{"id":187658,"date":"2025-07-01T13:38:16","date_gmt":"2025-07-01T11:38:16","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=187658"},"modified":"2025-07-01T15:08:01","modified_gmt":"2025-07-01T13:08:01","slug":"rectoverso-01-chez-lecrivain-public","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-01-chez-lecrivain-public\/","title":{"rendered":"#rectoverso #01 | Chez l&rsquo;\u00e9crivain public"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-center\">RECTO<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 l\u2019adresse qu\u2019on m\u2019avait indiqu\u00e9e, il y avait un \u00e9crivain public. Le bureau en rez-de-chauss\u00e9e donnait sur une des places de ce gros village. J\u2019en avais travers\u00e9 trois depuis l\u2019arr\u00eat o\u00f9 le chauffeur de car m\u2019avait conseill\u00e9 de descendre. La premi\u00e8re pouvait \u00e0 peine porter ce nom, on e\u00fbt dit plut\u00f4t que les maisons s\u2019\u00e9taient soudain \u00e9cart\u00e9es dans une m\u00eame rue pour respirer plus \u00e0 l\u2019aise. Les volets, de couleurs vives autrefois, \u00e9taient pass\u00e9s par les hivers impitoyables. Il y avait une halle couverte sur la deuxi\u00e8me place, o\u00f9 des march\u00e9s traditionnels devaient avoir lieu une ou deux fois la semaine, mais quand je la longeais en t\u00e2chant de profiter de l\u2019ombre d\u2019apr\u00e8s-midi, une vente d\u2019un tout autre type s\u2019y d\u00e9roulait. On avait entrepos\u00e9 l\u00e0 des meubles et des bibelots anciens, \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019une brocante, mais personne n\u2019y d\u00e9ambulait. De gros canap\u00e9s, des fauteuils \u00e0 oreilles en velours r\u00e2p\u00e9, des chaises de pailles et des tables hautes, basses, rondes ou ovales \u00e9taient occup\u00e9s par une petite assembl\u00e9e silencieuse tandis qu\u2019au milieu de la halle une violoncelliste jouait comme pour elle seule. La troisi\u00e8me place \u00e9tait d\u00e9serte et sans ombre aucune. Le gros d\u00e9bit d\u2019une fontaine sise en son milieu donnait l\u2019illusion d\u2019une fra\u00eecheur, d\u00e9mentie par un grand chat noir \u00e9tendu en plein soleil et de petits l\u00e9zards immobiles indiff\u00e9rents aux bruits qui \u00e9claboussaient les fa\u00e7ades claires. Ce r\u00e9cit est anormal\u00a0: je n\u2019ai d\u2019ordinaire aucune m\u00e9moire. Mais de nombreux d\u00e9tails me sont revenus en r\u00eave au fil des mois qui ont suivi <em>le moment<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">VERSO<\/p>\n\n\n\n<p>Une fois franchies les trois marches du perron, on arrivait dans un \u00e9troit vestibule termin\u00e9 en escalier vers les \u00e9tages. Le cabinet se trouvait \u00e0 main gauche et \u00e0 droite, une petite salle d\u2019attente o\u00f9 j\u2019h\u00e9sitai un instant \u00e0 prendre place. Je ne m\u2019attendais pas \u00e0 y trouver qui que ce soit. C\u2019est alors que je m\u2019aper\u00e7us que je m\u2019\u00e9tais attendu \u00e0 quelque chose, alors que j\u2019avais cru entreprendre ce p\u00e9riple le plus na\u00efvement du monde. J\u2019y restai presque une heure et demie avant d\u2019\u00eatre re\u00e7u. Au d\u00e9but, en voyant les gens qui \u00e9taient l\u00e0 avant moi entrer les uns apr\u00e8s les autres dans le cabinet, j\u2019\u00e9prouvais un profond agacement. J\u2019avais fait, moi, un long voyage pour arriver jusque-l\u00e0, or il semblait \u00e9vident que les autres, soit touristes, soit autochtones, r\u00e9sidant sur place, aurait d\u00fb me laisser la pr\u00e9s\u00e9ance. Les gens parlaient \u00e0 voix basse et, la fatigue aidant, je me trouvai \u00e0 penser que j\u2019\u00e9tais le sujet de ces messes basses. Il faisait par ailleurs extr\u00eamement chaud, le soleil donnait \u00e0 plein par les hautes fen\u00eatres et le sol craqua affreusement quand je d\u00e9pla\u00e7ais ma chaise pour un coin moins expos\u00e9. Il y avait l\u00e0 un tout jeune homme d\u2019une douzaine d\u2019ann\u00e9es, accompagn\u00e9 par ses parents. Je me r\u00e9jouis de le voir fort sage, apr\u00e8s un trajet en train p\u00e9nible en compagnie d\u2019une meute d\u2019enfants en partance pour la colonie. \u00c0 bien l\u2019observer, je compris qu\u2019il s\u2019agissait d\u2019autre chose&nbsp;: il \u00e9tait spectaculairement concentr\u00e9 et quand on vint enfin les chercher, il poussa un petit cri de joie, comme d\u2019un oiseau et sa m\u00e8re s\u2019excusa en disant que c\u2019\u00e9tait son cadeau d\u2019anniversaire. J\u2019avais moi aussi re\u00e7u mon billet en cadeau et je fus un long temps froiss\u00e9 qu\u2019une aussi jeune personne puisse \u00eatre gratifi\u00e9e du m\u00eame pr\u00e9sent. Le peu que j\u2019en savais me donnait \u00e0 penser que c\u2019\u00e9tait tout \u00e0 fait d\u00e9plac\u00e9, mais il entrait l\u00e0 avec ses parents qui saurait probablement borner la proposition, ou tout au moins exiger des assurances. \u00c0 mesure que l\u2019attente se prolongeait, je devenais mieux conscient du bruit de l\u2019eau au-dehors et d\u00e8s lors, elle s\u2019adoucit. J\u2019ai d\u00fb dormir quelques minutes, car en ouvrant les yeux, les visages avaient chang\u00e9 autour de moi. Un seul restait familier et il fut imm\u00e9diatement appel\u00e9 par un <em>s\u2019il vous pla\u00eet<\/em> clairement adress\u00e9 depuis l\u2019embrasure de la porte. Il se leva promptement et disparut presque une demi-heure avant de ressortir d\u2019un pas press\u00e9 sans prendre la peine de nous saluer. Je n\u2019avais toujours pas vu l\u2019h\u00f4te, mais, \u00e0 la voix, je savais d\u00e9j\u00e0 que c\u2019\u00e9tait une femme et qu\u2019elle fumait. Rien ne me garantissait dans l\u2019invitation que j\u2019avais re\u00e7ue de rencontrer la ma\u00eetresse d\u2019\u0153uvre. Si ses travaux jouissaient d\u2019une certaine r\u00e9putation, je n\u2019avais rien trouv\u00e9 de probant sur son apparence et je crus tout d\u2019abord qu\u2019elle accueillait elle-m\u00eame dans ce bureau, et que comme ceux qui m\u2019avaient pr\u00e9c\u00e9d\u00e9, j\u2019allais b\u00e9n\u00e9ficier d\u2019environ trente minutes de t\u00eate-\u00e0-t\u00eate d\u00e8s qu\u2019elle m\u2019aurait pri\u00e9 d\u2019entrer. J\u2019en \u00e9tais l\u00e0 dans mes calculs, esp\u00e9rant qu\u2019en raison de mon \u00e2ge et de mon profil, je l\u2019int\u00e9resserais davantage que le gamin et que mon temps en serait rallong\u00e9, quand elle passa la t\u00eate par l\u2019embrasure de la porte et me fit signe de la suivre. C\u2019\u00e9tait une petite femme r\u00e2bl\u00e9e et terriblement \u00e9nergique. Elle me fit asseoir d\u2019un geste et prit place dans un grand fauteuil \u00e0 roulettes. Le long bureau qui nous s\u00e9parait n\u2019avait pas plus de po\u00e9sie et, enti\u00e8rement vide sauf pour un stylo bille, il me parut tout \u00e0 fait d\u00e9plac\u00e9. L\u00e0 encore, je m\u2019\u00e9tais attendu \u00e0 autre chose, \u00e0 quelque chose d\u2019ancien, de nervur\u00e9, de presque vivant, sa table de travail\u2026 J\u2019en \u00e9tais pour mes frais. La d\u00e9ception cause toujours chez moi un l\u00e9ger d\u00e9go\u00fbt, une fatigue qui s\u2019additionnait \u00e0 celle du voyage effectu\u00e9 dans la pr\u00e9cipitation, puisque l\u2019invitation n\u2019\u00e9tait valable qu\u2019un jour. Le co\u00fbt du billet de train avait grev\u00e9 mon budget et je regrettais par avance le s\u00e9jour \u00e0 Porto qu\u2019il m\u2019aurait sinon permis\u2026 D\u2019un ton peu am\u00e8ne, elle me demanda si quelque chose n\u2019allait pas. Eh bien\u2026 Elle venait de chausser des lunettes qui, combin\u00e9es \u00e0 l\u2019ensemble de ce d\u00e9cor ergonomique lui donnait un air de m\u00e9decin. Tout \u00e0 trac, elle me demanda si j\u2019avais des allergies. La question comme sa gravit\u00e9 me prirent compl\u00e8tement au d\u00e9pourvu. Je bafouillais&nbsp;: alimentaires&nbsp;? Elle haussa les sourcils et me lan\u00e7a un regard perplexe par-dessus ses montures, avant de pr\u00e9ciser&nbsp;: cutan\u00e9es ou respiratoires&nbsp;? Je grattais mon sourcil gauche en qu\u00eate d\u2019une bonne r\u00e9ponse, ce geste a le don d\u2019exasp\u00e9rer mon entourage. Je dis que non, bien que ce ne fut pas tout \u00e0 fait exact et je me mis \u00e0 redouter qu\u2019elle me f\u00eet me d\u00e9v\u00eatir pour m\u2019examiner plus \u00e0 loisir. Un silence s\u2019installa, au cours duquel elle me consid\u00e9ra longuement. Je finis par demander si je devais me d\u00e9v\u00eatir. Elle toussa, \u00e0 moins qu\u2019elle n\u2019ait r\u00e9prim\u00e9 un rire. Elle m\u2019assura que cela ne serait pas n\u00e9cessaire. Elle me regarda d\u2019un \u0153il neuf. Aux \u00e9clats de la fontaine se joignaient les petits coups de sable d\u2019une pendule moderne pos\u00e9e sur une \u00e9tag\u00e8re en contreplaqu\u00e9. Je tentais \u00e0 nouveau de rompre le silence qui me pesait en sortant de mon sac mon invitation, que je posai sur le bureau. Elle m\u2019interrogea du regard, ostensiblement intrigu\u00e9e. Je pr\u00e9cisai que c\u2019\u00e9tait mon invitation pour la s\u00e9quence. Elle formula une s\u00e9rie de <em>oui<\/em>, allant presque jusqu\u2019\u00e0 les chantonner, et enfin elle me demanda ce que je voulais qu\u2019elle en fasse&nbsp;: puisque j\u2019\u00e9tais l\u00e0, il \u00e9tait \u00e9vident que j\u2019en avais une. Elle tenait \u00e0 pr\u00e9ciser, pour que <em>tout soit bien clair entre nous<\/em> que cela <em>ne tenait pas lieu de paiement<\/em>. Ma confusion \u00e9tait \u00e0 son comble et je m\u2019enquis \u00e0 l\u2019emporte-pi\u00e8ce, de savoir si elle acceptait la carte bleue. Apr\u00e8s un temps de r\u00e9flexion, elle dit assez nettement&nbsp;: pas en de\u00e7\u00e0 d\u2019une certaine somme. Mais nous verrions cela \u00e0 l\u2019issue de la <em>consultation<\/em>. \u00c0 ce mot, je crus \u00e0 un malentendu, mais d\u00e9j\u00e0 elle encha\u00eenait sur la question de mes pr\u00e9f\u00e9rences. L\u00e0 encore, je tentai de rabattre la question sur le champ alimentaire, mais elle soupira, exigeant un peu plus de s\u00e9rieux. Je me ressaisis tout \u00e0 fait en lui demandant&nbsp;si elle voulait bien parler de pr\u00e9f\u00e9rences sexuelles. Apr\u00e8s tout, j\u2019en avais vu d\u2019autres que ce petit bout de femme intransigeant. Non, me dit-elle, mais semble que vous le vouliez. Puis elle sourit en ajoutant&nbsp;: vocales, les pr\u00e9f\u00e9rences. Homme&nbsp;? Femme&nbsp;? Je dis&nbsp;: femme. Int\u00e9rieur&nbsp;? Ext\u00e9rieur&nbsp;? J\u2019h\u00e9sitais. Elle conclut&nbsp;: ce sera les deux. Elle sortit d\u2019un tiroir un bloc d&rsquo;ordonnances dont elle biffa l\u2019en-t\u00eate avant d\u2019\u00e9crire une adresse en majuscules soign\u00e9es. Relevant la t\u00eate d\u2019un coup, elle exigea le paiement pour me donner le papier qu\u2019elle avait pli\u00e9 en quatre. Devant mon h\u00e9sitation, elle me d\u00e9signa un petit cadre pos\u00e9 \u00e0 l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 du bureau sur lequel \u00e9tait \u00e9crit&nbsp;: un euro \u00e0 chaque fois. Je ne l\u2019avais pas vu. Personne ne le voit, dit-elle en \u00e9cho \u00e0 mon \u00e9tonnement. Je dus faire le fond de mes poches pour arriver \u00e0 la somme en petite monnaie. Elle fit main basse comme un croupier et glissa le carr\u00e9 de papier dans ma direction. Avant d\u2019en \u00f4ter les doigts, elle me regarda dans le blanc des yeux et ajouta que je ne devais pas revenir. Les objections se bousculaient dans ma t\u00eate, mais je pris une bonne inspiration et posai mon doigt sur l\u2019invitation. Je ne voulais pas sortir sans en avoir le c\u0153ur net&nbsp;: C\u2019est bien vous&nbsp;? demandai-je en pointant le nom imprim\u00e9 en gras. Cette fois-ci, elle rit franchement&nbsp;: Pas du tout.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Int\u00e9rieur\u00a0? Ext\u00e9rieur\u00a0? J\u2019h\u00e9sitais. 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