{"id":187783,"date":"2025-07-01T18:39:30","date_gmt":"2025-07-01T16:39:30","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=187783"},"modified":"2025-07-01T18:49:00","modified_gmt":"2025-07-01T16:49:00","slug":"rectoverso-1-dehors-avec-annie-ernaux-michael-hallouin","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-1-dehors-avec-annie-ernaux-michael-hallouin\/","title":{"rendered":"#rectoverso #01 | dehors avec Annie Ernaux"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-center\">RECTO <\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Le tram laisse sortir les voyageurs devant une galerie commerciale en dr\u00f4le de d\u00f4me. Un couloir couvert, \u00e0 peine,  commenc\u00e9 par une maison de la presse \u00e0 gauche. En avan\u00e7ant, \u00e0 droite, une inscription \u00ab\u00a0Croc \u00e9pic\u00a0\u00bb et au bout de cet \u00e0-peine-couloir &#8211; \u00ab\u00a0Wazabi\u00a0\u00bb &#8211; au dessus d&rsquo;une porte ouverte d&rsquo;o\u00f9 parvient une odeur de cuisine. Derri\u00e8re, en face, pas trop loin, une mairie rectangle, comme un \u00e9cran de cin\u00e9ma g\u00e9ant pr\u00eat \u00e0 vous tomber sur la gueule, elle fait face au dr\u00f4le de D\u00f4me. On n&rsquo;y comprend rien. La mairie \u00e9crase l&rsquo;homme qui marche dans son v\u00eatement orange fluo. Vertige de l&rsquo;architecture urbaine pour qui d\u00e9boule ici la premi\u00e8re fois. Un adolescent traverse  l&rsquo;\u00e0-peine-couloir galerie marchande les deux bras tendus sur le guidon de son v\u00e9lo chopper bricol\u00e9, chrom\u00e9 \u00e0 la bombe de peinture argent et or. Il file vers l&rsquo;espace ouvert, immense, laiss\u00e9 vide pour le march\u00e9 du lendemain indique le panneau \u00ab\u00a0interdit de stationner les dimanches\u00a0\u00bb. Une famille traverse le couloir charg\u00e9 de sac en plastique Carrefour d\u00e9bordant de courses et bifurque vers le seule chose qui semble respirer ici \u00e0 part les \u00eatres humains, un c\u00e8dre. Il est grand, multi-centenaire, au coin du b\u00e2timent mairie, en face de la galerie, \u00e0 l&rsquo;angle de l&rsquo;\u00e9tendu de bitume place parking. Le soleil est fort, la famille marche vers le c\u00e8dre et s&rsquo;assied \u00e0 l&rsquo;ombre sur le rebord du muret apr\u00e8s cette travers\u00e9e en terrain d\u00e9couvert. L&rsquo;\u00e9tendu min\u00e9ral gondole l&rsquo;air \u00e0 sa surface, le parking chauffe \u00e0 blanc. <br><br><br>Le trottoir avant la route qui coupe l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 la mairie. Des plots gris \u00e0 hauteur de bassin de la polici\u00e8re qui jongle avec le ballon. Quatre adolescents ou enfants, tout proche de la jongleuse, la regardent, peu concern\u00e9s, d\u00e9sinvoltes. La balle roule jusqu&rsquo;au pied du jeune homme, qui la reprend, jongle l&rsquo;air de rien, comme une danse mondaine, sans engagement. La balle roule jusqu&rsquo;\u00e0 la polici\u00e8re.  Elle prend le ballon sur le dessus de son pied, et commence consciencieusement une s\u00e9rie de 10 jongles, en serrant sa radio d&rsquo;une main et de l&rsquo;autre sa bombe lacrymog\u00e8ne accroch\u00e9es \u00e0 son gilet-pare balle, sur ses hanches les menottes et le revolver la lestent. La balle roule \u00e0 nouveau vers le groupe, un autre jeune homme arrive et commence \u00e0 jongler sans discontinuer presque dos \u00e0 la femme au revolver et uniforme, la balle tombe quand il le d\u00e9cide et il s&rsquo;en va. Le policier, lui, se contente de regarder, dire quelques mots, qu&rsquo;il semble soupeser avant de les l\u00e2cher avec une d\u00e9sinvolture feinte. Il r\u00e9pondent en regardant ailleurs. <br>La veille au m\u00eame endroit, le collectif des mineurs isol\u00e9s avait d\u00e9pli\u00e9 une petite tente de stand de kermesse. Ils avaient passer la journ\u00e9e l\u00e0. Sur une pancarte \u00e0 terre \u00e9tait lisible : \u00ab\u00a0Pour que nous ne soyons plus invisibles, venez nous&#8230;\u00a0\u00bb. <br>Derri\u00e8re, un peu plus loin, entre le grand c\u00e8dre et les jets d&rsquo;eau o\u00f9 jouent des enfants qui crient, une femme esquisse quelques pas de flamenco, avant de courir rejoindre un groupe d&rsquo;amies.  <\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><br>VERSO<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\"><br>Sous le c\u00e8dre, il s&rsquo;est approch\u00e9 du musicien, il a le bras droit en \u00e9charpe. C&rsquo;est l&rsquo;apr\u00e8s-midi, il est 14h, on entend les cris des enfants dans les jets de la fontaine. Il regarde l&rsquo;homme brancher les c\u00e2bles \u00e0 sa guitare, il lui parle. Puis il va s&rsquo;asseoir, \u00e0 cot\u00e9 des autres qui se sont r\u00e9fugi\u00e9s sur le muret sous le grand c\u00e8dre. Une danseuse s&rsquo;approche de lui. Elle engage la conversation. Il fronce les sourcils, attentif, et sourit. Une dame italienne \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de lui s&rsquo;est pench\u00e9 pour \u00e9couter la danseuse. Il dit  \u00ab\u00a0oui je ne sais pas mais je crois que \u00e7a me parle ce que vous me dites\u00a0\u00bb, il cherche les mots. Les autres en enfilade \u00e9coutent distraitement. \u00abOn m&rsquo;a greff\u00e9 la cornet de l&rsquo;oeil droit. Je ne pourrais plus voir sans ce don. Tout ce que nous sommes et qui n&rsquo;est pas nous, tout ce que nous vivons et qui n&rsquo;est pas que nous, je crois que nous oublions que nous vivons d&rsquo;abord par le commun. Je le porte en moi, alors je le sais.\u00a0\u00bb la danseuse sourit. La Nonna italienne fait la moue pour approuver, elle sourit. Des cris devant la mairie, deux policiers passent en courant, et les enfants sur le trottoir au loin rit de les voir en sportif alourdit, ils rient, spectateurs soudain d&rsquo;un spectacle de guignol.<br>\u00ab\u00a0je suis du sud de l&rsquo;Italie, les Pouilles. C&rsquo;est une chance d&rsquo;avoir v\u00e9cu la pauvret\u00e9. Mes petits enfants s&rsquo;\u00e9tonnent que je mange la soupe froide. J&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9 comme \u00e7a. Pourquoi leur p\u00e8re ne leur raconte pas cette histoire. Je crois qu&rsquo;il a honte.\u00a0La pudeur peut-\u00eatre. C&rsquo;est dommage.\u00a0Est-ce que je peux vous prendre dans mes bras.\u00a0\u00bb La danseuse hoche la t\u00eate, la femme se l\u00e8ve et l&rsquo;enlace. <br>Le musicien essaye les premiers accords, la musique s&rsquo;arr\u00eate aussit\u00f4t, un probl\u00e8me \u00e9lectrique\u00a0? \u00ab\u00a0oh fuck, c&rsquo;est tarpin chiant, \u00e7a m&rsquo;angoisse ces probl\u00e8mes de sons\u00a0\u00bb. Le musicien enl\u00e8ve sa casquette, essuie son front. Il cherche d&rsquo;un regard perdu sur la place immense la solution \u00e0 la musique qui s&rsquo;est tue. <br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>RECTO Le tram laisse sortir les voyageurs devant une galerie commerciale en dr\u00f4le de d\u00f4me. Un couloir couvert, \u00e0 peine, commenc\u00e9 par une maison de la presse \u00e0 gauche. En avan\u00e7ant, \u00e0 droite, une inscription \u00ab\u00a0Croc \u00e9pic\u00a0\u00bb et au bout de cet \u00e0-peine-couloir &#8211; \u00ab\u00a0Wazabi\u00a0\u00bb &#8211; au dessus d&rsquo;une porte ouverte d&rsquo;o\u00f9 parvient une odeur de cuisine. 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