{"id":187192,"date":"2025-06-19T15:09:08","date_gmt":"2025-06-19T13:09:08","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=187192"},"modified":"2025-06-19T15:09:09","modified_gmt":"2025-06-19T13:09:09","slug":"boost-11-11bis-11ter-la-gravure-dalbina","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/boost-11-11bis-11ter-la-gravure-dalbina\/","title":{"rendered":"BOOST #11 #11bis #11ter | La gravure d\u2019Albina"},"content":{"rendered":"\n<p>Pour le Saut, des gestes \u00e0 suivre scrupuleusement. La prise d\u2019\u00e9lan, il en faut pour passer la crevasse, et le cri \u00ab\u2009Tous pour Trois\u2009\u00bb, et puis\u2026 Avant le jour, avaler la dose prescrite de liquide fluo que Bloom appelle P\u2019tit-dej en riant comme un baleineau affam\u00e9, un m\u00e9lange dont il \u00e9tait seul \u00e0 conna\u00eetre les proportions. Les ressources sont en baisse, et les quantit\u00e9s distribu\u00e9es diminuent d\u2019un d\u00e9part \u00e0 l\u2019autre, mais ce matin c\u2019\u00e9tait le d\u00e9part d\u2019Albina, qu\u2019il a surnomm\u00e9 C\u2019est pas vrai le jour de son arriv\u00e9e \u00e0 la Cambuse.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Nous sommes trois, nous sauterons car d\u00e9j\u00e0 nos anc\u00eatres sautaient. Nous chantons les mots grav\u00e9s des m\u00e9moires.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle avait \u00e9t\u00e9 assign\u00e9e aupr\u00e8s de lui par Borah. Pour l\u2019assister. Le surnom c\u2019est parce que Bloom et elle se connaissaient d\u2019avant, Borah disait toujours \u00e7a \u2014 d\u2019avant \u2013 m\u00eame si \u00e0 l\u2019Alpage, d\u2019avant remontait aux calendes depuis lurette. Bloom et Albina se connaissaient d\u2019avant alors se retrouver pour le travail aux heures blanches et touiller les gamelles, \u00ab\u2009C\u2019est pas vrai\u2009\u00bb disait beaucoup. \u00c7a venait de Bloom qui rigolait toujours quand Abina imissait un mot dans un autre, comme le jour o\u00f9 un petit nuage \u2014 \u00e0 la fa\u00e7on des affabuleries que chantent les MaPa \u00e0 leurs ch\u2019tiots \u2014 un nuage, l\u00e0 au-dessus des t\u00eates, chatouille la gorge, pique le nez, et vite vite, deux ou trois rapides et agiles \u00e0 lancer la tentation de capture, un jour de chasse la Water. \u00c7a venait de Bloom, le jour du nuage quand il avait donn\u00e9 un coup de menton fa\u00e7on de dire\u2009: \u00c7a t\u2019en bouche ! Albina clignait l\u2019\u0153il, trouillait un peu puis bombait le torse, et lan\u00e7ait\u2009: Ce petit nuage \u00e0 l\u2019air b\u00eate. Bloom avait rigol\u00e9 de son air bravache\u2009: T\u2019en rate pas une. Les mots, \u00e7a la r\u00e9plique, et zou ! Elle repique\u2009: L\u2019air b\u00eate \u00e0 manger. \u00c0 condition de foin. Broom resta bouche ouverte et le rire d\u00e9marrait, l\u00e9ger puis passant de bouche en bouche, plus fort, plus profond, la communaut\u00e9 enti\u00e8re prise de fou rire riaient plus fort \u00e0 chaque fois qu\u2019une ou l\u2019autre r\u00e9p\u00e9tait\u2009: B\u00eate \u00e0 manger. \u00c0 condition de foin. L\u2019attrape Water avait \u00e9t\u00e9 manqu\u00e9e, mais la m\u00e9moire de la Fin des B\u00eates, des pr\u00e9s qui les nourrissaient et leur disparition dans un nuage rouge blanc, donnaient aux mots transcoll\u00e9s d\u2019Albina une note irr\u00e9v\u00e9rencieuse et inhabituelle. Pour une fois, le nuage s\u2019en \u00e9tait tir\u00e9 \u00e0 bon prix. \u00c0 l\u2019Alpage pour garder les souvenirs, on les gravait dans la p\u00e2te. Les allusions hors p\u00e2te, voil\u00e0 de quoi s\u2019attirer un surnom.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Nous sommes les Sauteurs, nous affronterons les mutations, hanches, genoux et os. Nous chantons les mots grav\u00e9s des m\u00e9moires.<\/p>\n\n\n\n<p>Le matin des d\u00e9parts, Albina s\u2019asseyait devant sa place, aupr\u00e8s des deux autres sauteurs. Des lettres de couleur orang\u00e9e flottaient dans son bol de mixture \u2014 deux D pour Double-Dose.<\/p>\n\n\n\n<p>Bloom, tu d\u00e9connes. La mise en garde battait mes tempes et j\u2019h\u00e9sitais. Ce matin d\u2019avant le Saut, tu trahirais la gosse\u2009? Bloom, tu d\u00e9connes. Sois fid\u00e8le au moins une fois. Sauve lui la vie. R\u00e9v\u00e8le-lui le secret des Sauteurs et sauve-la. Trop tard. Il est trop tard. Il y a encore deux ou trois si\u00e8cles on pouvait dissimuler et esp\u00e9rer, mais depuis la P\u00e2te, son r\u00e8gne et son manque, chaque Saut appelait \u00e0 sacrifice. Une attaque de Agou-Agou et une mort d\u00e9chiquet\u00e9, un retard et un exil, une transmue incompl\u00e8te et un \u00e9tat mi-animal sans retour. Borah, la voix de la Caverne me tient a la gorge. J\u2019ai mis deux D dans le P\u2019tit Dej d\u2019Albina, pauvre gosse, ses joues ont rougi de joie et de remerciements. Des pr\u00e9parations Double Death, pas Double Dose, pauvre gosse encore si ignorante. Elle a tout aval\u00e9 et maintenant elle \u00e9coute la fanfare de Fl\u00fbtes, les profanateurs de sons nous rendent sourds, dans la foule \u00e7a souffle, \u00e7a huhlule \u00e0 la fa\u00e7on des traditions grav\u00e9es dans la P\u00e2te. Mon c\u0153ur explose et je dois survivre \u2014 tant pis pour elle, Albina n\u2019est rien, de la mauvaise chair \u00e0 P\u00e2te, une r\u00e9colteuse qui ne reviendra pas. Qui en aura le souvenir\u2009? Sa vie ne sera pas grav\u00e9e, mis \u00e0 part un bon mot peut-\u00eatre, \u00e0 r\u00e9p\u00e9ter sans en connaitre l\u2019origine. Au moment du cri \u2014 Tous pour Trois \u2014 je hurle ou crois que je hurle. Ne sautez pas. Mon appel se perd dans la note infernale du chef fl\u00fbtiste. Le trio de L\u2019Alpage franchit la Porte Sombre. Y\u2019aura pas de fleurs pour Albina.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;Abina regardait les lettres tournoyer dans son bol puis d\u2019un coup de cuill\u00e8re, les faisait dispara\u00eetre. Son tour pour le saut \u00e9tait un jour tout indiqu\u00e9 pour une DD, le saut demandait \u00e9nergie et inconscience, la potion les d\u00e9cuplait. \u00c0 l\u2019Alpage, les effusions \u00e9taient mal vues, les cri-cri, les bla-bla, les inutiles bruits de bouche, Bloom parlait clair\u2009: double dose de D \u00e9gale soutien et espoir en retour. Au moment du saut, le P\u2019tit Dej aurait son importance quand hanches et genoux sortiraient de leurs articulations, que les os s\u2019\u00e9paissiraient et s\u2019allongeraient, dessinant des silhouettes moiti\u00e9 louves moiti\u00e9 sauterelles, et une fois pos\u00e9 le pied de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, les jambes \u00e0 redevenir ordinaires tordraient les g\u00e9n\u00e9tiques, et en avant pour la Longue Marche de la Nuit Enti\u00e8re.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Nous cherchons ce qui se voit, nous remplissons nos poches ventrales, nous dansons l\u2019aurore. Nous chantons les mots grav\u00e9s des m\u00e9moires.<\/p>\n\n\n\n<p>Sacr\u00e9 Bloom, un \u00eatre rare, sur qui je compte et \u00e7a compte. \u00c0 l\u2019Alpage plus rien ni personne ne compte. C\u2019est \u00e0 cause de l\u2019Avant. Celui o\u00f9 Bloom \u00e9tait mon grand-p\u00e8re, me donnait du miel et savait trouver du lait dans le ventre des biches. On essaimaient dans la m\u00eame g\u00e9n\u00e9alogie depuis trois ou quatre mille d\u00e9cennies, et j\u2019avais avec lui une masse de trucs en commun, le nez, les yeux, la peau, la forme des ongles, nos m\u00eames cheveux couleur citron. Personne n\u2019avait plus vu de citrons depuis la P\u00e2te, mais les cheveux portaient encore ce nom. Nos pieds aussi. Pareils. Larges et palm\u00e9s. Leur vo\u00fbte plantaire un peu trop creus\u00e9e pour \u00eatre confortable, mais Bloom savait nous tailler des semelles \u00e0 glisser dans nos chaussures. \u00c7a me faisait peur que Bloom et Borah se disputent \u00e0 cause de moi. Leurs fa\u00e7ons d\u2019articuler Al-Bi-Na. Une peur floconneuse, couleur mort dans les yeux. Bloom se souvient. Une raret\u00e9 de caract\u00e8re, pareil au mien. Nul besoin de graver chaque petite humeur pour la retrouver \u00e0 l\u2019envie. Le mot pour l\u2019\u00e9voquer suffisait. On \u00e9vitait de le faire savoir, on faisait semblant de graver et de chanter les gravures. On savait quoi faire et comment. Bloom disait \u00c7a suffira. Je l\u2019\u00e9coutais, et je le croyais. J\u2019aimais le croire. On saura comment s\u2019y prendre et \u00e7a suffira. Ce matin j\u2019avais crach\u00e9 le P\u2019tit Dej, sans avaler les deux D pr\u00e9par\u00e9s pour moi. Bloom aurait du le deviner. S\u2019en souvenir. Son don se fanait. Bient\u00f4t je serai le prochain Bloom. Je connaissais les formules par c\u0153ur et j\u2019avais remarqu\u00e9 que Borah avait des vues sur moi. Plus qu\u2019\u00e0 jouer serr\u00e9. Bloom m\u2019avait trahi, il me faudrait le graver pour que l\u2019histoire soit chant\u00e9e et jamais pardonn\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous rions. Nous rions. Nous rions. Albina trancolle et nous rions.<\/p>\n\n\n\n<p>Sauter d\u00e9clenchaient la fermeture de la crevasse autour de l\u2019Alpage, un fracas dans le Vide Noir. Sit\u00f4t la mutation op\u00e9r\u00e9e, les Sauteurs disparaissaient \u00e0 la vue de Bloom et des autres, ne comptant que sur eux-m\u00eames pour l\u2019Arpentage des Hauteurs Bleues, esp\u00e9rant bonne r\u00e9colte de \u00ab\u2009ce qui se voit\u2009\u00bb, en \u00e9vitant d\u2019\u00eatre la proie d\u2019un Agou-Agou, monstre ou arme que personne n\u2019avait pu d\u00e9crire encore, mais dont tout l\u2019Alpage connait le bruit d\u2019approche, synonyme de terreur dans les r\u00e9cits fabulos\u00e9s des PaMa. Et puis rentrer. Respecter l\u2019Ordre des Choses, sans se perdre, r\u00e9colter toute la nuit et au matin chanter devant la Porte Sombre, la P\u00e2te bien \u00e0 l\u2019abri dans les poches ventrales, de la p\u00e2te de Temps, pour y graver les Inoubliables mais aussi les Rectifications. \u00c0 intervalle r\u00e9gulier, un trio bien pr\u00e9par\u00e9 se voyait ouvrir la Porte Sombre au son des fl\u00fbtes. La fanfare jouaient un air connu et pourtant improvis\u00e9, semblable \u00e0 un appel de crapaud ou un passage d\u2019essaim, l\u2019assistance muette et immobile, respirant bruyamment jusqu\u2019au fond des cages, amplifiait chaque instant. Au signal de la derni\u00e8re note, celle qui vrille les oreilles, les Sauteurs prennent leur \u00e9lan. Un. Deux. Tous pour Trois. Saut de transformation. La crevasse et la nuit les avalent.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Depuis quand Bloom et la descendante ont-ils su qu\u2019ils avaient acc\u00e8s \u00e0 leur Zone Souvenir, que leur cerveaux h\u00e9rit\u00e9s des Voyages etaient encore fonctionnels. \u00c0 se demander si tout n\u2019est pas d\u00e9cid\u00e9 d\u2019avance. Ferme-la Borah, tu vas d\u00e9valer la pente. Et il reste si peu de P\u00e2te. Allez, sautez une bonne fois, Trio du Jour, allez affronter ce qui ne se raconte pas, aller ramasser ce qui se voit, allez d\u00e9couvrir ce qui se cache, et rapportez la r\u00e9colte, nourrissez Papa Borah, Sauvez Maman Borah. On s\u2019occupera de Bloom \u00e0 la prochaine R\u00e9volution Solaire. Albina est maline, pas assez pourtant.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous sautons, nous affrontons, nous dansons, nous chantons.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pour le Saut, des gestes \u00e0 suivre scrupuleusement. La prise d\u2019\u00e9lan, il en faut pour passer la crevasse, et le cri \u00ab\u2009Tous pour Trois\u2009\u00bb, et puis\u2026 Avant le jour, avaler la dose prescrite de liquide fluo que Bloom appelle P\u2019tit-dej en riant comme un baleineau affam\u00e9, un m\u00e9lange dont il \u00e9tait seul \u00e0 conna\u00eetre les proportions. 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