{"id":187577,"date":"2025-06-30T19:34:48","date_gmt":"2025-06-30T17:34:48","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=187577"},"modified":"2025-06-30T19:34:49","modified_gmt":"2025-06-30T17:34:49","slug":"boost14-dans-le-tableau-on-voit","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/boost14-dans-le-tableau-on-voit\/","title":{"rendered":"boost#14 Dans le tableau, on voit."},"content":{"rendered":"\n<p>La maison \u00e9tait situ\u00e9e \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur du bourg. Je n\u2019y parvins qu\u2019en d\u00e9but de soir\u00e9e, qui se confond avec la fin de l\u2019apr\u00e8s-midi en cette saison, m\u00eame \u00e0 l\u2019Est. L\u2019adresse \u00e9crite sur le papier \u00e9tait simple et correcte pourtant, mais je ne trouvai personne pour me renseigner efficacement. Dans ces villages de montagne, on ne va jamais quelque part, mais chez quelqu\u2019un. Aux noms officiels des routes sont fr\u00e9quemment substitu\u00e9s des directions ou celui qui les a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9s.\u00a0Le num\u00e9ro de l\u2019endroit o\u00f9 l\u2019on m\u2019attendait comportait trois chiffres, et j\u2019avais du mal \u00e0 croire que plus d\u2019une centaine d\u2019habitations puissent \u00eatre recens\u00e9es aux abords imm\u00e9diats du centre. Je m\u2019\u00e9tais pr\u00e9par\u00e9 \u00e0 une longue randonn\u00e9e et je marchai pendant pr\u00e8s de deux heures finalement parce que j\u2019\u00e9tais perdu et non par cause de la distance r\u00e9elle \u00e0 parcourir depuis le bureau de l\u2019\u00c9crivain public. Au bout d\u2019une longue route qui pointait vers les bois sans offrir la moindre ombre, je me retrouvai devant une maison sans gr\u00e2ce aux abords d\u2019un champ. Sur la porte entrouverte, je rep\u00e9rai sans mal le petit dessin qui servait de signature \u00e0 ma feuille de route. Apr\u00e8s avoir inutilement frapp\u00e9, j\u2019entrai dans le couloir sombre. Personne ne venait \u00e0 ma rencontre, et je renon\u00e7ai \u00e0 appeler, assez certain que personne ne viendrait, que cela faisait partie du dispositif. Si je me retrouvais l\u00e0, ce n\u2019\u00e9tait pas par hasard et on peut dire que je l\u2019avais bien cherch\u00e9. Il y avait des ann\u00e9es que je souhaitais \u00eatre pris dans une de ses \u0153uvres, ce qui m\u2019y rendait peu \u00e9ligible. J\u2019avais rus\u00e9 pour obtenir ma place. Je faisais partie des avertis et elle pr\u00e9f\u00e9rait les candides, ce que je comprenais tout en trouvant parfaitement injuste ma disqualification. Sur la table de la cuisine, une carafe d\u2019eau me sembla phosphorescente dans la p\u00e9nombre tant j\u2019avais soif. On avait cuit de la viande rouge, l\u2019odeur restait, et tandis que je buvais, je regardais la disposition des placards et les pots d\u2019\u00e9pices group\u00e9s pr\u00e8s de la gazini\u00e8re, les petits coussins d\u2019assise des chaises en formica, la partie de chasse de la toile cir\u00e9e et la vaisselle \u00e0 bleuets sur l\u2019\u00e9gouttoir comme si j\u2019avais d\u00fb prendre possession des lieux. Certain que rien ne se passerait l\u00e0, je poursuivis mon exploration et me cassai le nez sur une porte menant \u00e0 l\u2019\u00e9tage. Le chemin \u00e9tait en quelque sorte balis\u00e9 et cependant, je me sentant comme le loup du conte, entrant chez sa victime pour se substituer \u00e0 elle, bien davantage que comme le chaperon qui vient apr\u00e8s. Je le r\u00e9p\u00e8te\u00a0: j\u2019\u00e9tais averti et si je n\u2019avais pas la moindre id\u00e9e de ce qui allait se jouer -l\u00e0, je croyais en reconna\u00eetre la fa\u00e7on, le style\u2026 J\u2019avais travers\u00e9 un salon de gros fauteuils en velours, quand je poussai une derni\u00e8re porte qui me mit dehors. Il y avait l\u00e0 sous une pergola, une femme occup\u00e9e \u00e0 peindre la montagne qui nous faisait face au bout d\u2019un long pr\u00e9 qui venait d\u2019\u00eatre fauch\u00e9. Elle ne s\u2019\u00e9tait pas retourn\u00e9e en m\u2019entendant. Le pinceau n\u2019avait pas quitt\u00e9 le papier. Un grand oiseau m\u00e9tallique dans le soleil rasant piqua vers le champ et sans que je puisse voir ce qu\u2019il enlevait, j\u2019entendis le cri d\u2019un petit animal. Elle leva la t\u00eate et posa le pinceau. Je crus l\u2019avoir entendu dire \u00ab\u00a0Prenez place\u00a0\u00bb, mais d\u2019une voix si faible que je ne pourrai le jurer. Je m\u2019assis dans un fauteuil de jardin contre le mur de la maison. J\u2019\u00e9tais pris dans son ombre, mais le dos de la femme lui \u00e9chappait, \u00e0 quelques m\u00e8tres de moi. Le jour tomberait presque aussi vite que le rapace. L\u2019herbe coup\u00e9e flamboyait pour finir. Elle prit un livre que je n\u2019avais pas remarqu\u00e9 dans le fatras des papiers et des petits pots de couleurs. La montagne bleue, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la vall\u00e9e invisible qui nous s\u00e9parait d\u2019elle, portait encore des barrettes d\u2019or. Elle avait ouvert le livre \u00e0 un endroit pr\u00e9cis. Je vis sa main poser le marque-page \u00e0 l\u2019angle de la petite table. Elle n\u2019allait pas se retourner. J\u2019en eus la certitude au c\u0153ur, comme un coup, un bref vertige. J\u2019essayai de me rappeler ce que je savais de ses \u0153uvres, de sa d\u00e9marche, mais tout se perdait dans le contre-jour de son dos, de ses cheveux relev\u00e9s sur une nuque fine et longue. Elle lut. Sa voix tout juste assez forte pour que j\u2019entende chaque mot. C\u2019\u00e9tait un matin, dans une chambre bienheureuse, le retour de l\u2019enfance quand l\u2019enfance est finie, mais que la chambre en a gard\u00e9 les meilleures heures. L\u2019odeur des fleurs orang\u00e9es qui descendaient en petites lianes dans la pergola, m\u00e9lang\u00e9e \u00e0 celle des foins me donnait un l\u00e9ger tournis. Des pans entiers de montagne s\u2019\u00e9teignaient d\u2019un coup, l\u2019ombre du bois mangeait le pr\u00e9, l\u2019illusion de la fra\u00eecheur me gagnait. Elle d\u00e9crivait un bouquet de fleurs sur une table de chevet, un immense bonheur inopin\u00e9. C\u2019\u00e9tait comme le mien, soudain, si v\u00e9ritablement que les larmes me venaient, sans que rien ne les explique. Je croyais n\u2019avoir jamais rien entendu de plus juste, de plus beau, de plus simple. Je r\u00e9primai difficilement un sanglot sorti de je ne sais o\u00f9. Elle ne se retourna pas et poursuivit la lecture. J\u2019avais crois\u00e9 un homme sur la route en venant, et plus t\u00f4t l\u2019enfant de la salle d\u2019attente qui m\u2019avait souri ostensiblement. Je connaissais son \u0153uvre, je savais que je n\u2019\u00e9tais pas le seul a \u00eatre venu prendre place dans ce fauteuil. Mais j\u2019\u00e9tais certain d\u2019\u00eatre le seul \u00e0 l\u2019entendre vraiment et la montagne noire qui ne conservait plus qu\u2019une fine aur\u00e9ole me donnait raison. Elle avait arr\u00eat\u00e9 la lecture. Elle reprit le marque-page et ferma le livre. On entendait les insectes et les oiseaux, soulag\u00e9s par le retrait de la lumi\u00e8re ardente d&rsquo;un poids plus lourd que le leur. Gr\u00e2ce leur \u00e9tait faite jusqu&rsquo;au prochain midi. Le ciel prenait l\u2019orang\u00e9 des fleurs qui semblaient \u00e9teintes. Je n\u2019arrivais pas \u00e0 me lever pour partir. J\u2019avais besoin de me moucher, mais une g\u00eane \u00e9pouvantable me retenait de faire le moindre bruit. Mes larmes continuaient \u00e0 couler et je pense qu\u2019elle entendait chacun des \u00e0-coups qui me soulevaient la poitrine. Elle n\u2019avait pas repris la peinture. Elle regardait devant elle, la disparition du soleil au profit du grand incendie du ciel. N\u2019y tenant plus, je me mouchai et cet aveu de faiblesse me co\u00fbta comme une d\u00e9faite. Elle ne se retourna pas et je la d\u00e9testai soudain avec une telle violence que je pris peur (&#8230;)<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le jour tomberait presque aussi vite que le rapace. <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/boost14-dans-le-tableau-on-voit\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">boost#14 Dans le tableau, on voit.<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":43,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[7512,7302],"tags":[],"class_list":["post-187577","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-boost-14-beckett-immobile","category-boost"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/187577","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/43"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=187577"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/187577\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":187578,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/187577\/revisions\/187578"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=187577"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=187577"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=187577"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}