{"id":187776,"date":"2025-07-01T18:11:37","date_gmt":"2025-07-01T16:11:37","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=187776"},"modified":"2025-07-01T18:40:57","modified_gmt":"2025-07-01T16:40:57","slug":"rectoverso-01-dehors-avec-annie-ernaux-beez","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-01-dehors-avec-annie-ernaux-beez\/","title":{"rendered":"#rectoverso\u00a0#01 | Beez"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-center\"><em>RECTO<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>En haut du champs de Pr\u00e9-Chant\u00e9 \u00e0 la lisi\u00e8re des arbres, des herbes hautes et des ronces, il a pos\u00e9 les ruches. Des caisses de bois blond, \u00e0 peine inclin\u00e9es, align\u00e9es comme un silence rural. Rien ne signale leur pr\u00e9sence, sinon le bourdonnement bas, continu comme une respiration. Autour, quelques pi\u00e8ges \u00e0 frelons, suspendus aux branches basses des noisetiers, remplis d\u2019un liquide trouble, captent la lumi\u00e8re et la menace. On regarde sans bruit. On ne s\u2019approche pas trop. Ce n\u2019est pas de la peur, mais une retenue, une forme ancienne de respect. Les artisanes ail\u00e9es entrent, sortent, charg\u00e9es d\u2019une mission ancestrale. Puis, certains matins ou soirs l\u2019homme vient. On le voit arpenter l\u2019herbe, silhouette blanche dans sa vareuse, mains gant\u00e9es, filet tir\u00e9 sur le visage. Il s\u2019approche, se courbe, ouvre lentement les ruches, soulevant les toits avec un soin de m\u00e9decin. On peut entendre un souffle plus dense, un changement dans le rythme du bourdonnement. Il inspecte, nettoie, change un cadre ou deux. On devine dans ses gestes une fatigue douce, une patience acquise. Il reste longtemps, referme tout avec une pr\u00e9cision discr\u00e8te pour repartir sans se retourner. On le voit s\u2019\u00e9loigner, aussi silencieusement qu\u2019il \u00e9tait venu. Rien ne bouge vraiment. Et pourtant, tout vit.<\/p>\n\n\n\n<p>Devant les ruches, au-del\u00e0 de la haie, le regard se l\u00e8ve. On aper\u00e7oit, par fragments entre les branches, l\u2019\u00e9chine d\u2019une montagne. Un rocher sombre, massif, pos\u00e9 l\u00e0 comme un animal endormi. Autour, les prairies d\u00e9valent en pentes douces, tachet\u00e9es de fleurs basses et de touffes d\u2019herbes blondes. On les esp\u00e8re humides, le matin encore pleines de ros\u00e9e. Des vaches, parfois, apparaissent en taches blanches et rousses. Plus haut, la neige s\u2019accroche aux cimes, fine comme une poussi\u00e8re suspendue que rien ne vient troubler. Pas de vent fort. Le ciel est sans menace. On reste l\u00e0, sans savoir pourquoi. On regarde. Et cela suffit. Il y a dans ce paysage une beaut\u00e9 sans cri. Quelque chose qui apaise, qui rappelle sans insister, que le monde continue. Que tout est en place, pour un instant encore\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, sur le versant qu\u2019on appelle le Cr\u00e9do, l\u2019homme a un second rucher. On le voit parfois, minuscule, traverser la pente, la vareuse blanche qui se d\u00e9coupe sur le vert. L\u00e0-bas, les ruches sont plus nombreuses, pos\u00e9es entre les pierres sur des palettes. Le sol y est plus sec, plus rude. Il y monte dans son char \u00e0 roues motrices, souvent seul. On distingue sa silhouette qui s\u2019immobilise, s\u2019accroupit, se rel\u00e8ve lentement. Les m\u00eames gestes, lents, pr\u00e9cis. Il travaille sans empressement, avec une r\u00e9gularit\u00e9 qui rassure. On pense \u00e0 un rite, une fa\u00e7on de se tenir debout dans le silence des jours. Le soleil tape plus fort au Cr\u00e9do, les abeilles y semblent plus nerveuses. Mais lui, toujours calme, on ne l&rsquo;entend pas parler. Il referme chaque ruche avec le m\u00eame soin, passe la main sur le bois comme sur un front fi\u00e9vreux. Puis il redescend, sans bruit, aval\u00e9 par le flanc de la montagne.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><em>VERSO<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Parfois, quand il ouvre une ruche, on croit qu\u2019il parle. Pas fort, presque rien. Une phrase murmur\u00e9e, pos\u00e9e comme une main sur une \u00e9paule. \u00ab\u202fDoucement les filles, c\u2019est papa.\u202f\u00bb Les mots ne sont pas pour lui. Ils glissent dans l\u2019air chaud, se m\u00ealent au bourdonnement. On ne sait pas si les abeilles l\u2019entendent, mais elles semblent s\u2019apaiser. Il caresse de ses gestes, v\u00e9rifie les cadres, \u00e9value le couvain, gratte la propolis coll\u00e9e \u00e0 un angle. On le voit lever l\u00e9g\u00e8rement la t\u00eate, regarder le ciel, jauger le vent. Rien ne presse, m\u00eame sous la chaleur. Il semble avoir tout le temps, ou plut\u00f4t, ne pas en manquer. Au retour, sa vareuse encore ferm\u00e9e, il s\u2019arr\u00eate parfois pr\u00e8s du muret de pierre qui s\u00e9pare le champ du chemin. Il reste debout, immobile. On imagine ses yeux fatigu\u00e9s derri\u00e8re le filet. Il ne regarde pas grand-chose, peut-\u00eatre juste l\u2019ombre qui descend doucement sur Pr\u00e9-Chant\u00e9. L\u2019herbe et les ronces fr\u00e9missent sous la brise. Un merle crie plus bas. Le monde est pareil, quoique un peu diff\u00e9rent. Plus lent. On se surprend \u00e0 respirer \u00e0 son rythme. Il monte dans le char, d\u00e9marre sans bruit. On entend les pneus sur la terre s\u00e8che. Les abeilles, elles, reprennent aussit\u00f4t leur travail, comme si rien n\u2019avait \u00e9t\u00e9 interrompu. On se dit qu\u2019il reviendra demain, ou apr\u00e8s, et qu\u2019il dira encore\u202f: \u00ab\u202fAllez les filles, montrez-moi ce que vous avez fait.&nbsp;\u00bb Parfois, il parle aussi aux intrus. Pas souvent. Mais quand un frelon s\u2019approche, vrombissant plus fort que le reste, tra\u00e7ant ses cercles maladroits au-dessus des ruches, on le voit lever la t\u00eate, se redresser comme un \u00e9clair, le regard meurtrier. Il ne crie pas. Il dit seulement, en haussant le ton :&nbsp;\u00ab&nbsp;tu ne prendras rien ici&nbsp;.&nbsp;\u00bb<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>RECTO En haut du champs de Pr\u00e9-Chant\u00e9 \u00e0 la lisi\u00e8re des arbres, des herbes hautes et des ronces, il a pos\u00e9 les ruches. Des caisses de bois blond, \u00e0 peine inclin\u00e9es, align\u00e9es comme un silence rural. Rien ne signale leur pr\u00e9sence, sinon le bourdonnement bas, continu comme une respiration. 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