. Et pourtant elle t\u2019entoure. Elle te saisit. Elle t\u2019emprisonne. Elle touche ton oreille sans te toucher. Plus rien ne peut te blesser. Elle reste suspendue, comme si le noir la retenait dans son propre souffle. Une caresse cruelle. Fantomatique.<br><br>Il dit des choses que tu sais depuis longtemps d\u00e9j\u00e0. Il dit des choses que tu as oubli\u00e9es. Il les invente. Tu finiras tel que tu es. Tu es allong\u00e9 l\u00e0 et tu n\u2019as pas quitt\u00e9 le sol de ta prison. Tu te souviens. Tu oublies. Tu n\u2019as plus de souvenirs, mais tu les reconnais quand ils reviennent t\u2019ent\u00eater ? Quand ils fr\u00f4lent ta peau depuis le dedans. L\u2019\u0153il int\u00e9rieur retourn\u00e9 sur lui-m\u00eame. Tu te souviens du parfum du jasmin dans les rues de Damas. Le bruit des pas qui r\u00e9sonnaient dans le couloir \u00e9troit. Une phrase dans une autre langue. Tu n\u2019appr\u00e9cies pas la saveur de la p\u00e2tisserie provenant de ton pays d\u2019origine, offerte par cet homme que tu traques en secret. Tu t\u2019approches de lui tr\u00e8s lentement. Tu passes \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s. Derri\u00e8re lui dans la file du caf\u00e9 tu l\u2019\u00e9vites au dernier moment en le fr\u00f4lant \u00e0 peine. Tu sens l\u2019odeur de sa peau. Tu respires son parfum si particulier. Tu le d\u00e9visages sans un regard. Rien ne se fixe entre vous. Tout se d\u00e9robe. Tu ne sais plus qui suit qui. Qui tu es. Qui tuait ? Si c\u2019est toi qui le traques ou lui qui s\u2019approche de toi, s\u2019accroche. Tu as peur qu\u2019il t\u2019ait reconnu. Mais il a tout oubli\u00e9. Il a fui le pays pour tout oublier. Tu es tout son contraire. Tu n\u2019oublies rien. Tu veux qu\u2019il paie pour ce qu\u2019il a fait. Il a cru t\u2019effacer. Tu t\u2019\u00e9vades.<br><br>C\u2019est une voix sans visage. Une voix sans corps. Une voix qu\u2019on peut reconna\u00eetre pourtant, qu\u2019on peut identifier. Elle p\u00e8se sur ta poitrine. Elle s\u2019all\u00e8ge parfois mais c\u2019est un leurre. C\u2019est pour mieux te tromper. Elle flotte au-dessus de ton front puis revient s\u2019\u00e9craser derri\u00e8re tes yeux. Tu ne peux t\u2019y soustraire. M\u00eame le silence qu\u2019elle laisse derri\u00e8re elle parle encore de toi, de ta souffrance.<br><br>Tu n\u2019es pas seul. Tu ne l\u2019as jamais \u00e9t\u00e9. M\u00eame dans le noir. M\u00eame avant le noir. Tu as toujours \u00e9t\u00e9 plusieurs. Celui qui g\u00eet par terre. Celui qui parle. Celui qui n\u2019a pas de voix. Celui qui \u00e9coute. Celui qui esp\u00e8re. Celui qui trompe son monde. La division est ancienne. Plus ancienne que l\u2019enfance. Plus ancienne que le nom que tu portes et tous ceux que tu empruntes pour te cacher. Pour continuer \u00e0 vivre sans vivre.<br><br>Tu ne cherches pas \u00e0 comprendre. Tu ne sais pas penser ici. Tu ne peux qu\u2019\u00e9couter. La voix est d\u00e9j\u00e0 l\u00e0. Sans appel. Elle ne demande rien. Elle n\u2019attend rien de toi. Elle dit encore. Et parfois elle dit qu\u2019elle va se taire. Mais elle continue \u00e0 parler. Ce n\u2019est pas pour toi qu\u2019elle parle. Ce n\u2019est pas contre toi non plus. C\u2019est ce qui reste quand tout le reste est d\u00e9truit. Quand la nuit n\u2019est plus que le fond de la nuit. Quand le silence s\u2019est retourn\u00e9 sur lui-m\u00eame. Quand la m\u00e9moire fait mal sans parvenir \u00e0 tuer. Quand les murs avancent \u00e0 rebours. Quand on te lib\u00e8re mais que la vengeance devient ta prison.<br><br>Et pourtant elle vibre cette voix. Elle vibre comme si elle voulait que quelque chose se l\u00e8ve en toi. Quelque chose du corps inerte que tu as laiss\u00e9 l\u00e0-bas. Quelque chose qui deviendrait un geste. Une pens\u00e9e. Un mouvement. Un espoir ? Mais rien ne vient. Tu \u00e9coutes. Tu reconnais la voix de ton bourreau. Tu respires en elle. Tu ne bouges pas. La voix reste en toi, t\u2019obs\u00e8de. Tu es son prisonnier.<br><br>Et dans le noir, \u00e7a recommence.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une voix lui parvient dans le noir. Une voix venue du dehors d\u2019un temps ancien qu\u2019aucune oreille ne capte. Une voix qui n\u2019effleure aucune membrane ne frappe aucun tympan. Couch\u00e9 sur le dos il l\u2019entend. Il ne peut pas l\u2019oublier. Elle passe entre ses os. Elle creuse ses tempes. Descend dans sa gorge. 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