{"id":187495,"date":"2025-06-27T23:13:55","date_gmt":"2025-06-27T21:13:55","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=187495"},"modified":"2025-06-27T23:49:01","modified_gmt":"2025-06-27T21:49:01","slug":"boost15-au-bout-de-mon-aiguillee","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/boost15-au-bout-de-mon-aiguillee\/","title":{"rendered":"# boost#15 | Au bout de mon aiguill\u00e9e"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Tirer l\u2019aiguille. Et derri\u00e8re moi voil\u00e0 des millions de t\u00eates pench\u00e9es mimant la dentelli\u00e8re de Vermeer, yeux \u00e9carquill\u00e9s dans la lumi\u00e8re descendante, portant camisole et coiffe, berthe de dentelle d\u00e9licate aux \u00e9paules, puis il y a la Singer aux pieds de fonte tarabiscot\u00e9e dans l\u2019appartement de Nice et ce jeu interdit d\u2019appuyer sur la p\u00e9dale pour savourer le doux cliquetis de l\u2019aiguille piquant dans le vide. Il y a aussi ces petites dames chics dont je me sens la complice, rentrant dans leur HLM sur leurs souliers \u00e0 talons et qui savent coudre, et tellement fi\u00e8res vendent ce service \u00e0 de grandes maisons pour pas si cher mais pour l\u2019amour du beau du bien fait du plus que parfait, elles quittent donc leur banlieue d\u00e8s potron-minet et se rendent dans les hauteurs secr\u00e8tes d\u2019un immeuble de l\u2019avenue Montaigne, dans le silence chantant des ateliers o\u00f9 elles ont mission d\u2019 exaucer les caprices les plus fous de Monsieur ou Madame\u2026 et leurs yeux perlent des larmes et elles murmurent C\u2019est mon mod\u00e8le\u2026 lors du d\u00e9fil\u00e9. Au bout de l\u2019aiguill\u00e9e, il y a Rose qui aurait tant aim\u00e9 en \u00eatre ou monter son affaire, la Ddass lui ayant enseign\u00e9 la couture mais pas donn\u00e9 les moyens d\u2019une machine \u00e0 coudre, au sortir de l\u2019orphelinat, elle a donc dormi dans les bois et gagn\u00e9 sa subsistance avec les m\u00e9nages toute sa vie, \u00ab\u2009pas pu, pas les sous\u2009\u00bb concluait-elle gaie et chantante, Mimi Pinson frottant les sols\u2026Il y a cette vieille tante un peu pimb\u00eache, autrefois premi\u00e8re d\u2019atelier qui ne l\u00e2chait pas sa machine quand on allait la voir sauf pour pr\u00e9parer et boire un lapsang fum\u00e9 dans une porcelaine de chine transparente, se plaignant que sa vue baissant, elle ne pourrait plus continuer bien longtemps et pourtant l\u2019absolue perfection sortait encore de ses mains pour le contentement de ses deux derni\u00e8res clientes, la vieille Line Noro et cette sublime \u00e9pouse de banquier qui avaient pass\u00e9 commande en pointant du doigt une photo dans Jours de France, et d\u00e9merde-toi avec ces falbalas risibles. Selon elle, la vieille Coco avait fix\u00e9 les r\u00e8gles d\u00e9finitives du chic et bien que pauvre, elle n\u2019en d\u00e9rogeait jamais, fid\u00e8le \u00e0 l\u2019unique longueur admise par ce chic&nbsp;: au genou. La d\u00e9gringolade sociale&nbsp;&nbsp;aussi a de la pudeur. Au bout de mon aiguill\u00e9e, il y a son air absorb\u00e9 dans les all\u00e9es de chez Rodin et ses myst\u00e9rieuses exigences c\u2019est pour une robe en biais, j\u2019ai besoin d\u2019une grande laize, il me faut aussi du twill et du coton de triplure, l\u2019\u0153il s\u2019\u00e9gare parmi les rouleaux vibrants qui convoquent la gourmandise : cr\u00eape, velours d\u00e9vor\u00e9, mousseline, chantilly\u2026 avec des noms d\u2019oiseaux : gazar, charmeuse, organza, \u00e9tamine\u2026 ils invitent au voyage : ottoman, radzimir, shantung\u2026 Et l\u2019enfant laisse errer ses mains sales sans qu\u2019on la voit, c\u2019est que les tissus l\u2019appellent et vivent&nbsp;, les soies fuyantes et fra\u00eeches sentent le cheveu, le velours caresse, la laine est chaude et s\u00e8che. Chez Rodin, les mannequins miniatures juch\u00e9es sur les \u00e9tals bras en l\u2019air mettaient en sc\u00e8ne des envol\u00e9es de mousseline, des coul\u00e9es de satin, et des transparences d\u2019organza. C\u2019est que les tissus parlent, et craquent, crissent, frottent, fr\u00f4lent, bruissent ou soufflent. On a pris go\u00fbt aux finitions complexes et on leur accorde le temps qu\u2019elles r\u00e9clament, ce que co\u00fbte un v\u00eatement en heures de travail est incalculable, suivez mon regard vers la Chine o\u00f9 des mains expertes abattent une besogne colossale qu\u2019on ach\u00e8te \u00e0 bas prix en trouvant \u00e7a tout naturel\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au pays de la mode, les poches se plaquent plus facilement que les amants, les coutures se fendent et se font \u00e0 l\u2019anglaise, les angles se d\u00e9garnissent mieux que des cr\u00e2nes, le fil va droit, les courbes se crantent, les cols se rabattent, ont des pieds et savent d\u2019o\u00f9 ils viennent \u2014 fran\u00e7ais, anglais, italiens, les pannes sont de velours, les revers ignorent le tennis ou la fortune, et faire une toile ne se passe pas au cin\u00e9ma.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je sais bien que derri\u00e8re ce go\u00fbt se profile la s\u0153ur de cette tante, ma grand-m\u00e8re qui a fond\u00e9 une maison de couture \u00e0 la fin de la premi\u00e8re guerre avec l\u2019argent pr\u00eat\u00e9 (ou offert\u2009?) par Poiret dont elle \u00e9tait la premi\u00e8re vendeuse, je ne l\u2019ai pas connue, j\u2019ai encore un rouleau de ses \u00e9tiquettes en satin brun brod\u00e9 d\u2019ivoire&nbsp;<em>Madeleine Monjaret Paris. Deauville. Monte-Carlo.&nbsp;<\/em>La voil\u00e0, en deux lignes, sortie de l\u2019oubli o\u00f9 elle avait sombr\u00e9. Trois de ses malles me suivent encore, remplies de dentelle jaunie, de lourds lam\u00e9s glac\u00e9s qui d\u00e9gagent une d\u00e9sagr\u00e9able odeur m\u00e9tallique, de grosses bobines de fils d\u2019or, des mantilles et \u00e9charpes inou\u00efes, un incroyable coupon noir brod\u00e9 de pommes d\u2019or digne d\u2019un conte, des kilom\u00e8tres de galons et rubans dont je ne sais que faire sans pouvoir m\u2019en s\u00e9parer. Plus une seule robe, je les ai pi\u00e9tin\u00e9es dans la bouse lors d\u2019in\u00e9narrables apr\u00e8s-midis costum\u00e9s \u00e0 la campagne, plus une seule paire de chaussures, sacrifi\u00e9es aux jeux enfantins elles aussi\u2026 Mon amour insatiable des tissus et des imprim\u00e9s me vient de ce c\u00f4t\u00e9 paternel de la famille, le pr\u00e9cieux, le sophistiqu\u00e9 et l\u2019un peu snob\u2026 et ces dix ans \u00e0 chroniquer la mode pour un quotidien, hasard ou pr\u00e9destination\u2009? Un vrai d\u00e9fi d\u2019\u00e9criture dans tous les cas\u2026 et c\u2019est l\u00e0, dans ce creuset bourr\u00e9 des plus beaux chiffons du monde qu\u2019a pouss\u00e9 un peu la fleur de l\u2019\u00e9criture, alors quoi\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Coudre encore\u2026 antistress in\u00e9galable, barri\u00e8re absolue contre tous les d\u00e9sordres int\u00e9rieurs et ext\u00e9rieurs, quand \u00e9crire ne se peut. Il y a dans l\u2019exercice de la couture et la manipulation des \u00e9toffes quelque chose qui r\u00e9quisitionne si fort mon attention qu\u2019en d\u00e9pit d\u2019un sentiment de futilit\u00e9, je ne saurais y r\u00e9sister. \u2026<br>Tirer l\u2019aiguille et un grand calme soudain, la pointe ac\u00e9r\u00e9e de l\u2019aiguille transperce l\u2019\u00e9toffe, le fil silencieux et docile sinue pour cheminer au travers, le tissu est soumis entre les doigts, voil\u00e0 tout ce qu\u2019une couturi\u00e8re domine, peu de choses \u00e0 vrai dire, mais cap \u00e0 la perfection\u2026 Son c\u0153ur s\u2019arr\u00eate quand elle coupe l\u2019\u00e9toffe, tout se joue l\u00e0, le geste fatal est au bout des ciseaux, on n\u2019aimerait pas g\u00e2cher comme le cuisinier qui met du foie gras dans ses recettes, le foie gras de la couturi\u00e8re, c\u2019est d\u2019abord son temps\u2026&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Tirer l\u2019aiguille. 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