{"id":187800,"date":"2025-09-12T01:21:13","date_gmt":"2025-09-11T23:21:13","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=187800"},"modified":"2025-12-06T14:07:22","modified_gmt":"2025-12-06T13:07:22","slug":"rectoverso-01-chaleur","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-01-chaleur\/","title":{"rendered":"#rectoverso #01 \u00e0 #15 et un post-scriptum"},"content":{"rendered":"\n<p><a href=\"#01\" data-type=\"internal\" data-id=\"#01\">01<\/a>\/ <a href=\"#02\" data-type=\"internal\" data-id=\"#02\">02<\/a> \/ <a href=\"#03\" data-type=\"internal\" data-id=\"#03\">03<\/a> \/ <a href=\"#04\">04<\/a> \/ <a href=\"#05\" data-type=\"internal\" data-id=\"#05\">05<\/a> \/ <a href=\"#06\">06<\/a> \/ <a href=\"#07\" data-type=\"internal\" data-id=\"#07\">07<\/a> \/ <a href=\"#08\">08<\/a> \/ <a href=\"#09\" data-type=\"internal\" data-id=\"#09\">09<\/a> \/ <a href=\"#10\" data-type=\"internal\" data-id=\"#10\">10<\/a> \/ <a href=\"#11\" data-type=\"internal\" data-id=\"#11\">11<\/a> \/<a href=\"#12\">12 <\/a>\/<a href=\"#13\">13<\/a> \/<a href=\"#14\">14<\/a> \/<a href=\"#15\">15 <\/a>\/<a href=\"#16\">16<\/a><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Podcast <\/h2>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-audio\"><audio controls src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/09\/Recto_Verso.mp3\"><\/audio><\/figure>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"16\">#rectoverso #16 | Apr\u00e8s ce qui a \u00e9t\u00e9 \u00e9crit<\/h2>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Ils retrouveront peut-\u00eatre le g\u00e9nie \u00e9pique quand ils sauront ne rien croire \u00e0 l\u2019abri du sort, ne jamais admirer la force, ne pas ha\u00efr les ennemis et ne pas m\u00e9priser les malheureux. Il est douteux que ce soit pour bient\u00f4t.&nbsp;\u00bb \u2014 Simone Weil,&nbsp;<em>L\u2019Iliade ou le po\u00e8me de la force<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Que la force soit avec toi, mais qui es-tu, toi \u2014 homme, femme, enfant, vieillard, rien de cela, tout cela&nbsp;? Tu pourrais dire je ne suis rien, je suis tout, mais la force ne t\u2019\u00e9couterait pas. Elle passe, indiff\u00e9rente. Face \u00e0 elle, il reste la faiblesse.<\/p>\n\n\n\n<p>Et puis vint le silence.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Et j\u2019ai appris comment s\u2019effondrent les visages, Sous les paupi\u00e8res, comment \u00e9merge l\u2019angoisse, Comment le rire se fane sur des l\u00e8vres soumises\u2026&nbsp;\u00bb &#8212; Anna Akhmatova, Requiem<\/p>\n\n\n\n<p>Et puis vint le silence.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8212; Calme-toi, tu n\u2019es pas encore tra\u00een\u00e9 dans la poussi\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p> &#8212; Mais je suis mort d\u00e9j\u00e0. Avec les morts on ne s\u2019agite plus. On use le temps, on \u00e9puise l\u2019ennui, la haine, l\u2019amour. Tout s\u2019\u00e9crit dans un perp\u00e9tuel pr\u00e9sent. C\u2019est le cadeau&nbsp;: \u00e9trange cadeau qu\u2019on d\u00e9balle au terme de sa vie.<\/p>\n\n\n\n<p>Et puis vint le silence.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais ce silence avait des marches. On y descendait, une \u00e0 une, chaque marche plus basse, plus \u00e9troite, chaque marche  un gouffre.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Chaque marche un cri, chaque marche une perte. Chaque marche un vide \u2014 un vide plus profond.&nbsp;\u00bb &#8212; Marina Tsvetaeva, Po\u00e8me de l\u2019escalier<\/p>\n\n\n\n<p>Et moi j\u2019\u00e9cris une marche, puis une autre, puis encore une. Je les efface l\u2019une apr\u00e8s l\u2019autre, soit pour descendre plus bas, soit pour tenter de me hisser plus haut. Je sais d\u00e9j\u00e0 que \u00e7a ne servira \u00e0 rien. Ce n\u2019est pas l\u2019importance d\u2019une marche qui fait celle de l\u2019escalier. Mais si je dois \u00eatre vaincu par la force comme toute chose ici-bas, alors la forme d\u2019un escalier me va \u2014 un gouffre ayant la forme d\u2019une spirale, d\u2019un colima\u00e7on. Dans la descente comme dans l\u2019ascension, on peut sans doute choisir son escale un moment. Chaque marche peut,  pourrait,   pouvait \u00eatre aussi bien pic ou gouffre, <\/p>\n\n\n\n<p>et c\u2019\u00e9tait bien de ne pas le  savoir d\u2019avance.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"15\">#rectoverso #15 | Pr\u00e9sentation Des Chiens <\/h2>\n\n\n\n<p>12<\/p>\n\n\n\n<p>Le d\u00e9cor n\u2019a pas une grande importance. Imagine un bord de mer, de longues all\u00e9es. Rev\u00eatement couleur sable, antid\u00e9rapant.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019un c\u00f4t\u00e9, la mer immense. Remonte la voix douce de Graeme Allwright : La mer est immense, je n\u2019sais voyager.<\/p>\n\n\n\n<p>De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, de hauts pins tournesols dont les basses branches, secou\u00e9es par un stress hydrique, tentent malgr\u00e9 tout d\u2019offrir une sto\u00efque apparence.<\/p>\n\n\n\n<p>47<\/p>\n\n\n\n<p>Ce qui manque au capitaine Achab, ce qu\u2019il cherche \u00e0 harponner, c\u2019est cette forme immense, insubmersible, de couleur blanche. Cette paisible apparence. Le bonheur de ce qu\u2019il imagine \u00eatre la qui\u00e9tude d\u2019un poisson dans l\u2019eau.<\/p>\n\n\n\n<p>89<\/p>\n\n\n\n<p>Un homme prom\u00e8ne son chien. L\u2019homme est long mais son ombre plus grande encore. Le chien est maigre, jeune, nerveux. La laisse qui le relie au ma\u00eetre est courte.<\/p>\n\n\n\n<p>Bel exercice \u00e0 conseiller si tu n\u2019aimes pas te faire r\u00f4tir comme un spare-ribs au bord de l\u2019eau. Avise un banc, assieds-toi. Observe la longueur des laisses tenues par ceux qui prom\u00e8nent leurs chiens.<\/p>\n\n\n\n<p>103<\/p>\n\n\n\n<p>Une femme prom\u00e8ne son chien. La laisse est longue. L\u2019animal n\u2019en profite pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle a nou\u00e9 un par\u00e9o autour de sa taille, peut-\u00eatre pour dissimuler des fesses qu\u2019on supposera pro\u00e9minentes. Sur sa cheville droite, un tatouage en forme de code-barres.<\/p>\n\n\n\n<p>118<\/p>\n\n\n\n<p>Les bestioles se sont hum\u00e9es tant et tant que cela les a apais\u00e9es. Leurs ma\u00eetres font semblant de ne pas voir cet assaut olfactif.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme la vie pourrait \u00eatre plus dr\u00f4le si l\u2019on pouvait ainsi, comme les chiens, se sentir.<\/p>\n\n\n\n<p>152<\/p>\n\n\n\n<p>Le parfum est sans doute un des principaux fl\u00e9aux de l\u2019humanit\u00e9. Et en m\u00eame temps une entr\u00e9e incontournable pour acc\u00e9der \u00e0 la civilisation.<\/p>\n\n\n\n<p>203<\/p>\n\n\n\n<p>Les Noirs disent que le Blanc sent le cadavre.<\/p>\n\n\n\n<p>La mer est immense, celle qu\u2019on voit danser le long, le long des golfes pas tr\u00e8s clairs.<\/p>\n\n\n\n<p>244<\/p>\n\n\n\n<p>Le succ\u00e8s commercial du Parfum tient sans doute au fait qu\u2019on ne puisse plus se sentir les uns les autres en dehors des conventions de l\u2019intime.<\/p>\n\n\n\n<p>O\u00f9 s\u2019arr\u00eate l\u2019intime ? On dit la sph\u00e8re du priv\u00e9, et \u00eatre rond comme une queue de pelle.<\/p>\n\n\n\n<p>312<\/p>\n\n\n\n<p>Chez les Esquimaux, la nourriture est m\u00e2ch\u00e9e par les plus jeunes durant des mill\u00e9naires pour nourrir les vieux \u00e9dent\u00e9s. Leur sph\u00e8re d\u2019intimit\u00e9 s\u2019est contract\u00e9e apr\u00e8s s\u2019\u00eatre dilat\u00e9e avec l\u2019apparition du premier dentiste.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne sais pas vraiment pourquoi je devrais \u00e9prouver de l\u2019aversion \u00e0 ce qu\u2019on me m\u00e2che ma viande.<\/p>\n\n\n\n<p>350<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne mange plus que de la viande blanche. Jamais froide.<\/p>\n\n\n\n<p>Manger de la viande froide me rend Noir : j\u2019ai l\u2019impression de manger du cadavre.<\/p>\n\n\n\n<p>389<\/p>\n\n\n\n<p>Suis all\u00e9 me baigner ce matin dans le gris g\u00e9n\u00e9ral ciel et mer, tout en songeant \u00e0 l\u2019\u00e9toile du Chien.<\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026]<\/p>\n\n\n\n<p>502<\/p>\n\n\n\n<p>Les dents de la mer. Cette pens\u00e9e en atteignant la bou\u00e9e jaune : pourquoi les requins ne viendraient-ils pas se nourrir ici, vu la barbaque \u00e0 disposition ? Puis la langue des oiseaux pour se calmer. Revenir tranquillement vers le sable, l\u2019aidant de la m\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>503<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s que mon fr\u00e8re a failli perdre un \u0153il, on fit piquer le chien.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Vous avez eu de la chance \u00bb, dit le docteur \u00e0 ma m\u00e8re, comme si c\u2019\u00e9tait elle qui s\u2019\u00e9tait fait mordre.<\/p>\n\n\n\n<p>504<\/p>\n\n\n\n<p>Le chien fut enterr\u00e9 pr\u00e8s du tas de fumier, au fond du jardin. Nous venions prier pour son \u00e2me de chien, mon fr\u00e8re pas rancunier et moi-m\u00eame. Puis on allumait une liane et on fumait comme les adultes. \u00c7a faisait tousser, c\u2019\u00e9tait \u00e2cre.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u00e0-haut, dans le ciel, les nuages formaient des t\u00eates de chien. On disait : \u00ab C\u2019est lui, tu vois, il ne nous en veut pas, il est bien plus heureux l\u00e0 o\u00f9 il est. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>505<\/p>\n\n\n\n<p>Au cat\u00e9chisme, le cur\u00e9 essayait comme il le pouvait de nous extraire de notre animalit\u00e9. Devenir humain, c\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 \u00eatre propre.<\/p>\n\n\n\n<p>506<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le feuilleton Thibaud des Croisades, les Sarrasins \u00e9taient aussi des Maures. Ils traitaient les chr\u00e9tiens de sales chiens.<\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026]<\/p>\n\n\n\n<p>601<\/p>\n\n\n\n<p>Ce chien a \u00e9t\u00e9 renvers\u00e9 par une voiture dans le virage o\u00f9 nous habitions. Mon p\u00e8re a rentr\u00e9 la voiture dans la cour et a dit : \u00ab Bon, qu\u2019est-ce qu\u2019on mange ? \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Je suis ressorti de la maison ; le chien vivait encore. Son souffle \u00e9tait court et il pleurait. J\u2019ai essay\u00e9 de le caresser mais il a montr\u00e9 les dents.<\/p>\n\n\n\n<p>Ma m\u00e8re m\u2019a appel\u00e9 juste \u00e0 ce moment-l\u00e0 : \u00ab Viens mettre la table. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai approch\u00e9 la main encore une fois et le chien n\u2019a plus \u00e9mis le moindre grognement. Il \u00e9tait mort.<\/p>\n\n\n\n<p>642<\/p>\n\n\n\n<p>Ce que les \u00eatres humains ont d\u00e9pens\u00e9 en \u00e9nergie, en inventivit\u00e9, pour ne pas se sentir, tient du prodige. Un prodige b\u00eate \u00e0 manger du foin, aurait dit mon grand-oncle, qui a toujours fait semblant d\u2019\u00eatre sourd.<\/p>\n\n\n\n<p>643<\/p>\n\n\n\n<p>Il disait les choses les plus insens\u00e9es car il faisait semblant de ne pas pr\u00eater attention aux commentaires. Une sacr\u00e9e force de caract\u00e8re. Ou bien un \u00e9go\u00efsme invraisemblable. Je n\u2019ai jamais d\u00e9cid\u00e9 vraiment qu\u2019en penser.<\/p>\n\n\n\n<p>644<\/p>\n\n\n\n<p>Caract\u00e9riser les gens par leur odeur. Mon grand-oncle sentait la foudre. Sa s\u0153ur, ma grand-m\u00e8re, avait un souffle parfum\u00e9 au grain de caf\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Mon grand-p\u00e8re sentait l\u2019essence et le cambouis. Sa vraie vocation aurait \u00e9t\u00e9 d\u2019\u00eatre m\u00e9canicien auto mais au lieu de \u00e7a il avait senti le sang toute sa vie. D\u2019abord \u00e0 la guerre, il avait commenc\u00e9 \u00e0 tuer des poulets dans une ferme allemande. Puis sur les march\u00e9s parisiens, o\u00f9 il vendait des lapins, des poules crev\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>Patty, la petite chienne caniche, sentait le chien mouill\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>701<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai longtemps fum\u00e9. Apr\u00e8s m\u00fbre r\u00e9flexion, c\u2019\u00e9tait pour ne pas sentir l\u2019odeur du monde. Trop d\u2019\u00e9motions.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand j\u2019ai arr\u00eat\u00e9, je n\u2019ai pas d\u00e9couvert un nirv\u00e2na olfactif. J\u2019ai not\u00e9 que ma chatte n\u2019a pas une haleine merdique, nonobstant le nombre de fois o\u00f9 elle l\u00e8che son derri\u00e8re dans la journ\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>742<\/p>\n\n\n\n<p>On dit qu\u2019il fait un temps de chien, malheureux comme les pierres. Aujourd\u2019hui c\u2019est canicule.<\/p>\n\n\n\n<p>743<\/p>\n\n\n\n<p>Je n\u2019aborde pas les chiennes sp\u00e9cifiquement. Il faudrait un volume d\u00e9di\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>744<\/p>\n\n\n\n<p>Sortir le chien. C\u2019est \u00e0 l\u2019aube ou \u00e0 la nuit tomb\u00e9e. Un \u00e9norme chien, je m\u2019en souviens.<\/p>\n\n\n\n<p>Le poissonnier de la grand-rue de l\u2019Isle-Adam devait d\u00e9gager une odeur hostile. Le gros chien l\u2019a mordu. Il a fallu le piquer lui aussi. Le chien, pas le poissonnier.<\/p>\n\n\n\n<p>780<\/p>\n\n\n\n<p>La peur et l\u2019odeur. Sur quel crit\u00e8re culturel disons-nous : \u00e7a sent bon ou mauvais ?<\/p>\n\n\n\n<p>781<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019ou\u00efe c\u2019est pareil. Quand tu dois dormir dans le tintamarre, tu d\u00e9couvres des rythmes internes insoup\u00e7onn\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026]<\/p>\n\n\n\n<p>882<\/p>\n\n\n\n<p>Je me demande si je ne suis pas un peu de ce chien qui mordit mon fr\u00e8re \u00e0 l\u2019\u0153il. J\u2019en ai longtemps \u00e9prouv\u00e9 de la culpabilit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019aurais m\u00e9rit\u00e9 d\u2019\u00eatre pass\u00e9 au fil de l\u2019aiguille moi aussi. Piqu\u00e9 une bonne fois avec du s\u00e9rum noir.<\/p>\n\n\n\n<p>900<\/p>\n\n\n\n<p>De tous les canid\u00e9s que j\u2019ai connus, seul un cocker savait faire de vrais yeux de cocker. Juste apr\u00e8s vient un boxer, mais l\u2019effort lui co\u00fbta tant qu\u2019il mourut jeune.<\/p>\n\n\n\n<p>901<\/p>\n\n\n\n<p>Le fil utilis\u00e9 pour recoudre l\u2019\u0153il de mon fr\u00e8re devait \u00eatre une sorte de fil de p\u00eache.<\/p>\n\n\n\n<p>902<\/p>\n\n\n\n<p>Que peut-on ressentir d\u2019\u00eatre piqu\u00e9, quand on est vieux, qu\u2019on a pass\u00e9 une vraie vie de chien aupr\u00e8s d\u2019hommes frustr\u00e9s, et qui pour un oui pour un non vous battent ?<\/p>\n\n\n\n<p>950<\/p>\n\n\n\n<p>Finalement je choisis une salade au poulet grill\u00e9, tomates, salade. Un mixte qui, d\u00e8s la premi\u00e8re bouch\u00e9e, manque de me faire d\u00e9gobiller.<\/p>\n\n\n\n<p>972<\/p>\n\n\n\n<p>Quand les gens s\u2019ennuient je m\u2019amuse. Et quand ils s\u2019amusent je m\u2019ennuie.<\/p>\n\n\n\n<p>Toute agitation ext\u00e9rieure titille mon troisi\u00e8me \u0153il, ce qui m\u2019emp\u00eache de m\u2019affoler.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est en grande partie \u00e0 cause de cela qu\u2019on m\u2019a longtemps trait\u00e9 d\u2019autiste.<\/p>\n\n\n\n<p>973<\/p>\n\n\n\n<p>Seules l\u2019odeur d\u2019ail ou d\u2019oignon grill\u00e9s r\u00e9ussissaient \u00e0 me faire saliver. Je me pla\u00e7ais devant les fourneaux, langue pendante.<\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026]<\/p>\n\n\n\n<p>1000<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019homme et la femme se toisent en se concentrant en m\u00eame temps sur ce que font leurs animaux.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce pourrait \u00eatre l\u2019occasion de quelque chose qui ne se produit pas. On sent cette tristesse dans la distance qui s\u2019installe lorsque l\u2019homme marche vers l\u2019est et la femme vers l\u2019ouest.<\/p>\n\n\n\n<p>Pas un seul jappement chez les chiens.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\" \/>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"14\">#rectoverso #14 | TIME MACHINE<\/h2>\n\n\n\n<p><em>Au moment o\u00f9 il va dire ce qu\u2019il pense, l\u2019image du mime Marceau appara\u00eet. Et il comprend que ce qu\u2019il pense n\u2019a aucune importance. Qu\u2019il vaut mieux aller sur la face cach\u00e9e de ce qu\u2019on pense toujours penser. Cette col\u00e8re, cet amour, cette m\u00eame vieille chose. Parfois ces textes me deviennent hostiles, imbuvables. Je cherche des rubriques. Je n\u2019en trouve aucune qui vaille la peine. C\u2019est comme si \u00eatre seul me renvoyait \u00e0 la marge de la marge. Ainsi, d\u2019un seul coup d\u2019\u0153il, je vois les extr\u00eames comme des mains en train d\u2019applaudir la farce. Le centre ne m\u2019attire pas non plus. Rien.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Et dans trois si\u00e8cles, il faut esp\u00e9rer que toute cette com\u00e9die soit achev\u00e9e. Ne dis pas ce que tu penses, surtout ne le dis pas. Jean-Louis Barrault se superpose \u00e0 l\u2019image du mime Marceau. Le paradis n\u2019est pas ce que l\u2019on pense. Rare que les choses soient ce qu\u2019on pense.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est possible d\u2019\u00e9courter. De ratiboiser. Au moment de parler, le mime Marceau prend la place. Ce que je pense n\u2019a pas d\u2019importance. Mieux vaut la face cach\u00e9e de ce qu\u2019on croit penser. M\u00eame boucle&nbsp;: col\u00e8re, amour. Les textes deviennent hostiles. Je cherche des rubriques&nbsp;: rien. Marges des marges. Les extr\u00eames applaudissent la farce. Le centre, non plus&nbsp;: rien. Souhait pour dans trois si\u00e8cles&nbsp;: fin de la com\u00e9die. Ne dis pas ce que tu penses. Barrault se colle au mime.<\/p>\n\n\n\n<p>Je pourrais d\u00e9cliner tout simplement. Dire non. Non merci. C\u2019est souvent le premier mouvement de la valse h\u00e9sitation. Je pense non mais ma bouche dit oui, machinalement. De toute fa\u00e7on, ce que je pense n\u2019a aucune esp\u00e8ce d\u2019importance. Mais tout de m\u00eame cette bouche.<\/p>\n\n\n\n<p>Il d\u00e9cida de partir dans le Grand Nord\u2026 en quelle ann\u00e9e d\u00e9j\u00e0&nbsp;? Il faut des dates, sinon on perd la notion du temps. Des rubriques, des dates. Nous voici bien partis. \u00c9quip\u00e9s pour la journ\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Et si tu d\u00e9cides de ne pas \u00e9crire plus que \u00e7a pour aujourd\u2019hui, si tu d\u00e9cides de ne pas \u00e9crire durant toute une semaine, le seul \u00e0 qui tu manquerais ne serait que toi, toujours toi.<\/p>\n\n\n\n<p>Recommence. \u00c9coute le mot. Recommence. Dis-le tout haut. Recommence. Au moment de parler, l\u2019image du mime Marceau me coupe la voix&nbsp;: ce que je pense n\u2019a pas d\u2019importance, mieux vaut longer la face cach\u00e9e de ce qu\u2019on croit penser \u2014 la vieille boucle, col\u00e8re et amour confondus. Les textes se h\u00e9rissent, m\u2019\u00e9jectent. Je cherche des rubriques, rien. Marges des marges&nbsp;: d\u2019ici, les extr\u00eames se r\u00e9pondent comme deux mains qui applaudissent la farce. Le centre ne m\u2019attire pas non plus, rien. J\u2019aimerais croire qu\u2019en trois si\u00e8cles la com\u00e9die sera close. Ne dis pas ce que tu penses, surtout ne le dis pas&nbsp;: fais signe. Barrault se colle au mime. Je pourrais d\u00e9cliner, dire non, non merci&nbsp;; je pense non, la bouche dit oui, par habitude. On me parle de dates pour ne pas perdre le fil&nbsp;: le Grand Nord, en quelle ann\u00e9e d\u00e9j\u00e0&nbsp;? Des rubriques, des dates&nbsp;: \u00e9quip\u00e9s pour la journ\u00e9e. Et si je n\u2019\u00e9cris pas davantage, aujourd\u2019hui ni cette semaine, le seul \u00e0 qui je manquerai, ce sera moi \u2014 toujours moi.<\/p>\n\n\n\n<p>Non, toujours pas. L\u2019histoire de ma vie r\u00e9sum\u00e9e en trois mots et une pause pour dissocier ce bruit.<\/p>\n\n\n\n<p>Parler, ou faire signe. Le mime prend la place et le centre n\u2019est qu\u2019un n\u00e9ant ti\u00e8de. Je range, je d\u00e9cline, je diff\u00e8re \u2014 et j\u2019esp\u00e8re qu\u2019un jour la com\u00e9die s\u2019ach\u00e8vera.<\/p>\n\n\n\n<p>Pas besoin de placer de rubrique. Les cimeti\u00e8res en sont remplis. C\u00e9notaphes, \u00e9pitaphes, toujours un taff de vouloir enterrer les choses. Tu allais dire \u00ab&nbsp;correctement&nbsp;\u00bb. Oui, en g\u00e9n\u00e9ral, le correct ment \u2014 car on sait bien que rien ne l\u2019est v\u00e9ritablement. \u00ab&nbsp;V\u00e9ritable&nbsp;\u00bb, aussi, je te l\u2019accorde.<\/p>\n\n\n\n<p>Le jour o\u00f9 j\u2019ai trim\u00e9 deux mois pour me payer cette guitare. Ce serait autobiographique encore. Tu y tiens vraiment&nbsp;? Imagine qu\u2019on tombe, dans mille ans, sur ta fiche de paie d\u2019un de ces deux mois. \u00c7a nous ferait une belle jambe. En revanche, si tu t\u2019extrais totalement de cette histoire, si tu te biffes, tu peux parler des magasins Grizot &amp; Launay de L\u2019Isle-Adam. Mettons dans les ann\u00e9es 1975. Tu pourrais trouver de la documentation. Une histoire de vinaigre. Quelles \u00e9taient les marques dont tu te souviens encore&nbsp;? Procter &amp; Gamble&nbsp;? Des produits qui rendent la vie un peu plus facile.<\/p>\n\n\n\n<p>Le mot \u00ab&nbsp;solf\u00e9tique&nbsp;\u00bb remonte comme une acidit\u00e9 dans la bouche. Tu cherches de la doc mais grand-peine \u00e0 en trouver. D\u2019ailleurs tu ne sais m\u00eame plus exactement ce que c\u2019\u00e9tait. \u00c9tait-ce l\u2019outil pour placer le rouleau de scotch d\u2019emballage, ou bien le pistolet pour cr\u00e9er les \u00e9tiquettes de prix&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>&#8212; ChatGPT, tu sais, toi&nbsp;? &#8212; Oui&nbsp;: tr\u00e8s probablement les \u00e9tiqueteuses manuelles \u2014 pistolets \u00e0 \u00e9tiqueter, pinces \u00e0 \u00e9tiqueter \u2014 utilis\u00e9s en GMS pour imprimer et poser de petites \u00e9tiquettes. (Tailles courantes, molette(s) \u00e0 chiffres, rouleau encreur, avance et pose en un geste. Exemples de marques&nbsp;: Monarch, Meto, Sato, Blitz.)<\/p>\n\n\n\n<p>Et bien voil\u00e0. Voil\u00e0 exactement ce que l\u2019on retiendra de Grizot &amp; Launay. Dans mille ans, pas grand-chose de plus. Et tout sera d\u00e9form\u00e9, comme tout de nos jours l\u2019est d\u00e9j\u00e0. C\u2019est oblig\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\" \/>\n\n\n\n<p>Au moment de parler, Marceau me coupe la voix&nbsp;: ce que je pense n\u2019a pas d\u2019importance, mieux vaut longer la face cach\u00e9e de ce qu\u2019on croit penser \u2014 vieille boucle col\u00e8re-amour. Les textes se cabrent, m\u2019\u00e9jectent&nbsp;; je cherche des rubriques, rien. Depuis la marge de la marge, je vois les extr\u00eames se r\u00e9pondre comme deux mains qui applaudissent la farce. Le centre n\u2019attire pas, rien. J\u2019esp\u00e8re qu\u2019en trois si\u00e8cles la com\u00e9die sera close. \u00ab&nbsp;Ne dis pas ce que tu penses&nbsp;\u00bb&nbsp;: fais signe. Barrault se colle au mime. Je pourrais d\u00e9cliner, dire non, mais la bouche dit oui par habitude. On r\u00e9clame des dates&nbsp;: le Grand Nord, en quelle ann\u00e9e d\u00e9j\u00e0&nbsp;? Des rubriques, des dates&nbsp;; nous voil\u00e0 \u00e9quip\u00e9s pour la journ\u00e9e. Si je n\u2019\u00e9cris pas davantage, aujourd\u2019hui ni cette semaine, je ne manquerai qu\u2019\u00e0 moi. Pas besoin de rubrique&nbsp;: les cimeti\u00e8res en d\u00e9bordent. Le correct ment. Alors je d\u00e9vie&nbsp;: Grizot &amp; Launay \u00e0 L\u2019Isle-Adam, ann\u00e9es 1975, Procter &amp; Gamble peut-\u00eatre, et ce mot \u00ab&nbsp;solf\u00e9tique&nbsp;\u00bb qui pique la langue \u2014 un pistolet \u00e0 \u00e9tiqueter&nbsp;? Peu importe&nbsp;: c\u2019est cela qu\u2019on retiendra, et mal encore. Tout se d\u00e9forme, forc\u00e9ment.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\" \/>\n\n\n\n<p>Parler ou faire signe. Depuis la marge de la marge, les extr\u00eames applaudissent la farce et le centre n\u2019est qu\u2019un ti\u00e8de n\u00e9ant. On classe, on date, on corrige \u2014 et tout se d\u00e9forme quand m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\" \/>\n\n\n\n<p>Le collectif des adorateurs du rien. Celui qui fait tout pour exhumer des archives qui ne disent rien de rien. Il fut cr\u00e9e vers 2025, en France. S\u2019inspire d\u2019Alfred Jarry. A ne pas confondre avec une secte religieuse autrefois nomm\u00e9e Catholique. Eux pronaient que tout est dans tout et surtout tous pour un.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans quoi je classe \u00e7a&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>-Rubrique \u00ab\u00a0fourre tout \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\" \/>\n\n\n\n<p>Nous sommes en 5000 apr\u00e8s la Simca 1000. De l\u2019eau a coul\u00e9 sous les ponts. Il ne reste d\u2019ailleurs qu\u2019un mince filet d\u2019eau dans la Seine. Malgr\u00e9 tout les efforts, les d\u00e9crets, les avenants aux d\u00e9crets, les dictatures, les ann\u00e9es noires, celles des vaches enrag\u00e9es, celles de la farine d\u2019insecte empoisonn\u00e9e, celles du virus Gog du virus Magog, celles de la r\u00e9volution des fleurs, celles du d\u00e9part pour Mars, celles de la d\u00e9couverte du vaisseau fant\u00f4me, celles du retour \u00e0 la terre, celles du revenu universel, celles o\u00f9 l\u2019IA a failli nous d\u00e9truire.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu ne devrais pas lire ce genre d\u2019ouvrage idiot , d\u00e9p\u00e8che toi on a encore toutes ces antiquit\u00e9s \u00e0 t\u00e9l\u00e9charger dans nos puces neuronales.<\/p>\n\n\n\n<p>Y et X sont dans le m\u00eame collectif nomm\u00e9 \u00ab\u00a0on garde tout on ne sait jamais\u00a0\u00bb. en SIGLE \u00e7a donne OGTONSJ et \u00e7a se prononce comme on peut.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\" \/>\n\n\n\n<p>Le vieux livre \u00a0\u00bb the Time Machine\u00a0\u00bb est pos\u00e9 sur un coussin de velours rouge au centre d\u2019une colonne de plexiglas. Tout autour le sable s\u2019\u00e9tend \u00e0 l\u2019infini. Un oc\u00e9an lent de dunes. De loin on peut apercevoir un point noir dans le ciel. Ce point noir grossit. C\u2019est un engin volant. A l\u2019int\u00e9rieur des \u00eatres humano\u00efdes.<\/p>\n\n\n\n<p>What the fuck&nbsp;!? dit une voix en se penchant pour voir le paysage au travers d\u2019un hublot.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\" \/>\n\n\n\n<p>Naissance d\u2019un nouveau collectif en l\u2019an 11200 apr\u00e8s la ch\u00fbte du Tyran Nosor. Les lecteurs de vieux papier. C\u2019est en fait un jeu de r\u00f4le plan\u00e9taire. Des vieux ouvrages ont \u00e9t\u00e9 diss\u00e9min\u00e9s sur l\u2019ensemble du syst\u00e8me solaire. Ceux qui liront le plus seront r\u00e9compens\u00e9s par un prix extraordinaire&nbsp;: le droit d\u2019\u00e9crire leur vie. On n\u2019en tirera qu\u2019un seul exemplaire que l\u2019on mettra sous globe quelque part dans la galaxie du Centaure, soit sur une \u00eele entour\u00e9e d\u2019une mer de mercure, soit dans une chapelle au sommet d\u2019une montagne de X428 ( voyage \u00e0 r\u00e9server d\u00e8s la naissance car les files d\u2019attente sont longues comme le bras du g\u00e9ant de Syrius qui en fait est un pouple dot\u00e9 d\u2019une m\u00e9moire infaillible, d\u2019une intelligence rare, mais qui en cette ann\u00e9e 11202 donne quelques signes de faiblesse. Heureusement la firme je r\u00e9pare tout (JRT) est d\u00e9j\u00e0 en train de pomper ses vastes connaissances dans une puce de g\u00e9n\u00e9ration 5.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"13\">#rectoverso #13 | sans \u00e9ducation<\/h2>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-embed is-type-video is-provider-youtube wp-block-embed-youtube wp-embed-aspect-4-3 wp-has-aspect-ratio\"><div class=\"wp-block-embed__wrapper\">\n<iframe loading=\"lazy\" title=\"Pierre Henry - Variations pour une porte et un soupir (1963)\" width=\"800\" height=\"600\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/dud4D6PeHqQ\" frameborder=\"0\" allow=\"accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share\" referrerpolicy=\"strict-origin-when-cross-origin\" allowfullscreen><\/iframe>\n<\/div><\/figure>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p><strong>Personnages<\/strong> :<br><em>VOIX<\/em> (narrateur)<br><em>CHOEUR<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\" \/>\n\n\n\n<p><strong>VOIX<\/strong><br>Sans \u00e9ducation mais que feriez-vous donc dans la vie, me dit-elle.<br>sang et duck duck duck<br>cassons cassss cassss cas sion mmmmm \u00e9 mmmm\u00e9<br>queue fffffffe ffffffe<br>riez vooooooussss<br>d&rsquo;oncques don dondon don<br>queue dans dans dent lave<br>iiiiiii la vis l&rsquo;avvvvvie<br>meuh meuh meuh<br>mmmmmmmmmmm<br>dddddi tel tel tel<br>tttttttttttt &lsquo;hell<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\" \/>\n\n\n\n<p><strong>VOIX<\/strong><br>Mais que lui prend-t-il<br>qui lui prend quoi<br>quoi donc est pris<\/p>\n\n\n\n<p><strong>CHOEUR<\/strong><br>\u2014 la main dans l\u2019sac.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\" \/>\n\n\n\n<p><strong>VOIX<\/strong><br>Le ressac le ressac<\/p>\n\n\n\n<p><strong>CHOEUR<\/strong> (bis)<br>\u2014 Mais que lui prend-t-il<br>\u2014 Mais que lui prend-t-il<\/p>\n\n\n\n<p><strong>VOIX<\/strong><br>\u00e0 cet hurluberlu<\/p>\n\n\n\n<p><strong>CHOEUR<\/strong><br>\u2014 Que lui prend-t-il \u00e0 cet\u2026 \u00e0 cet hurluberlu<br>\u2014 Le ressac le ressac<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\" \/>\n\n\n\n<p><strong>VOIX<\/strong><br>Sac \u00e2ge ses tours mentent<br>zozotaient-ils les zozos<br>en levant les z\u2019yeux z\u2019o ciel<\/p>\n\n\n\n<p><strong>CHOEUR<\/strong> (trois fois)<br>\u2014 En levant les z\u2019yeux z\u2019o ciel<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\" \/>\n\n\n\n<p><strong>VOIX<\/strong><br>Il me prend dans ses bras<br>pas toujours dans ses rhoo<br>ajoute tas d\u2019ailes<br>pas tou pas tou jour<br>dans ses dansez dansez maintenant<br>dans ses rhooo<\/p>\n\n\n\n<p><strong>VOIX<\/strong><br>Rom\u00e9o, Juliette a du monde au balcon<br>tiens au bal qu\u2019on tient chez juju la layette<br>quel monde\u2026 c\u2019est con<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\" \/>\n\n\n\n<p><strong>VOIX<\/strong><br>Si si si\u2026 non<br>j\u2019aurais j\u2019or\u00e9e j\u2019or ai<br>jou jou joue contre joue<br>jou\u00e9 une s\u00e9r\u00e9\u2026 une s\u00e9r\u00e9nade<\/p>\n\n\n\n<p><strong>CHOEUR<\/strong><br>\u2014 Ilot rat joue et serr\u00e9 nade<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\" \/>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"12\">#rectoverso #12 | Embl\u00e8me<\/h2>\n\n\n\n<p><strong>Codicille<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><em>J\u2019aurais pu partir d\u2019Alexandre Nevski, \u00e9voquer la bataille du lac Pe\u00efpous, ce 5 avril 1242 o\u00f9 commence la l\u00e9gende. Parler de la confusion des dates, du lac Ladoga, des batailles des glaces \u2014 il y en eut tant et tant. Mais non. Inventer par-dessus l\u2019invention me para\u00eet inutile.<br>J\u2019esp\u00e8re que l\u2019ensemble des textes fait un peu appara\u00eetre cette quatri\u00e8me strate fant\u00f4me, celle qui nous place collectivement devant une impossibilit\u00e9 et, par extraordinaire, nous offre en m\u00eame temps une ouverture.<\/em><\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\" \/>\n\n\n\n<p><em>1965, La Varenne-Chennevi\u00e8res<\/em><br>Au-dessus du cosi, une plaque de bois sombre, vein\u00e9e comme une vieille peau. Une t\u00eate de mort et deux poignards crois\u00e9s, les lames fines se rejoignent dans un vide central. La poussi\u00e8re s\u2019est incrust\u00e9e dans les lettres cyrilliques, le vernis a craquel\u00e9 par endroits. L\u2019attache triangulaire pend l\u00e9g\u00e8rement, comme si elle avait perdu sa tension, et le clou nu, sans t\u00eate, traverse un \u00e9clat d\u2019enduit.<br>Peut-\u00eatre un troph\u00e9e arrach\u00e9 dans une ville en flammes. Peut-\u00eatre achet\u00e9 dans une \u00e9choppe portuaire, offert par un homme d\u00e9j\u00e0 mourant. Peut-\u00eatre qu\u2019il n\u2019a jamais rien eu \u00e0 voir avec Kornilov. Peut-\u00eatre qu\u2019il sert seulement \u00e0 habiller un silence.<br>Aujourd\u2019hui, le cr\u00e9pi beige absorbe la lumi\u00e8re. Il n\u2019y a plus de cosi, plus de plaque, plus d\u2019attache. Je tente de placer mentalement l\u2019objet au-dessus d\u2019une fen\u00eatre, mais il flotte dans l\u2019air. Dans la vitrine du caf\u00e9, mon carnet refl\u00e8te le passage d\u2019un bus rouge qui d\u00e9forme les lignes. Je note&nbsp;: rien ne colle.<\/p>\n\n\n\n<p><em>mars 1975, Limeil-Br\u00e9vannes<\/em><br>L\u2019adolescent saute du premier \u00e9tage, les pieds s\u2019enfoncent dans la terre meuble. L\u2019odeur d\u2019humus froid remonte avec l\u2019impact. La lune \u00e9clate derri\u00e8re les nuages puis dispara\u00eet. Un frisson lui parcourt les bras.<br>Peut-\u00eatre que le corps sait avant l\u2019esprit. Peut-\u00eatre qu\u2019il porte du sang slave. Peut-\u00eatre pas russe&nbsp;: estonien, finlandais, danois. Peut-\u00eatre un sang sans patrie, sans drapeau. Peut-\u00eatre que cette v\u00e9rit\u00e9 restera endormie longtemps.<br>Le jardin est aujourd\u2019hui grillag\u00e9. La fen\u00eatre a \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9e par un vitrage coulissant. Je ne saute pas. Je sirote un caf\u00e9 ti\u00e8de. Le ciel est vide. Pas de lune pour bondir.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Vacances d\u2019hiver 1966, La Varenne-Chennevi\u00e8res<\/em><br>Sur la table, l\u2019Assimil russe est ouvert \u00e0 une page bleu p\u00e2le. Un homme robuste tient un enfant de six ans sur ses genoux. \u00ab&nbsp;R\u00e9p\u00e8te apr\u00e8s moi&nbsp;: ia lioubliou, caco ia ni\u00e9 lioubliou tcha\u00ef.&nbsp;\u00bb L\u2019haleine d\u2019ail et d\u2019oignon est chaude, insistante. Derri\u00e8re un mur mince, une voix de femme&nbsp;: \u00ab&nbsp;Pourquoi lui apprendre le russe&nbsp;?&nbsp;\u00bb \u2014 \u00ab&nbsp;Parce que je n\u2019ai plus rien que mes souvenirs.&nbsp;\u00bb<br>Peut-\u00eatre qu\u2019il ne parlait pas vraiment la langue. Peut-\u00eatre que ces phrases n\u2019avaient jamais \u00e9t\u00e9 prononc\u00e9es ailleurs que dans ce manuel. Peut-\u00eatre que l\u2019enfant a gard\u00e9 plus l\u2019odeur que les mots. Peut-\u00eatre que ce n\u2019\u00e9tait pas une langue qu\u2019il voulait transmettre, mais la persistance d\u2019une voix.<br>L\u2019appartement, aujourd\u2019hui, est repeint d\u2019un blanc sans nuance. Les volets sont en PVC, les jointures neuves. Il n\u2019y a plus de table, plus de livre, plus de voix derri\u00e8re la cloison. Au caf\u00e9, un reflet dans mon \u00e9cran&nbsp;: mon visage sans haleine d\u2019ail.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Fort de Vincennes, 1982<\/em><br>Un \u00e9clat de lumi\u00e8re glisse sur le m\u00e9tal des poignards. Badge, \u00e9cusson, uniforme. Deux silhouettes se tiennent dans l\u2019air sec. Un nom est prononc\u00e9&nbsp;: Kornilov.<br>Peut-\u00eatre qu\u2019il aurait d\u00fb r\u00e9pondre non. Peut-\u00eatre que ce sang-l\u00e0 ne vient pas des batailles. Peut-\u00eatre un sang de marche lente, d\u2019exil discret. Peut-\u00eatre que le r\u00eave de Norv\u00e8ge n\u2019\u00e9tait qu\u2019une sortie de secours.<br>Les murs du fort sont toujours l\u00e0, pierres froides, \u00e9paisses. Aucun lieutenant, aucun plan de fuite. Le p\u00e9riph\u00e9rique gronde au loin. Dans mon carnet, je dessine des t\u00eates de mort minuscules, serr\u00e9es comme des insectes.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"11\">#rectoverso #11 | seize<\/h2>\n\n\n\n<!-- Codicille (fond sombre, texte blanc en italique) -->\n<div style=\"background-color: #2e2e2e;color: #ffffff;font-style: italic;padding: 20px;margin-bottom: 30px;font-family: Georgia, serif;line-height: 1.7\">\n  <h3 style=\"color: #ffffff;font-style: normal\">Codicille<\/h3>\n  <p>Pourquoi 162 ?<br>\n  Certains diront que c\u2019est un hasard ancien, la longueur d\u2019un rouleau, la patience d\u2019un copiste ou l\u2019inspiration d\u2019une nuit.<br><br>\n  Mais moi je pense qu\u2019il fallait bien finir quelque part. Et que finir, c\u2019est toujours recommencer.<br>\n  162, c\u2019est 1 + 6 + 2 = 9. Et apr\u00e8s 9 ? On recommence : 0.<br>\n  C\u2019est une boucle. Un retour. Le moment exact o\u00f9 ce qu\u2019on a nomm\u00e9 dispara\u00eet de nouveau.<br><br>\n  C\u2019est pour cela que je n\u2019en propose que 16.<br>\n  Parce que 1 + 6 = 7.<br>\n  Et que 7, c\u2019est le nombre de mondes, de cieux, de nains, de notes, de jours.<br>\n  C\u2019est le juste exc\u00e8s. Le seuil du visible.<br><br>\n  \u00c0 quoi bon pousser au-del\u00e0 si l\u2019infini est d\u00e9j\u00e0 l\u00e0, dans le nombre impair qui rassemble ?<br>\n  Chaque phrase ici est une poign\u00e9e de sable \u2014 mais si on les jette ensemble, elles dessinent peut-\u00eatre un passage.<br>\n  Un verso. Ou un silence.<\/p>\n<\/div>\n\n<!-- Verso -->\n<div style=\"font-family: Georgia, serif;line-height: 1.6;margin-bottom: 40px\">\n  <h3>Verso<\/h3>\n  <ol>\n    <li>Le souvenir est \u00e9reintant mais pas son parfum<\/li>\n    <li>Si la jeunesse pense \u00e0 mourir, c\u2019est qu\u2019elle n\u2019a pas encore trop v\u00e9cu<\/li>\n    <li>La vieillesse peut \u00eatre tr\u00e8s triste si on n\u2019a pas de petite joie pour compagnie<\/li>\n    <li>On dit que Jimmy Hendrix \u00e9tait un gar\u00e7on timide et on dit aussi que John est rest\u00e9 \u00e0 contempler sa dent carri\u00e9e un bon moment<\/li>\n    <li>On dit que on dit qu\u2019il ou elle<\/li>\n    <li>Trouver le vivant dans le mort et son contraire<\/li>\n    <li>Pourquoi s\u2019arr\u00eater \u00e0 162 sinon parce qu\u2019apr\u00e8s 9 tout repart \u00e0 0<\/li>\n    <li>Sans un plan qui tombe \u00e0 l\u2019eau, on ne sait rien de la duret\u00e9 des sols<\/li>\n    <li>L\u2019inconscient sait d\u2019avance ce que tu n\u2019as pas encore imagin\u00e9<\/li>\n    <li>Si j\u2019avais le temps j\u2019aimerais bien m\u2019arr\u00eater un peu pour le voir passer<\/li>\n    <li>Que laisse-t-on derri\u00e8re soi de pr\u00e9cieux, se demande-t-il en plein \u00e9t\u00e9 sur la route<\/li>\n    <li>Si l\u2019on sort du spectacle, on ne trouve que des v\u00eatements au sol<\/li>\n    <li>Pourquoi un extraterrestre voudrait s\u2019int\u00e9resser \u00e0 toi<\/li>\n    <li>Il faudra \u00eatre mort pour se d\u00e9placer plus vite que la lumi\u00e8re<\/li>\n    <li>Si je n\u2019existe plus, je ne suis plus seul<\/li>\n    <li>Tout parle, mais peu \u00e9coute<\/li>\n  <\/ol>\n<\/div>\n\n<!-- Recto -->\n<div style=\"font-family: Georgia, serif;line-height: 1.6\">\n  <h3>Recto<\/h3>\n  <p><strong>Soie.<\/strong> Doux, odorant, s\u2019\u00e9chappe. Cruaut\u00e9 aussi. Mais une cruaut\u00e9 qui ne fait pas mal \u00e0 autrui. Une d\u00e9chirure de l\u2019air. Est-ce cruel pour soi, pour l\u2019air, difficile de le dire. Et d\u2019ailleurs pourquoi faudrait-il le dire.<\/p>\n\n  <p><strong>Un bol intact,<\/strong> dans une lumi\u00e8re du matin. Un sourire qui n\u2019a pas besoin de public. Le fait de ne pas r\u00e9pondre imm\u00e9diatement, et de n\u2019en \u00e9prouver aucune culpabilit\u00e9. Une fen\u00eatre entrouverte sur un champ qui n\u2019appartient \u00e0 personne, mais qu\u2019on regarde comme s\u2019il nous reconnaissait. \u00catre \u00e0 l\u2019abri d\u2019un d\u00e9sir qui ne nous concerne pas, entendre quelqu\u2019un parler, et rien vouloir ajouter. Se tenir l\u00e0, dans le retrait, et pourtant sentir que l\u2019on p\u00e8se dans le r\u00e9el.<\/p>\n\n  <p><strong>Un ballon rouge s\u2019envole.<\/strong> Il y a un grand ciel et un point rouge. Il y a des toits en dessous, mais ce ne sont pas les m\u00eames toits au d\u00e9part et \u00e0 l\u2019arriv\u00e9e. C\u2019est dans un film. C\u2019est dr\u00f4le parce que c\u2019est paradoxal. Des images en noir et blanc sauf ce rouge. Cette espoir dans un ballon rouge qui flotte dans le ciel, pour rien. C\u2019est un espoir sans but, c\u2019est pour \u00e7a qu\u2019il est beau, qu\u2019il me pla\u00eet.<\/p>\n\n  <p><strong>Luxembourg.<\/strong> Le mot lumi\u00e8re ici c\u2019est bassin. Au milieu du bassin le jet d\u2019eau. L\u2019eau en retombant sur l\u2019eau cr\u00e9e un mouvement. Il est remarquable si l\u2019on prend le temps de l\u2019\u00e9tudier que les d\u00e9chets se regroupent par affinit\u00e9. Ainsi les b\u00e2tonnets plats se rangent \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des b\u00e2tonnets plats, les emballages de chupa chups font une ronde, les balles de ping-pong jouent \u00e0 s\u2019entrechoquer ensemble. Chaque jeu n\u2019inclut que les membres appartenant au jeu et ignore tout des autres jeux.<\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"10\">#rectoverso #10 | paupi\u00e8re tombante<\/h2>\n\n\n\n<table style=\"width: 100%;border-collapse: collapse;margin: 2em 0\">\n  <tr>\n    <td style=\"width: 50%;vertical-align: top;padding: 1em;font-style: italic;border: 1px solid #ccc;border-right: none\">\n\n      voir la honte au moment m\u00eame o\u00f9 elle vous prend, c\u2019est voir par en-dessous. Par d\u00e9faut. \u00c0 rebours. Ce n\u2019est plus une image, c\u2019est un voile.  \n      Une membrane lente descend sur la pupille, un clignement avort\u00e9, comme une fermeture en suspens. J\u2019ai connu un perroquet honteux.  \n      Il chantait \u00e0 tue-t\u00eate aupr\u00e8s de ma blonde, mais sa paupi\u00e8re flanchait \u00e0 chaque syllabe. Elle s\u2019\u00e9croulait sur l\u2019\u0153il, molle, involontaire.  \n      Il continuait de chanter, mais \u00e0 moiti\u00e9 aveugle. Un \u0153il ferm\u00e9 par la honte et l\u2019autre qui insistait. L\u2019ent\u00eatement du regard bless\u00e9.\n\n      <br><br>\n\n      la honte n\u2019arrive pas de l\u2019ext\u00e9rieur. Elle monte. Elle boursoufle la vue. Elle se glisse entre le monde et soi comme un \u00e9cran bistre, opaque, fig\u00e9.  \n      Elle ne trouble pas la vue : elle l\u2019arr\u00eate. Et quand elle laisse passer un peu de lumi\u00e8re, c\u2019est une lumi\u00e8re malade, caverneuse.  \n      voir par la honte, c\u2019est comme voir \u00e0 travers un \u0153il d\u2019aiguille : un point, rien de plus.\n\n      <br><br>\n\n      honte d\u2019\u00eatre l\u00e0. Nu, immobile. Pris dans une impudeur si totale qu\u2019elle semble presque tranquille. Et pourtant personne ne voit.  \n      Personne ne regarde. L\u2019invisibilit\u00e9 n\u2019apaise rien. Elle \u00e9paissit. Elle appuie l\u00e0 o\u00f9 \u00e7a br\u00fble. Elle fait mieux que montrer : elle isole.  \n      le regard manque, mais l\u2019essentiel reste. La honte ne d\u00e9pend pas de l\u2019\u0153il de l\u2019autre. Elle se propage par en dedans, de la peau jusqu\u2019au nerf optique.\n\n    <\/td>\n\n    <td style=\"width: 50%;vertical-align: top;padding: 1em;border: 1px solid #ccc;border-left: none\">\n\n      La honte au centre du paysage n\u2019arrondit pas les angles. Elle tient le milieu comme un pion fig\u00e9. Autour, les all\u00e9es blanches dessinent une spirale h\u00e9sitante,  \n      un tourbillon \u00e0 ras du sol. Le sable crisse sous les pas, sans rythme net. J\u2019avance d\u2019un pas, je recule de trois. Chaque d\u00e9tour me ram\u00e8ne au point d\u2019avant.  \n      \u00c0 la mani\u00e8re d\u2019un patineur sur carton glac\u00e9, glissant sans gr\u00e2ce sur un vieux jeu de l\u2019oie. On ne gagne rien, on recommence.  \n      Une case vide, une case pi\u00e9g\u00e9e, une case o\u00f9 l\u2019on attend.\n\n    <\/td>\n  <\/tr>\n<\/table>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"09\">#rectoverso #09 | tension silencieuse<\/h2>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">recto<\/h3>\n\n\n\n<p>Le bleu de travail. Le plus souvent caf\u00e9, selon ce que dit Talleyrand. Fort. Enfer. Les yeux poch\u00e9s, jamais de bacon. Raide comme la justice derri\u00e8re le genou, ce qui n\u2019aide pas \u00e0 plier.<\/p>\n\n\n\n<p>Le pain. Il remplit un trou, temporairement. Un go\u00fbt de sueur, \u00e9videmment. Pas de croix au dos avec un couteau, pas de b\u00e9n\u00e9dicit\u00e9. Le pain nous m\u00e8ne \u00e0 la baguette.<\/p>\n\n\n\n<p>La cuisine. Petit coin \u00e9troit, confortable. Il faut rentrer son ventre pour s\u2019asseoir en bout de table. Un peu de dignit\u00e9 : se laver les mains des propos diffus\u00e9s par le poste. Apercevoir des pigeons, fr\u00e8res et s\u0153urs, \u00e0 la fen\u00eatre.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\" \/>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">verso<\/h3>\n\n\n\n<p>La Clark. Rebelle, elle baille aux corneilles. D\u00e9marche souple, un peu trop. Comme une danse auguste, une clownerie r\u00e9sistante. Elle lutte, sans pancarte, contre le cirage de pompes g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9. L\u2019odeur devient suffocante, sur le tard.<\/p>\n\n\n\n<p>La soupe au lait. Elle indique le soir mieux que la pendule. Sa forme d\u00e9pend de l\u2019humeur, du fond du placard. \u00c0 boire et \u00e0 manger. Un tout-en-un qui s\u2019avale chaud, ti\u00e8de, rarement froid.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019appentis. Il sent la peau de poisson s\u00e9ch\u00e9, la vieille ficelle, le caoutchouc des bottes. Bard\u00e9 de bois \u00e0 n\u0153uds, bon march\u00e9. Couvert de t\u00f4le ondul\u00e9e. Une accumulation de choses, qui semble du d\u00e9sordre, mais qui ne l\u2019est pas.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"08\">#rectoverso #08 | Amer Ca\u00efn<\/h2>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">recto<\/h3>\n\n\n\n<p>Il m\u2019est soudain devenu difficile d\u2019\u00e9crire comme de parler. Impression que tout ce que je peux dire ou \u00e9crire sera de toute fa\u00e7on faux, inint\u00e9ressant, ridicule. J\u2019ai l\u2019impression d\u2019\u00eatre revenu des ann\u00e9es en arri\u00e8re. Peut-\u00eatre 79 ou 80. C\u2019est si loin. Je ne me souviens que de cette difficult\u00e9 \u00e0 dire que j\u2019avais retrouv\u00e9e dans l\u2019envie d\u2019\u00e9crire. La difficult\u00e9 de dire, en y r\u00e9fl\u00e9chissant, remonte \u00e0 bien plus loin. Elle est associ\u00e9e \u00e0 l\u2019enfance. C\u2019est qu\u2019on ne prenait pas la parole si facilement. Ou peut-\u00eatre que la parole des enfants \u00e9tait du pipi de chat. Tiens. C\u2019est venu comme \u00e7a. Du pipi de chat. C\u2019est-\u00e0-dire rien, ou presque.<br>C\u2019est difficile de ne pas inventer. De dire les choses telles qu\u2019elles sont. Ce que l\u2019on appelle \u00ab dire la v\u00e9rit\u00e9 \u00bb. Comme ils disent. Une fois j\u2019ai voulu tuer tout le monde \u00e0 cause de \u00e7a. Quelle v\u00e9rit\u00e9. C\u2019est au m\u00eame moment que je cesse de parler de toi. Je crois qu\u2019il y a un lien avec cette histoire de v\u00e9rit\u00e9. De toute fa\u00e7on, on ne me croit pas. On dit que j\u2019invente, quand on ne dit pas que je mens.<br>Je me vois entrer dans une librairie pr\u00e8s de la gare de l\u2019Est, acheter ce premier carnet de la marque Clairefontaine, couverture verte \u00e0 motif \u00e9cossais, petits carreaux. Et un feutre le plus fin possible, le plus fin cela devait \u00eatre du 0,5. Et cette envie d\u2019\u00e9crire, d\u2019o\u00f9 vient-elle sinon de cette impossibilit\u00e9 de dire qui remonte. Une acidit\u00e9. Et je crois que tu es associ\u00e9 \u00e0 tout cela. Je ne m\u2019en rends pas compte encore. Pour l\u2019instant j\u2019ouvre le carnet, est-ce que je dois \u00e9crire tout de suite sur la premi\u00e8re page ? Ou bien peut-\u00eatre laisser une page libre, \u00e9crire sur celle d\u2019apr\u00e8s. C\u2019est une question. C\u2019est un pr\u00e9texte. Il faut que je mette la date pour ne pas oublier. Quoi. Je n\u2019en sais rien. C\u2019est sans doute une habitude qui revient avec la difficult\u00e9. Qui l\u2019accompagne. Inscrire la date du jour, en marge sur un cahier. Je te vois ricaner. Tu te moques de mes vell\u00e9it\u00e9s d\u2019application. Tu essaies de me dire quelque chose que je ne d\u00e9sire pas entendre. Que je repousse. L\u2019exact contraire de ce que tout le monde autour me dit. Applique-toi et\u2026 tu obtiendras, tu auras, tu pourras. Cette fois tu ris franchement. Je le retrouve, ce rire. Non, je ne dis pas que tu ris de bon c\u0153ur. Ce ne serait pas la bonne expression.<br>Tu ris tristement. C\u2019est une chose que je n\u2019avais encore jamais relev\u00e9e. Et maintenant je peux accoler ces deux mots, rire et tristement. Et c\u2019est toi. C\u2019est tellement toi. Cela je ne peux pas l\u2019exprimer la premi\u00e8re fois. J\u2019\u00e9prouve une peur inou\u00efe en entendant ce rire. Il y a quelque chose qui ne va pas. C\u2019est \u00e9vident. Cela saute aux yeux \u2014 ou \u00e0 l\u2019oreille plut\u00f4t. Cette fausset\u00e9 apparente qui vient briser l\u2019id\u00e9e de justesse apprise.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">verso<\/h3>\n\n\n\n<p><br>Tu m\u2019as laiss\u00e9 tomber l\u2019\u00e9t\u00e9 1967, pour \u00eatre pr\u00e9cis. \u00c7a s\u2019est pass\u00e9 en fin de journ\u00e9e, vers 18 heures, je m\u2019en souviens comme si c\u2019\u00e9tait hier. Tu \u00e9tais en train de tailler des fl\u00e8ches en vue de tuer le plus de monde possible. J\u2019arrangeais les plumes des empennages, nous \u00e9tions l\u00e0 tous les deux juch\u00e9s sur la tonnelle, concentr\u00e9s sur notre col\u00e8re. Cette col\u00e8re qui, le croyais-je, nous soudait. Et puis tu as d\u00e9tourn\u00e9 le regard, il y a eu ce bruit dans l\u2019escalier de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du grillage, chez Muguette, la voisine. Des gens arrivent. Ce sont des \u00e9trangers. Des Am\u00e9ricains. Tu te souviens de ce mot. Am\u00e9ricains. Je n\u2019arrive toujours pas \u00e0 comprendre l\u2019effet que ce mot a pu avoir sur toi. Est-ce que c\u2019est parce qu\u2019il contient \u00e2me, ce mot. Amer. Ca\u00efn. Est-ce que c\u2019est parce qu\u2019on vient d\u2019enterrer l\u2019arri\u00e8re-grand-p\u00e8re.<em> L\u2019\u0153il dans la tombe.<\/em> L&rsquo;Hypnose de vouloir croire en quelque chose. Ces choses \u00e9tranges que tu apprends au cat\u00e9chisme. Je te rappelle les choses telles que je les ai vues et entendues. Rien de moins, rien de plus. D\u2019ailleurs, <em>Jennifer<\/em>, si tu veux le savoir,<em> je nie faire<\/em> est beaucoup moins fort qu\u2019<em>Amer Ca\u00efn <\/em>J\u2019esp\u00e8re que tu t\u2019en rends compte toi aussi \u00e0 pr\u00e9sent. Mon pauvre vieux, tu es tomb\u00e9 dans tous les panneaux. Heureusement que j\u2019\u00e9tais l\u00e0, sinon je n\u2019aurais pas donn\u00e9 cher de tes os. Il fallait que j\u2019en aie, de la patience. Pourquoi ai-je eu tant de patience. Tu pourrais trouver \u00e7a suspect un jour. Une patience suspecte, c\u2019est aussi bizarre qu&rsquo;un rire triste, tu ne trouves pas.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"07\">#rectoverso #07 | sans dehors<\/h2>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">recto<\/h3>\n\n\n\n<p>Le fait que c\u2019est samedi, encore samedi, toujours samedi, que \u00e7a revient sans rien changer, que je me l\u00e8ve sans envie, sans \u00e9lan, sans m\u00eame une vraie fatigue, le fait que je n\u2019ai rien fait de ce que j\u2019aurais d\u00fb faire, que je n\u2019ai pas ouvert le fichier, que je n\u2019ai pas lu le texte d\u2019hier, que je n\u2019ai rien corrig\u00e9, que tout m\u2019\u00e9chappe d\u00e8s le matin, que tout me p\u00e8se sans poids, que le Dibbouk est l\u00e0, \u00e0 l\u2019attendre, que je fais semblant de l\u2019attendre, que j\u2019esp\u00e8re qu\u2019il parle \u00e0 ma place, le fait que je rature, que je reviens, que je bloque, que je r\u00e9p\u00e8te, que chaque mot me glisse entre les mains, que tout est ti\u00e8de, flou, lent, et que je veux que \u00e7a bouge, que \u00e7a parte, que \u00e7a explose, que \u00e7a s\u2019arrache, que je tape plus vite, que je noie le silence dans les lignes, que je me perds dans les boucles, dans les titres, dans les noms de fichiers, dans les balises sans fin, le fait que je veuille secouer quelque chose en moi, faire sortir, faire jaillir, mais que rien ne vient, que \u00e7a reste l\u00e0, coll\u00e9 au fond, le fait que j\u2019essaie d\u2019\u00e9crire pour \u00e9chapper \u00e0 ce que j\u2019\u00e9cris, que je me relis et que tout m\u2019endort, que tout s\u2019endort avec moi, le fait que je pense \u00e0 d\u2019autres textes, \u00e0 des anciens, \u00e0 ceux qui n\u2019ont rien chang\u00e9, que je cherche un ton que j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 us\u00e9, que je me r\u00e9p\u00e8te, que je m\u2019\u00e9pingle dans mes propres phrases, que je tourne en rond, que je tourne, que je tourne encore, que je ressens cette lenteur comme une menace, comme un puits, et que je cours pour ne pas y tomber, le fait que \u00e7a ne sert \u00e0 rien, que \u00e7a me rattrape, que je suis d\u00e9j\u00e0 dans le puits, dans le ventre vide du samedi, dans le souffle court de tout ce que je ne fais pas, que je me d\u00e9bats dans du sable, que je parle trop, que je pense trop, que je pense rien, que je ne pense plus, que je m\u2019\u00e9puise \u00e0 chercher une issue, une phrase, une image qui tiendrait, le fait que rien ne tienne, que tout glisse, que tout se r\u00e9p\u00e8te, que lundi approche, que je suis d\u00e9j\u00e0 dans lundi, dans la peur molle de lundi, dans le fond us\u00e9 de tous mes retards, que je suis encore l\u00e0, plant\u00e9 dans cette chaise, que je voudrais sortir de moi mais que je suis moi, que je suis l\u00e0, encore, encore, encore, que je suis seul dans ce dedans sans fen\u00eatres, que je suis \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de tout ce que je n\u2019ai pas fait, que je tourne et que je tourne et que je tombe toujours au m\u00eame endroit, que je suis cern\u00e9, cern\u00e9 de partout, cern\u00e9 par moi, par tout ce que j\u2019\u00e9vite, que je suis l\u2019\u00e9cho de moi-m\u00eame et que \u00e7a ne s\u2019arr\u00eate pas, que je ne m\u2019arr\u00eate pas, que je ne sais plus comment faire pour m\u2019arr\u00eater.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">verso<\/h3>\n\n\n\n<p>Le fait que je sois rest\u00e9 l\u00e0, que je n\u2019aie pas boug\u00e9, que je sois rest\u00e9 dans la m\u00eame pi\u00e8ce, sur la m\u00eame chaise, dans la m\u00eame phrase, que tout se soit resserr\u00e9 autour de moi, que je n\u2019aie plus su comment m\u2019en d\u00e9faire, que la lumi\u00e8re ne changeait pas, que l\u2019\u00e9cran restait allum\u00e9 sans rien dire, que les mots tournaient en rond dans ma bouche, que la gorge se serre, que l\u2019int\u00e9rieur devienne l\u2019unique endroit, que je cherche l\u2019air et que je n\u2019en trouve pas, que chaque chose pens\u00e9e ram\u00e8ne \u00e0 la suivante, que je ne sorte pas de moi, que rien ne m\u2019aide \u00e0 sortir, que je sois pris dans un filet mou, dans une masse ti\u00e8de, dans un flottement sans d\u00e9but, sans fin, que je sois rest\u00e9 l\u00e0 \u00e0 attendre un orage ou un choc ou un cri ou un rien, le fait que je me sois vid\u00e9 \u00e0 force de vouloir fuir, que je me sois \u00e9puis\u00e9 \u00e0 lutter contre un poids sans nom, que je me sois effondr\u00e9 sans m\u00eame tomber, juste tass\u00e9 un peu plus dans le dedans, que \u00e7a se soit calm\u00e9 comme \u00e7a, non par paix mais par extinction, et que peu \u00e0 peu, le souffle revienne, plus bas, plus long, plus large, que les mains soient revenues, pos\u00e9es sur la table, que le corps se rappelle \u00e0 moi, que les jambes reprennent leur poids, que les sons reviennent lentement, d\u2019abord le frigo, puis un frottement contre la vitre, puis plus rien, mais un plus rien habit\u00e9, le fait que le sol se refasse sous mes pieds, pas ici mais ailleurs, plus ancien, le fait qu\u2019un champ me revienne, un champ de rien, un champ de toujours, avec des haies \u00e9paisses, du cornouiller, des ronciers, des orties grasses pleines d\u2019eau, vertes, presque brillantes, le fait que je sente leur odeur sans les voir, que je marche dans le tr\u00e8fle, que je sois jeune, ou vieux, ou sans \u00e2ge, que je sois l\u00e0 et qu\u2019il ne se passe rien, que le ciel soit blanc, qu\u2019il fasse chaud, lourd, sans drame, que les vaches soient couch\u00e9es dans le fond, immobiles, que les mouches volent bas, lentes, sans intention, que les feuilles ne bougent plus, que le vent ait cess\u00e9 de chercher, que je sois debout sans raison, dans l\u2019herbe humide, que les sons soient lointains, \u00e9teints, que la lumi\u00e8re n\u2019ait pas de direction, que je sache qu\u2019il va pleuvoir, mais que cela ne change rien, le fait que les nuages gonflent, que le ciel se tende, que le jour ne bouge pas, le fait que la pluie vienne enfin, large, \u00e9paisse, sans col\u00e8re, qu\u2019elle tombe sur moi comme sur le reste, qu\u2019elle me lave sans insister, qu\u2019elle rafra\u00eechisse ce qu\u2019elle peut, que le champ respire \u00e0 nouveau, que les b\u00eates ne bronchent pas, que tout reste, simplement, l\u00e0, exactement l\u00e0, que je sois dedans, que ce soit revenu, le champ, le calme, l\u2019herbe, l\u2019eau, le go\u00fbt d\u2019oseille, le poids de mes bras, le silence apr\u00e8s, et que ce soit exactement assez.Que \u00e7a me comble, totalement, enfin.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"06\">#rectoverso #06 | transports en commun et hall de gare<\/h2>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Recto <\/h3>\n\n\n\n<p>Je viens de faire un petit cr\u00e9dit \u00e0 la consommation. Marre de me taper trois heures de transports en commun. Lyon \u2013 Saint-Laurent-de-M\u00fbre, ce n\u2019est pas que ce soit loin, une vingtaine de kilom\u00e8tres \u00e0 peine, mais en train ou en bus, c\u2019est minimum une heure et demie le matin, et autant le soir. Sur une journ\u00e9e, \u00e7a va. Sur six mois, \u00e7a devient une forme de punition. Je sais de quoi je parle. Ce matin encore, en voiture, j\u2019ai long\u00e9 l\u2019entrep\u00f4t Chronopost. Il \u00e9tait encore dans l\u2019ombre, les camions dormaient debout, moteurs froids, phares \u00e9teints. C\u2019est \u00e0 ce moment-l\u00e0 que je me suis dit : j\u2019ai enfin une bagnole. Pas neuve, pas brillante, mais elle d\u00e9marre, elle roule, elle me ram\u00e8ne. C\u2019est tout ce que je lui demande. J\u2019ai repens\u00e9 au cr\u00e9dit, \u00e0 la femme au t\u00e9l\u00e9phone, celle de la soci\u00e9t\u00e9 de financement. Elle m\u2019avait demand\u00e9 : \u00ab Vous avez un CDI ? \u00bb Et j\u2019ai pu dire oui. Quel pied. Mais quand j\u2019ai pr\u00e9cis\u00e9 mon m\u00e9tier, il y a eu un blanc. Rien de bien m\u00e9chant, une seconde suspendue, mais je l\u2019ai bien senti. La conversation a d\u00e9riv\u00e9 sur les tarifs. Elle avait pas mal de questions. Ils doivent pas \u00eatre \u00e9cout\u00e9s dans leurs bureaux. Moi non plus je ne suis pas \u00e9cout\u00e9 pendant le boulot. Je ne suis pas film\u00e9 non plus. Enfin\u2026 pas \u00e0 ma connaissance.<\/p>\n\n\n\n<p>Je me gare au bord de la dalle, derri\u00e8re le b\u00e2timent. Le b\u00e9ton est encore mouill\u00e9 par endroits. Il y a de la ros\u00e9e sur les touffes d\u2019herbe maigres qui poussent le long des bordures. Je descends de la voiture, et \u00e7a craque sous mes pieds comme si je marchais sur des os. Le b\u00e2timent lui-m\u00eame est un bloc de b\u00e9ton rectangulaire, nu, gris, sans nom. Une longue bande vitr\u00e9e court le long de la fa\u00e7ade, mais on voit rien \u00e0 travers, \u00e0 peine quelques reflets. On dirait un centre de tri d\u00e9saffect\u00e9, ou une piscine municipale ferm\u00e9e pour travaux. Quand je suis venu la premi\u00e8re fois, je croyais m\u2019\u00eatre tromp\u00e9 d\u2019adresse.<\/p>\n\n\n\n<p>Dedans, c\u2019est propre, froid, fonctionnel. Tout est b\u00e9ton, sol lisse, murs nus, \u00e9clairage neutre. Les machines sont noires, massives, silencieuses. Des fours. Le mien s\u2019appelle Rouge-Gorge. C\u2019est \u00e9crit dessus. \u00c7a fait sourire la premi\u00e8re fois. Apr\u00e8s, non. Il y a des tuyaux jaunes, des c\u00e2bles, des \u00e9crans de contr\u00f4le, des boutons rouges, des boutons verts, un manche en m\u00e9tal poli. Chaque matin, je mets ma tenue, je v\u00e9rifie les voyants, je fais rouler le chariot, j\u2019ouvre la porte. Je place le corps, je fais attention aux pattes. Toujours. C\u2019est une habitude.<\/p>\n\n\n\n<p>Les jours pleins, \u00e7a s\u2019encha\u00eene. Des petits, des gros, surtout des chiens. Quelques chats. Parfois autre chose. Je lis pas les noms. Enfin si, mais pas \u00e0 voix haute. \u00c0 la fin, je referme l\u2019urne, je colle l\u2019\u00e9tiquette, je glisse la fiche dans la bo\u00eete. Et je joins la petite enveloppe blanche. Dedans, une carte. Trois graines. \u00ab\u00a0\u00c0 planter en m\u00e9moire de votre compagnon.\u00a0\u00bb Je supporte plus ce mot. Compagnon. Trop utilis\u00e9, trop triste, trop faux aussi. Une fois, j\u2019ai ouvert l\u2019enveloppe, juste pour voir. Des graines noires, minuscules. J\u2019ai failli les garder. Puis je l\u2019ai referm\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Je me demande si les gens les plantent vraiment. Est-ce qu\u2019ils versent les cendres sous un cerisier ? Est-ce qu\u2019ils s\u00e8ment, arrosent, attendent ? Est-ce qu\u2019ils passent tous les jours devant le petit coin de terre en se disant : ici repose Rams\u00e8s. Ou Chiffon. Ou Lola. Moi, \u00e7a me touche un peu. Pas au point de pleurer. Mais \u00e7a reste l\u00e0, en bordure. Comme les touffes d\u2019herbe dans les joints de la dalle. On les arrache. Elles reviennent.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Verso<\/h3>\n\n\n\n<p>Je l\u2019ai senti venir ce matin, pendant que je poussais le chariot. Une de ces pens\u00e9es que j\u2019ai pas appel\u00e9es, mais qui d\u00e9barquent quand m\u00eame, ent\u00eat\u00e9es. Pour que moi j\u2019existe, que j\u2019ouvre la porte de ce four, il a fallu combien de g\u00e9n\u00e9rations avant moi pour qu\u2019on en arrive l\u00e0 ? Je sais pas d\u2019o\u00f9 elle vient, cette phrase, mais elle revient. Toujours. Elle flotte un moment, se cale dans la nuque, reste l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai pens\u00e9 \u00e0 mon p\u00e8re. Il m\u2019accompagne presque tous les jours depuis que j\u2019ai pris ce boulot. Avant, il s\u2019asseyait \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi dans le train ou dans le bus. Mais \u00e7a durait jamais longtemps. Tr\u00e8s vite, quelqu\u2019un s\u2019asseyait sur son souvenir. En voiture, on est mieux. Je le sens l\u00e0, tranquille, silencieux. Ma m\u00e8re aussi est souvent pr\u00e9sente. Elle pr\u00e9f\u00e8re les salons de recueillement. Elle me met une petite tape sur l\u2019\u00e9paule, pench\u00e9e un peu, les cheveux relev\u00e9s comme \u00e0 l\u2019\u00e9poque : \u00ab\u00a0C\u2019est bien, fils. Je suis tellement contente que tu te rendes utile. Je te laisse un moment, je vais m\u2019asseoir au salon.\u00a0\u00bb Elle aime bien le salon d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9, celui avec les fauteuils gris et la lumi\u00e8re indirecte.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a aussi le cousin Karl, les deux ni\u00e8ces jumelles, Astrid et Liliane. La mort ne les a pas chang\u00e9es. Toujours en train de se chamailler, de rire, de courir d\u2019une pi\u00e8ce \u00e0 l\u2019autre. Et parfois, quand je suis l\u00e0, devant ce putain de four, c\u2019est tout ce monde-l\u00e0 qui m\u2019accompagne. Et puis il y en a d\u2019autres. Des morts inconnus. Des morts lointains. Un v\u00e9ritable hall de gare certains jours, avec leurs costumes d\u2019\u00e9poque, leurs allures de travers. Certains avec des fraises autour du cou, d\u2019autres en haillons, d\u2019autres encore avec des peaux de b\u00eate, des sabots, des valises en cuir. \u00c7a murmure, \u00e7a passe, \u00e7a stationne, \u00e7a observe.<\/p>\n\n\n\n<p>Sans oublier la foule des bestioles, bien s\u00fbr. Elles courent partout, elles jouent les vivantes, elles font semblant de japper, de miauler, de caqueter, de piailler. Mais en vrai, on voit bien qu\u2019elles ne peuvent pas. Elles ne sont pas comme les morts humains. Elles n\u2019ont pas cette voix qui reste dans la t\u00eate. Elles sont l\u00e0, pourtant, on les devine, minuscules ou massives, mais elles ne parlent pas. Elles ne hantent pas. Elles passent.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\" id=\"05\"><br>#rectoverso #05 | une maison parmi d&rsquo;autres<\/h1>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\" id=\"block-79e7063d-7f04-40cb-b716-fb32bee5d3a6\">Recto<\/h3>\n\n\n\n<p>C\u2019est une maison simple. Elle ressemble \u00e0 tant d\u2019autres, le long de l\u2019avenue Charles V\u00e9nuat, quartier de La Grave, \u00e0 Vallon-en-Sully. Un rez-de-chauss\u00e9e, un \u00e9tage. Une cave, un grenier.<\/p>\n\n\n\n<p>Au rez-de-chauss\u00e9e vit Charles Brunet. 85 ans. Ancien instituteur et secr\u00e9taire de mairie. Il dit que sa vie est r\u00e9gl\u00e9e comme du papier \u00e0 musique. Chaque matin, il trempe le pain de la veille dans un bol de caf\u00e9 noir, sans sucre. Il se lave le visage dans l\u2019\u00e9vier de la cuisine, s\u2019habille lentement, et part, \u00e0 pied, jusqu\u2019au village, \u00e0 quelques kilom\u00e8tres. Qu\u2019il pleuve ou qu\u2019il g\u00e8le, il va chercher son journal. Ensuite, il fait ses mots crois\u00e9s. Le reste de la journ\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 l\u2019\u00e9tage vit une famille. Le p\u00e8re est voyageur de commerce pour une soci\u00e9t\u00e9 de rev\u00eatements bitumineux. Il part t\u00f4t, revient tard. La m\u00e8re est couturi\u00e8re \u00e0 domicile. Elle re\u00e7oit dans la salle \u00e0 manger, les volets souvent \u00e0 demi clos. Les enfants ont sept et quatre ans. Ils parlent avec l\u2019accent du coin, pour ne pas qu\u2019on les traite de Parisiens. C\u2019est mieux, disent-ils, pour avoir des copains.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans la cave, les pommes de terre sont rang\u00e9es dans des cagettes tapiss\u00e9es de feuilles de <em>La Montagne<\/em>. Sur des \u00e9tag\u00e8res bricol\u00e9es : haricots verts, petits pois en bocaux. Cerises \u00e0 l\u2019eau-de-vie, prunes au sirop. La cave est une r\u00e9serve. On n\u2019y va pas tous les jours, mais on sait ce qu\u2019il y a.<\/p>\n\n\n\n<p>Le grenier est en d\u00e9sordre. On y monte par un escalier large. En dessous, une penderie : parkas, manteaux, costumes de laine. Au-dessus, des bo\u00eetes en carton et en m\u00e9tal : chapeaux pass\u00e9s de mode, chaussures, foulards, gants. Dans le grenier lui-m\u00eame : des lettres de vielles cartes postales dont on n&rsquo;arrive pas \u00e0 d\u00e9chiffrer la signature, des photos sans noms. On imagine des visages, des noms oubli\u00e9s. Puis on referme la malle.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">verso<\/h3>\n\n\n\n<p>J\u2019ai gar\u00e9 la voiture devant la maison. Nous revenions de Saint-Bonnet, nous avions d\u00e9jeun\u00e9 \u00e0 H\u00e9risson, au pied du ch\u00e2teau. Un petit \u00e9tablissement, repas \u00e0 moins de 15 euros.<br>\u2014 Arr\u00eate-toi donc, m\u2019a dit mon \u00e9pouse quand je lui ai montr\u00e9 la maison.<br>J\u2019allais passer sans m\u2019arr\u00eater. J\u2019avais ralenti pourtant. Mais je me suis arr\u00eat\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait la m\u00eame maison en apparence, mais comme vid\u00e9e de quelque chose. Quelque chose d\u2019ind\u00e9finissable.<\/p>\n\n\n\n<p>Le lierre avait \u00e9t\u00e9 arrach\u00e9 de la fa\u00e7ade. La rang\u00e9e de pommiers, celle qui s\u00e9parait la cour du jardin potager, avait disparu. M\u00eame le vieux cerisier n\u2019\u00e9tait plus l\u00e0. Tout \u00e9tait propre, net. Trop.<\/p>\n\n\n\n<p>Je regardais \u00e7a de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la route. J\u2019avais envie de repartir.<br>\u2014 Attends, a dit mon \u00e9pouse.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est l\u00e0 qu\u2019une femme est arriv\u00e9e, \u00e0 v\u00e9lo. Elle nous a regard\u00e9s, m\u00e9fiante. Elle a ouvert le portail, a fait entrer son v\u00e9lo.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est mon \u00e9pouse qui a parl\u00e9. Moi, je ne pouvais pas.<br>\u2014 Vous \u00eates la propri\u00e9taire ?<br>\u2014 Oui, a r\u00e9pondu la femme, mais son visage s\u2019est encore durci. Elle ne comprenait pas ce qu\u2019on faisait l\u00e0.<br>\u2014 Mon mari a v\u00e9cu dans cette maison, enfant, a dit mon \u00e9pouse.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors c\u2019est devenu pire. La femme a parl\u00e9 de l\u2019achat de la maison.<br>\u2014 Votre p\u00e8re \u00e9tait un type infect, elle a dit.<\/p>\n\n\n\n<p>Je voulais repartir. \u00c7a n\u2019avait plus aucun sens. Je ne voulais pas savoir. Je savais d\u00e9j\u00e0, ou je me doutais. Honte de lui. Et, tout de suite, honte de moi. Honte de tout.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Viens, j\u2019ai dit. On s\u2019en va. \u00c7a ne sert \u00e0 rien.<\/p>\n\n\n\n<p>Un autre type est arriv\u00e9. \u00c0 mobylette. Une bleue. Comme on disait autrefois.<br>\u2014 On n\u2019a rien \u00e0 faire avec vous, a dit la femme, quand elle l\u2019a vu.<br>On est repartis. Je ne suis jamais repass\u00e9 devant la maison depuis.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\" \/>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"04\">#rectoverso #04 | Je peux vous appeler Malone<\/h2>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Recto<\/h3>\n\n\n\n<p>Je me souviens. Poup\u00e9es russes. Un malentendu, certainement. Des silhouettes dans une rue. Bonjour. Une question inattendue.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Tu les connais, ces gens ? \u2014 Non. Je croyais qu\u2019il fallait dire bonjour \u00e0 tous les gens qu\u2019on croise dans la rue.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait pas grave, en apparence. Mais il y avait ceux \u00e0 qui l&rsquo; on pouvait, et tous les autres \u00e0 qui on ne pouvait pas. C\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 assez compliqu\u00e9 comme \u00e7a pour faire face aux masques. Il fallait d\u2019urgence s\u2019en composer un nouveau, celui de l\u2019indiff\u00e9rence. On ne pouvait pas encore savoir s\u2019il \u00e9tait bien commode. Si on \u00e9tait vraiment \u00e0 l\u2019abri derri\u00e8re ce masque. \u00c7a rendait assez maladroit, surtout si on oubliait qu\u2019on se baladait avec.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme toujours, on exigeait de soi un choix, une d\u00e9cision : l\u2019indiff\u00e9rence, ou pas.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;-<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Verso<\/h3>\n\n\n\n<p>Je me retournai et il \u00e9tait assis sur ma propre chaise. J&rsquo;avais \u00e9t\u00e9 comme \u00e9ject\u00e9 de celle-ci par une force centrip\u00e8te. Aplati contre un mur de la pi\u00e8ce, je reprenais mon souffle. Le choc, comme toujours, avait \u00e9t\u00e9 violent. Il me fallait un peu de temps. Quand je me suis senti enfin pr\u00eat, je me suis donc retourn\u00e9, et j&rsquo;ai vu le malentendu dans le blanc des yeux, si je peux dire.<\/p>\n\n\n\n<p>Il n&rsquo;avait rien d&rsquo;extraordinaire. C&rsquo;\u00e9tait un de ces pauvres types comme on en croise \u00e0 chaque coin de rue. Il \u00e9tait d&rsquo;une banalit\u00e9 \u00e0 pleurer. Cependant, comme nous \u00e9tions seuls \u00e0 pr\u00e9sent, et que je ne savais plus o\u00f9 j&rsquo;avais foutu mon masque d&rsquo;indiff\u00e9rence pour me prot\u00e9ger, je me sentais nu, et je vis que le malentendu \u00e9tait nu lui aussi. Nous \u00e9tions face \u00e0 face et compl\u00e8tement nus. La situation, elle, n&rsquo;\u00e9tait tout de m\u00eame pas banale. Peut-\u00eatre que \u00e7a rattraperait un peu les choses, m&rsquo;\u00e9tais-je dit. Et aussit\u00f4t, j&rsquo;\u00e9prouve l&rsquo;envie irr\u00e9pr\u00e9ssible de le dire \u00e0 voix haute : \u00ab\u00a0Vous avez remarqu\u00e9 que nous sommes face \u00e0 face et totalement nus ?\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>J&rsquo;h\u00e9sitais sur la fa\u00e7on de le nommer. \u00ab\u00a0Monsieur le Malentendu\u00a0\u00bb paraissait un peu pompeux, voire obs\u00e9quieux. \u00ab\u00a0Malentendu\u00a0\u00bb tout court ,  trop familier. M\u00eame si on se connaissait depuis belle lurette, ce n&rsquo;\u00e9tait pas une raison pour se ruer dans la trivialit\u00e9. Du coup, comme le malentendu de nommer le malentendu se faisait pressant, j&rsquo;exposai ma difficult\u00e9 :<br>\u2014 Comment dois-je vous appeler ?<br>\u2014 J&rsquo;\u00e9tais en train de me poser la m\u00eame question, c&rsquo;est cocasse, me r\u00e9pondit-il. Peut-\u00eatre que l&rsquo;on pourrait rester chacun dans un \u00e9tat innommable, si cela vous va, continua-t-il.<\/p>\n\n\n\n<p>Je pensais \u00e0 Sam et \u00e0 Monsieur Hackett, puis je me mis \u00e0 penser \u00e0 un banc public. Je me souvins tout \u00e0 coup que ce genre d&rsquo;objet m&rsquo;appartenait et que je pouvais en user \u00e0 ma guise puisqu&rsquo;il s&rsquo;agissait d&rsquo;un bien public. Ce qui n&rsquo;\u00e9tait pas la m\u00eame chose que d&rsquo;\u00eatre ici, dans cette pi\u00e8ce, o\u00f9 chacun des meubles qui la meublent est une propri\u00e9t\u00e9 personnelle, certes, mais sur lesquels le malentendu peut s&rsquo;asseoir quand \u00e7a lui chante.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne suis pas enceinte, me dit Malone. Vous pouvez m&rsquo;appeler Malone, me dit-il. Je vous ferai gr\u00e2ce des d\u00eeners au caneton. Puis il jeta un coup d&rsquo;\u0153il \u00e0 sa montre et il me regarda sans rien dire. Un moment, un avion passa.<br>\u2014 Vous vouliez me demander quelque chose de pr\u00e9cis ? reprit-il.<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;\u00e9tait tellement abrupt apr\u00e8s cette courte p\u00e9riode de silence et de l\u00e9ger malaise que je ne sus quoi dire imm\u00e9diatement. Ce qui ouvrit soudain la porte, l\u00e9g\u00e8rement, \u00e0 peine un entreb\u00e2illement, \u00e0 tout un univers derri\u00e8re celle-ci que je reconnus aussit\u00f4t \u00e0 l&rsquo;odeur. Une odeur de poussi\u00e8re d\u00e9pos\u00e9e depuis belle lurette sur des meubles que l&rsquo;on n&rsquo;a pas utilis\u00e9s depuis des lustres.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y avait l\u00e0 aussi un certain nombre de sensations paradoxales. Des draps r\u00eaches en lin invitant \u00e0 se glisser dedans comme dans une armure en fer mais au final tout \u00e0 fait confortables par temps chaud. Une peluche borgne aim\u00e9e mais qui paraissait tellement abandonn\u00e9e qu&rsquo;un sentiment de culpabilit\u00e9 vous prenait aussit\u00f4t \u00e0 la gorge. Un rai de lumi\u00e8re avec des milliers de grains de poussi\u00e8re traversant l&rsquo;espace p\u00e9nombreux d&rsquo;une chambre \u00e0 coucher d&rsquo;enfant.<\/p>\n\n\n\n<p>Il me fallut tr\u00e8s peu de temps pour me rendre compte que tous ces objets, ces lieux, m&rsquo;avaient un jour appartenu. Autant qu&rsquo;un objet ou un lieu peut appartenir \u00e0 qui que ce soit, d&rsquo;ailleurs. Je les regardais et je me rendais compte qu&rsquo;ils ne m&rsquo;appartenaient plus. Ils m&rsquo;avaient appartenu comme s&rsquo;ils m&rsquo;avaient laiss\u00e9 ma chance et que je ne l&rsquo;eusse pas saisie au bon moment pour pouvoir les conserver.<\/p>\n\n\n\n<p>Malone toussa et je compris que \u00e7a voulait dire que je m&rsquo;\u00e9tais \u00e9gar\u00e9 dans le souvenir et que \u00e7a ne l&rsquo;int\u00e9ressait pas du tout.<br>\u2014 Vous m&rsquo;avez convoqu\u00e9 pour autre chose que la r\u00e9miniscence de ces fadaises, dit-il sur un ton pointu de Parisien.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce qui \u00e9videmment me poussa imm\u00e9diatement hors de ma r\u00eaverie. Et je l&rsquo;en remerciais.<br>\u2014 Merci, mille fois merci. Sans vous, cher Malone, \u00e7a aurait pu durer des heures, voire des jours et des nuits.<\/p>\n\n\n\n<p>Allons droit au fait ajouta-t-il en se d\u00e9tendant un peu, passant une jambe sur l&rsquo;autre et renversant son buste en arri\u00e8re pour bien la caler sur le dossier de la chaise.<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est mon probl\u00e8me, lui avouai-je.<br>Aller droit vers un but. J&rsquo;adorerais pouvoir le faire, croyez-moi, mais aussit\u00f4t que je mets un pied devant l&rsquo;autre il se passe quelque chose de fort \u00e9trange, la ligne devient courbe et je finis par tourner en rond.<\/p>\n\n\n\n<p>Il rit. Vous \u00eates un dr\u00f4le de zigoto, vous&#8230; \u00c0 un moment je cru qu&rsquo;il allait me nommer Watt mais il se retint. Ce qui me procura une l\u00e9g\u00e8re sensation de plaisir.<br>\u2014 Vous alliez m&rsquo;appeler Watt ? l&rsquo;interrogeai-je.<br>\u2014 Vous \u00eates en train d&rsquo;esquiver, me r\u00e9pondit-il.<\/p>\n\n\n\n<p>Je n&rsquo;esquive rien, je suis m\u00eame dans le centre du probl\u00e8me je crois. Il faut que je vous le dise : je sens les choses, Malone, mais je m&rsquo;exprime mal. Je devrais plut\u00f4t dire \u00ab\u00a0je sens des choses\u00a0\u00bb car je ne suis pas certain que ces choses existent vraiment, et que je puisse en parler.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Quelles choses, bon dieu, parlez ! hurle-t-il.<\/p>\n\n\n\n<p>Et l\u00e0 je me souviens qu&rsquo;il faut me recroqueviller jusqu&rsquo;\u00e0 r\u00e9duire mon corps tout entier pour n&rsquo;occuper qu&rsquo;un minuscule point dans l&rsquo;espace.<br>\u2014 O\u00f9 \u00eates-vous donc pass\u00e9 ? me demande Malone.<br>\u2014 Je suis l\u00e0, baissez les yeux, regardez l\u00e0 entre deux fentes du parquet, ce point noir.<br>\u2014 Et \u00e7a vous amuse ? (il rit)<br>\u2014 Je ne crois pas. C&rsquo;est une sorte de r\u00e9flexe : d\u00e8s que \u00e7a hurle, je me transforme en point.<br>\u2014 Tant que ce n\u2019est pas un point final\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Allez-y, moquez-vous, j\u2019ai l\u2019habitude, vous savez.<br>\u2014 Ah, voici enfin un sujet int\u00e9ressant, (Malone d\u00e9croise les jambes et se penche en avant au-dessus du point que j\u2019essaie de maintenir en invoquant toutes mes ressources d\u2019\u00ab \u00e0 quoi bon puisque personne ne me comprend, puisque personne ne m\u2019aime, puisque personne ne voit que j\u2019existe \u00bb)<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Que faites-vous vraiment pour exister ? reprend Malone.<br>\u2014 Je me dis que j\u2019\u00e9cris.<br>\u2014 Et vous le faites ?<br>\u2014 Oui, tous les matins j\u2019\u00e9cris entre 1000 et 1500 mots.<br>\u2014 Et \u00e7a vous sert \u00e0 quoi ?<br>\u2014 \u00c0 rien. Faut-il donc que les choses servent toujours \u00e0 quelque chose ? J&rsquo;existe ainsi \u00ab\u00a0pour rien\u00a0\u00bb si vous pr\u00e9f\u00e9rez.<br>\u2014 Si vous \u00e9crivez, c\u2019est pour \u00eatre lu, n\u2019est-ce pas ? reprend Malone.<br>\u2014 Non. C\u2019est ce que j\u2019ai cru durant des ann\u00e9es, mais \u00e7a aussi, \u00e7a m\u2019est pass\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Le malentendu fit une dr\u00f4le de moue puis il sifflota.<br>\u2014 \u00c0 quelle heure est la bouffe dans cette baraque ?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Vous esquivez quelque chose, Malone. Ce coup-ci, c\u2019est votre tour, je le vois bien.<br>\u2014 Non, je n\u2019esquive rien du tout. Quand je m\u2019ennuie, j\u2019ai faim.<br>\u2014 Moi aussi, tiens, r\u00e9pondis-je.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 \u00c7a nous fait au moins un point commun. Vous auriez du caneton ?<\/p>\n\n\n\n<p>Et de nous tenir les c\u00f4tes, et de rire, et de pleurer soudain \u00e0 chaudes larmes.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#rectoverso #03 | oui, il y a, oui<\/h2>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"03\">Il y a<\/h2>\n\n\n\n<p>Il y a la fente, le craquement, l&rsquo;\u0153uf, le calcaire, la coquille, l&rsquo;\u00e9closion, l&rsquo;ouverture<br>et<\/p>\n\n\n\n<p> il y a ce qui reste l\u00e0 qui n&rsquo;est plus important.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a l&rsquo;\u00e9lan, le lever du soleil, le chant, l&rsquo;oiseau, la profondeur des cieux, le bleu.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a le souffle, l&rsquo;aspiration, l&rsquo;air qui remplit les poumons, le hennissement, le cheval.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a l&rsquo;air, le rien, le vide, l&rsquo;espace et l&rsquo;intention.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a le moment, la main qui s&rsquo;ouvre sans pens\u00e9e, pour aimer ou pour tuer.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a la vie, le sang qui coule dans les veines, dans les art\u00e8res, le c\u0153ur qui bat,<br>il y a la danse.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a ce que l&rsquo;on pense, ce que l&rsquo;on croit penser,<br>que l&rsquo;on imagine penser, ce que l&rsquo;on voudrait ne pas penser<br>mais que l&rsquo;on pense quand m\u00eame.<br>Il y a la fatigue.<br>Il y a la lutte.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a l&rsquo;ignorance, l&rsquo;inconnu, l&rsquo;inconnaissable, la limite.<br>Il y a la petitesse du cercle des <em>je sais<\/em> qui s&rsquo;amenuise au fil des ans.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a ce glissement que l&rsquo;on sent au bout des doigts,<br>ce crispement qui voudrait s&rsquo;accrocher \u00e0 quoi on l&rsquo;ignore,<br>la peur.<br>Et il y a l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement de l&rsquo;abandon.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a la chute vertigineuse dans un puits sans fond<br>dont on ne sait combien de temps elle durera.<br>Il y a le temps pour s\u2019adapter \u00e0 la chute,<br>et toute sa valeur enfin.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a l\u2019\u00e9veil au go\u00fbt de cendre,<br>la boue et la terre qui terrasse,<br>la langue <\/p>\n\n\n\n<p>qui emplit la bouche.<\/p>\n\n\n\n<p><br>Il y a le silence.<br>Il y a l\u2019\u00e9veil au fracas du silence.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a la mort, la nuit, l\u2019oubli, l\u2019absence<br>et la fin des esp\u00e9rances,<br>la fin des d\u00e9sesp\u00e9rances.<br>Il y a le rien qui contient son don.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a un coq qui chante,<br>il y a une cloche qui sonne,<br>il y a le souvenir des hirondelles<br>et de leurs nids de terre et de paille.<br>Il y a une nouvelle chance.<br>Il y a un printemps<br>et toute une file de poussins<br>qui traverse la boue dans la cour de la ferme.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Oui<\/h2>\n\n\n\n<p>Oui, tout cela est vrai et tout cela est faux.<br>C\u2019est au-del\u00e0 du simple jugement, et en m\u00eame temps, il faut bien des jugements. Oui.<\/p>\n\n\n\n<p>Oui, la haine est un r\u00e9flexe pour certain(es), et sans doute plus honn\u00eate que la complaisance des <em>je t\u2019aime<\/em> qu\u2019on nous ass\u00e8ne.<\/p>\n\n\n\n<p>Oui, des gens s&rsquo;entretuent tous les jours.<br>Mais des gens aussi s&rsquo;entraident,<br>et nul ne tient le fl\u00e9au pour dire : ceci est juste, ceci ne l\u2019est pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Oui, la beaut\u00e9 n\u2019est pas la chose la mieux partag\u00e9e du monde,<br>et ce n\u2019est pas la faute des ophtalmologues, des oculistes,<br>ni m\u00eame celle de la pupille, ni de l\u2019\u0153il.<\/p>\n\n\n\n<p>Oui, les \u00e9l\u00e9ments se moquent de savoir si tu es aimable,<br>comme des efforts renouvel\u00e9s que tu as faits depuis huit jours pour le rester.<\/p>\n\n\n\n<p>Oui, ce qui est juste nous para\u00eet toujours plus accessible que ce qui ne l\u2019est pas,<br>et pourtant tout l\u2019est, quand on ne pense ni \u00e0 soi ni aux autres.<\/p>\n\n\n\n<p>Oui, nous mourrons tous comme nous sommes n\u00e9s :<br>sans raison, sans m\u00e9moire, sans d\u00e9sir qui nous appartienne,<br>car rien ne peut jamais nous appartenir que ce que nous donnons sans y penser.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#rectoverso #02 | \u00e0 ce stade de la nuit<\/h2>\n\n\n\n<p id=\"02\"><strong>Mai 1968<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, je ne dors pas. J\u2019ai soif, je me l\u00e8ve pour aller boire de l&rsquo;eau. La maison est calme, comme la campagne tout autour, juste le frottement discret du vent dans les grands prunus de la cour Nous sommes en mai et plusieurs fen\u00eatres sont ouvertes sur la nuit, laissant entrer le parfum des foins coup\u00e9s. On peut entendre des grillons, la symphonie habituelle de l&rsquo;\u00e9t\u00e9 qui approche.<\/p>\n\n\n\n<p>Je suis maintenant dans la cuisine et j&rsquo;entends la t\u00e9l\u00e9vision, une rumeur sourde qui tranche avec le silence habituel. Il y a des bruits \u00e9tranges, des cris lointains, comme des oiseaux affol\u00e9s. Un commentateur, d&rsquo;une voix press\u00e9e, dit que c&rsquo;est une \u00ab\u00a0v\u00e9ritable r\u00e9volution\u00a0\u00bb. Je ne sais pas si c&rsquo;est un film ou les informations, ces images urbaines sont tellement loin de la ferme et des vaches.<\/p>\n\n\n\n<p>Je m&rsquo;approche de l&rsquo;entr\u00e9e de la pi\u00e8ce, le plancher craque un peu sous mes pieds nus. Je vois mon p\u00e8re allong\u00e9 sur le canap\u00e9 du salon, une main pos\u00e9e sur son front. Ma m\u00e8re est assise sur un fauteuil, sa lampe de couture projetant une aur\u00e9ole jaune sur ses doigts qui vont et viennent sur un morceau de tissu. \u00ab Que fais-tu debout \u00e0 cette heure-l\u00e0 ? \u00bb elle demande, sans lever les yeux de son ouvrage. \u00ab J&rsquo;ai soif et je n&rsquo;arrive pas \u00e0 dormir \u00bb, je r\u00e9ponds.<\/p>\n\n\n\n<p>Je jette un regard sur l&rsquo;\u00e9cran. On voit une ville, je pense qu&rsquo;il s&rsquo;agit de Paris, une dr\u00f4le de nuit l\u00e0-bas. On voit des policiers, ils portent des casques et des armes qui brillent sous les lampadaires. Il y a des pav\u00e9s en tas sur le bord d&rsquo;un boulevard, comme des tas de cailloux que Papa ramasse dans les champs. La cam\u00e9ra bouge, ce qui ajoute \u00e0 l&rsquo;effet de d\u00e9sordre, tout est flou et rapide. \u00ab Il faut retourner te coucher maintenant \u00bb, dit mon p\u00e8re, sa voix est un peu tendue. Il a l&rsquo;air inquiet, je ne l&rsquo;ai pas vu comme \u00e7a depuis la grippe de Papy. Ses parents qui sont aussi mes grands-parents habitent \u00e0 Paris. Je demande si c&rsquo;est un film ou si c&rsquo;est pour de vrai, j&rsquo;ai envie que ce soit un film. Maman veut me rassurer : \u00ab C&rsquo;est un film, ma ch\u00e9rie, ne t&rsquo;inqui\u00e8te pas. \u00bb Son fil s&rsquo;est emm\u00eal\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Je repars vers la cuisine, un petit vent frais p\u00e9n\u00e8tre dans la pi\u00e8ce. Il provient des collines dont on devine les silhouettes au loin malgr\u00e9 l&rsquo;obscurit\u00e9, des formes douces et endormies. Je me demande si les bruits de Paris arrivent jusqu&rsquo;ici, port\u00e9s par ce vent.<\/p>\n\n\n\n<p>***<\/p>\n\n\n\n<p><strong>octobre 1973<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>\u00e0 ce stade de la nuit,<\/strong> j&rsquo;ouvre les yeux et je vois la lumi\u00e8re crue d&rsquo;un lampadaire qui p\u00e9n\u00e8tre par l&rsquo;interstice du rideau et vient \u00e9clairer le mur. Quelqu&rsquo;un, avant nous, a dessin\u00e9 une femme cruelle \u00e0 l&rsquo;encre de Chine sur celui-ci, avec des cheveux noirs et des dents pointues. Je pense qu&rsquo;elle se nomme Vampirella, une h\u00e9ro\u00efne de bande dessin\u00e9e que mon fr\u00e8re a lue. Nous habitons cette maison depuis peu, ici en banlieue parisienne, une maison de lotissement avec un petit jardin ridicule. J&rsquo;ai d\u00e9sormais ma chambre \u00e0 moi. Mon fr\u00e8re celle sur le m\u00eame palier, \u00e0 l&rsquo;\u00e9tage. Nous avons tout l&rsquo;\u00e9tage pour nous deux, m\u00eame si l&rsquo;escalier craque \u00e0 chaque pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Les affaires de mon p\u00e8re marchent bien, du moins, elles marchaient bien jusqu&rsquo;\u00e0 ces derniers jours. Il travaille dans une firme qui vend des toitures bitumineuses ou asphalt\u00e9es. Mais le choc p\u00e9trolier de 1973 nous \u00e9branle tous \u00e0 diff\u00e9rents niveaux. Les adultes parlent de \u00ab\u00a0crise\u00a0\u00bb, de \u00ab\u00a0p\u00e9nurie\u00a0\u00bb, des mots qui sonnent secs et froids. Mon p\u00e8re doit aller pointer au ch\u00f4mage, c&rsquo;est ce qu&rsquo;il a dit, sa voix est plus grave. Il n&rsquo;a pas de dipl\u00f4me, \u00e7a, il le r\u00e9p\u00e8te souvent. Il doit rencontrer des psychologues pour passer des tests, des gens qui posent des questions bizarres, il n&rsquo;aime pas cela du tout. Sa silhouette est moins droite le soir quand il rentre.<\/p>\n\n\n\n<p>Ma m\u00e8re a abandonn\u00e9 son entreprise de couture, ses machines sont rest\u00e9es \u00e0 la campagne lorsque nous sommes venus nous installer ici. Elle a commenc\u00e9 \u00e0 peindre depuis une ann\u00e9e ou deux, des couleurs m\u00e9lancoliques, des paysages qui ne ressemblent pas \u00e0 ceux d&rsquo;ici. Devant chez nous passe l&rsquo;Oise, qui est un fleuve assez sale, j&rsquo;ai vu des choses flotter. Sur ses berges, il y a beaucoup de d\u00e9chets, des papiers gras, des vieilles bouteilles, et m\u00eal\u00e9es \u00e0 des nappes de mazout qui brillent en arc-en-ciel quand le soleil tape. Des p\u00e9niches passent devant nos fen\u00eatres, lourdes et lentes, c&rsquo;est un spectacle incessant, \u00e7a fait vibrer les vitres.<\/p>\n\n\n\n<p>Rien ne me pla\u00eet ici. Je regrette ma vie d&rsquo;avant, les champs \u00e0 perte de vue, le silence profond de la nuit, l&rsquo;odeur de la terre apr\u00e8s la pluie. Ici, m\u00eame les grillons sonnent faux.<\/p>\n\n\n\n<p>***<\/p>\n\n\n\n<p><strong>novembre 1989&nbsp;:<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, P. dort. Sa respiration est r\u00e9guli\u00e8re, un l\u00e9ger souffle contre mon \u00e9paule. Je me suis r\u00e9fugi\u00e9e dans l&rsquo;alc\u00f4ve, recroquevill\u00e9e sur moi-m\u00eame, pour \u00e9couter les informations. La radio, une vieille Philips pos\u00e9e sur le tabouret bancal, diffuse heure par heure ce qu&rsquo;il se passe en Allemagne, un flot ininterrompu de voix excit\u00e9es et de reportages haletants. Et maintenant, \u00e7a y est : la voix du journaliste tremble, on l&rsquo;entend presque pleurer. Des Berlinois de l&rsquo;Est viennent de forcer le passage \u00e0 diff\u00e9rents check-points du Mur, avertis par les m\u00e9dias Ouest-Allemands que les autorisations de passage de la RDA vers la RFA, soumises au compte-gouttes depuis des d\u00e9cennies, sont lev\u00e9es. La destruction du Mur commence cette nuit m\u00eame. C&rsquo;est inou\u00ef. C&rsquo;est un \u00e9v\u00e9nement que je ne pensais jamais vivre. Je me demande s&rsquo;il faut r\u00e9veiller P. pour la pr\u00e9venir, partager ce moment qui marque la fin d&rsquo;une \u00e9poque, d&rsquo;un monde. En m\u00eame temps, assister \u00e0 cet \u00e9v\u00e9nement historique ici, dans cet appartement de la Bastille o\u00f9 nos silences sont devenus si lourds, peu avant notre rupture d\u00e9finitive, r\u00e9veille en moi un d\u00e9sir \u00e9go\u00efste de le garder pour moi jusqu&rsquo;au matin. De le savourer seule, ce secret du monde qui bascule. De ne pas briser ce silence d&rsquo;avant la fin, avant la bascule de notre propre mur. Les voix \u00e0 la radio sont celles de la libert\u00e9 retrouv\u00e9e, mais dans la pi\u00e8ce, je n&rsquo;entends que le battement de mon propre c\u0153ur et le souffle de P., ignorant encore que le monde vient de changer<\/p>\n\n\n\n<p><strong>***<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>juillet 1994<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, j&rsquo;ouvre les yeux et j&rsquo;entends la pluie. Elle tombe dru, une nappe sonore qui enveloppe la vieille maison de Montfort l&rsquo;Amaury. Des gouttes de pluie, fines et froides, p\u00e9n\u00e8trent dans la cuisine par la fen\u00eatre mal ajust\u00e9e, et la chatte, accroupie sur le rebord, miaule, un son plaintif et aigu. Je regarde le r\u00e9veil, ses chiffres verts dans le noir : il est 4 heures du matin. Trop t\u00f4t pour se lever, trop tard pour se rendormir.<\/p>\n\n\n\n<p>Je me fais un caf\u00e9, l&rsquo;odeur am\u00e8re remplit la pi\u00e8ce. J&rsquo;allume l&rsquo;ordinateur que je viens d&rsquo;acheter d&rsquo;occasion en m\u00eame temps que j&rsquo;ai emm\u00e9nag\u00e9 dans cette vieille maison. C&rsquo;est un dr\u00f4le de meuble gris clair, avec un \u00e9cran qui prend du temps \u00e0 s&rsquo;\u00e9clairer. Le modem est poussif, son sifflement plaintif de fax d\u00e9forme l&rsquo;air, mais au bout d&rsquo;un moment, apr\u00e8s des gr\u00e9sillements et des bips, la connexion se fait. Je me rends sur AOL, cette fen\u00eatre sur le monde qui s&rsquo;ouvre, ligne par ligne.<\/p>\n\n\n\n<p>En gros titre, je lis les mots, noirs et lourds : g\u00e9nocide, Tutsi, Noro\u00eet, Front Patriotique Rwandais. Dur de se r\u00e9veiller avec \u00e7a. C&rsquo;est comme si le caf\u00e9 se gla\u00e7ait dans ma tasse. Je vais faire un tour sur ma messagerie, chercher une distraction, une bulle d&rsquo;air. La chatte vient me rejoindre, elle grimpe sur mes genoux, ses griffes douces dans mon pantalon de pyjama. Nous regardons l&rsquo;\u00e9cran encore un bon moment, les lettres qui d\u00e9filent, les titres des journaux qui parlent d&rsquo;un monde lointain et bris\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis je la d\u00e9pose et je vais regarder \u00e0 la fen\u00eatre de la chambre. La pluie s&rsquo;est arr\u00eat\u00e9e, le silence est de retour, presque assourdissant. J&rsquo;ouvre la fen\u00eatre. Un coq chante au loin, sa voix rauque d\u00e9chire l\u2019aube . Une moto p\u00e9tarade dans une rue adjacente, le son rebondit sur les murs des maisons endormies. Premiers chants d&rsquo;oiseaux, timides d&rsquo;abord, puis plus assur\u00e9s. La chatte claque des dents, elle voit peut-\u00eatre un moineau sur la branche. Il va bient\u00f4t \u00eatre 7h, l&rsquo;heure d&rsquo;aller bosser. Ce monde qui s&rsquo;\u00e9veille autour de moi ne sait rien de ce que l&rsquo;\u00e9cran m&rsquo;a racont\u00e9 cette nuit.<\/p>\n\n\n\n<p>***<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Septembre 2001<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, les images reviennent en boucle. Elles tournent et tournent dans ma t\u00eate, comme un disque ray\u00e9. Au d\u00e9but, quand je les ai vues pour la premi\u00e8re fois, je crus qu&rsquo;il s&rsquo;agissait d&rsquo;un film, un de ces blockbusters am\u00e9ricains. Je revenais de mon boulot \u00e0 Lausanne, j&rsquo;\u00e9tais rentr\u00e9 par l&rsquo;autoroute jusqu&rsquo;\u00e0 Yverdon-les-Bains. \u00c0 l&rsquo;entr\u00e9e de la ville, j&rsquo;avais \u00e9t\u00e9 contr\u00f4l\u00e9 parce que je n&rsquo;avais pas encore chang\u00e9 mes plaques fran\u00e7aises, une formalit\u00e9 administrative qui me paraissait \u00e9norme \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque.<\/p>\n\n\n\n<p>M.A \u00e9tait devant la t\u00e9l\u00e9vision, assise sur le canap\u00e9, elle faisait une dr\u00f4le de t\u00eate, le visage livide, les yeux ronds. \u00ab Regarde, \u00bb elle me dit, d&rsquo;une voix \u00e0 peine audible, en me montrant les images \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision. Je n&rsquo;ai pas compris tout de suite. On voyait un avion de ligne s&rsquo;approcher de tr\u00e8s hautes tours, certainement aux \u00c9tats-Unis, sans doute Manhattan. C&rsquo;est en voyant la t\u00eate de M.A que j&rsquo;ai su qu&rsquo;il ne s&rsquo;agissait pas d&rsquo;un film, pas une fiction.<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;avion est entr\u00e9 dans la premi\u00e8re tour, lentement, comme si le temps s&rsquo;\u00e9tait \u00e9tir\u00e9. Il n&rsquo;y avait pas de son, je me souviens de \u00e7a, un silence assourdissant qui rendait la sc\u00e8ne encore plus irr\u00e9elle. Puis, un autre avion est apparu, tr\u00e8s peu de temps apr\u00e8s, pour p\u00e9n\u00e9trer dans la seconde tour. Et l\u00e0, on a vu les deux tours s&rsquo;effondrer, majestueusement, comme s&rsquo;il s&rsquo;agissait d&rsquo;un vulgaire ch\u00e2teau de cartes que l&rsquo;on aurait renvers\u00e9 d&rsquo;une pichenette. C&rsquo;\u00e9tait tellement irr\u00e9el, tellement absurde. Je n&rsquo;ai pas r\u00e9alis\u00e9 tout de suite l&rsquo;ampleur de ce que je voyais.<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est maintenant, que j&rsquo;y repense, les yeux grands ouverts dans la nuit silencieuse, que tout prend sens. Il se passe des choses anormales, c&rsquo;est certain. Totalement en d\u00e9calage avec notre vie ici, bien au calme en Europe, en Suisse, c&rsquo;est ce que je me dis. Le monde est en train de changer. Il se peut m\u00eame que cet \u00e9v\u00e9nement marque un changement total d&rsquo;\u00e8re ou d&rsquo;\u00e9poque, une fracture dans le temps. Comme je n&rsquo;arrivais plus \u00e0 dormir, rong\u00e9 par ces images, je me suis lev\u00e9 pour me rendre au salon. L&rsquo;\u00e9v\u00e9nement s&rsquo;\u00e9tait produit la veille dans la journ\u00e9e, et depuis, toutes les cha\u00eenes de t\u00e9l\u00e9vision du monde entier repassaient les images en boucle, inlassablement, comme pour graver \u00e0 jamais la catastrophe dans nos m\u00e9moires.<\/p>\n\n\n\n<p>***<\/p>\n\n\n\n<p><strong>\u00e9t\u00e9 2003<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, je ressasse ma vie. J&rsquo;ai l&rsquo;impression que le temps file, que chaque seconde est une goutte d&rsquo;eau qui s&rsquo;\u00e9chappe, et que je ne peux rien retenir. Je viens d&rsquo;arriver de Suisse, un retour en arri\u00e8re, une sorte de d\u00e9faite. Retour \u00e0 Lyon, rue Henri Pensier, un 50 m\u00b2, 700 euros par mois, un loyer qui me semble d\u00e9mesur\u00e9 pour l&rsquo;espace. Mon boulot est \u00e0 5 minutes \u00e0 pied, je m&rsquo;occupe d&rsquo;un r\u00e9seau d&rsquo;enqu\u00eateurs internationaux pour les Am\u00e9ricains \u00e0 Sans-souci. Ce n&rsquo;est pas sans souci, bien au contraire. La preuve, je n&rsquo;arrive plus \u00e0 dormir.<\/p>\n\n\n\n<p>La chaleur n&rsquo;arrange rien, la canicule dure depuis plusieurs jours d\u00e9j\u00e0, une chape de plomb sur la ville, m\u00eame la nuit l&rsquo;air est lourd et immobile. Je passe beaucoup de temps sur internet, mon refuge. Je chatte avec des femmes sur une messagerie, Caramail, un nom qui sonne doux pour un monde si brut. J&rsquo;ai divorc\u00e9 il y a de \u00e7a quelques mois, une page tourn\u00e9e, mais laquelle ? J&rsquo;ai quarante-trois ans, je ne poss\u00e8de rien, je n&rsquo;ai rien fait de ma vie vraiment. C&rsquo;est mon obsession. Une crise d&rsquo;adolescence \u00e0 r\u00e9p\u00e9tition, une boucle infernale. J&rsquo;ai l&rsquo;impression que discuter avec des femmes va \u00e9lucider quelque chose que je n&rsquo;ai pas compris, une cl\u00e9, une explication.<\/p>\n\n\n\n<p>Discuter avec des hommes, tr\u00e8s peu pour moi. D&rsquo;ailleurs, je suis nul en sport, et puis quelque chose d&rsquo;indicible m&rsquo;en emp\u00eache. Appelons \u00e7a le malaise que j&rsquo;\u00e9prouve \u00e0 \u00e9couter les non-dits, les \u00e9gos, les comp\u00e9titions. Les femmes sont plus int\u00e9ressantes, plus directes. Elles n&rsquo;h\u00e9sitent pas \u00e0 parler de choses intimes, \u00e0 livrer des fragments d&rsquo;elles-m\u00eames. Parfois, j&rsquo;ai l&rsquo;impression d&rsquo;\u00eatre une sorte de vampire. Je ne bois pas de sang. Je bois les propos que veulent bien me livrer toutes ces femmes, leurs histoires, leurs peines, leurs joies. Avec internet, c&rsquo;est tr\u00e8s facile, l&rsquo;anonymat, nous y croyons encore. Alors on peut tr\u00e8s bien parler avec des Am\u00e9ricaines, des Canadiennes, des Scandinaves, c&rsquo;est d&rsquo;ailleurs une sorte d&rsquo;exp\u00e9rience sociologique qui fr\u00f4le l&rsquo;exp\u00e9rience mystique. Ce que l&rsquo;on pourrait en conclure en tant qu&rsquo;homme, c&rsquo;est que les femmes ont en g\u00e9n\u00e9ral bien plus de cran que nous.<\/p>\n\n\n\n<p>Je me suis lev\u00e9 pour aller mouiller un drap dans l&rsquo;\u00e9vier de la cuisine, l&rsquo;eau fra\u00eeche sur mes mains br\u00fblantes. Puis je l&rsquo;ai accroch\u00e9 dans l&rsquo;encadrement de la fen\u00eatre, un rempart d\u00e9risoire contre la chaleur. J&rsquo;ai allum\u00e9 le ventilateur dans l&rsquo;espoir de rafra\u00eechir la pi\u00e8ce, un ronronnement constant qui brasse l&rsquo;air chaud. Puis je me suis dirig\u00e9 vers le bureau, l&rsquo;\u00e9cran noir attendait. J&rsquo;ai appuy\u00e9 sur la touche enter pour sortir de la veille et j&rsquo;ai rejoint la messagerie en direct. C&rsquo;est l\u00e0 que j&rsquo;ai rencontr\u00e9 S., qui ne dormait pas non plus \u00e0 ce stade de la nuit.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>automne 2008<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, je n&rsquo;arrive pas \u00e0 dormir. Le sommeil ne vient pas, les pens\u00e9es tournent comme des pales d&rsquo;\u00e9olienne. Pour ne pas d\u00e9ranger S., sa respiration calme \u00e0 c\u00f4t\u00e9, je me suis am\u00e9nag\u00e9 un coin au grenier, entre les cartons et les vieux meubles. Nous avons d\u00e9m\u00e9nag\u00e9 de Lyon \u00e0 Oullins quelques mois auparavant. Les loyers en ville \u00e9taient devenus trop chers, je crois, ou plut\u00f4t nous nous \u00e9tions dit que pour le m\u00eame prix, on pouvait \u00e9changer notre duplex contre une maison avec un petit jardin, un espace pour respirer un peu. J&rsquo;avais achet\u00e9 un nouvel ordinateur pour l&rsquo;occasion et nous avions la fibre. La vitesse de t\u00e9l\u00e9chargement \u00e9tait prodigieuse, des films entiers passaient en un clin d&rsquo;\u0153il, c&rsquo;\u00e9tait la modernit\u00e9 qui entrait chez nous.<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est \u00e0 peu pr\u00e8s vers ces eaux-l\u00e0 que j&rsquo;ai d\u00e9missionn\u00e9 de mon job de directeur des op\u00e9rations dans cette SSII de Bron. Un ras-le-bol, l&rsquo;impression de faire du surplace. J&rsquo;ai trouv\u00e9 un autre job presque dans la foul\u00e9e, vers Neuville-sur-Sa\u00f4ne, magasinier dans un entrep\u00f4t. Je ne gagnais pas lourd, mais \u00e7a allait. On parvenait \u00e0 se d\u00e9brouiller, \u00e0 boucler les fins de mois sans trop de mal. La bo\u00eete pour laquelle je bossais faisait du d\u00e9stockage, rachetait des invendus. \u00c7a marchait du feu de dieu parce que les gens commen\u00e7aient \u00e0 \u00e9prouver le contrecoup du krach, de la crise des subprimes. On achetait de plus en plus d&rsquo;occasion. De la robinetterie, du c\u00e2blage \u00e9lectronique, tout un tas de denr\u00e9es que mon jeune patron n\u00e9gociait aupr\u00e8s de grandes enseignes qui ne pouvaient plus se permettre de conserver trop de stocks. C&rsquo;\u00e9tait le revers de la m\u00e9daille de la crise, une sorte d&rsquo;\u00e9conomie parall\u00e8le qui prenait de l&rsquo;ampleur.<\/p>\n\n\n\n<p>De temps en temps, je faisais un saut \u00e0 Paris pour voir mon p\u00e8re. J&rsquo;avais achet\u00e9 une M\u00e9gane d&rsquo;occasion, pas beaucoup de kilom\u00e9trage, un diesel, ce qui \u00e9tait bien aussi parce que le prix des carburants flambait, une autre cons\u00e9quence de tout ce d\u00e9sordre mondial. Il me fallait entre une heure et une heure et demie de trajet matin et soir pour me rendre \u00e0 ce boulot, une \u00e9ternit\u00e9 pass\u00e9e dans les bouchons de l&rsquo;agglom\u00e9ration lyonnaise. J&rsquo;\u00e9coutais la radio dans les bouchons, les \u00e9missions d&rsquo;information, les analyses. Je crois que j&rsquo;ai \u00e0 peu pr\u00e8s fait le tour de cette crise \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque, \u00e0 force d&rsquo;\u00e9couter et de lire. Une gigantesque arnaque organis\u00e9e pour faire couler les banques europ\u00e9ennes, au bout du compte, quand on remontait le puzzle. Les gens \u00e9taient expuls\u00e9s de leurs maisons un peu partout aux \u00c9tats-Unis, des images insoutenables passaient aux actualit\u00e9s. On voyait des reportages l\u00e0-dessus, des familles enti\u00e8res \u00e0 la rue. On se focalisait ainsi sur une crise au niveau local, si je peux dire, une crise des particuliers. On n&rsquo;arrivait pas encore \u00e0 imaginer les r\u00e9percussions sur l&rsquo;\u00e9conomie mondiale, la d\u00e9ferlante qui allait toucher tout le monde. Ici, dans le silence du grenier, le souffle du vent dans les tuiles me ram\u00e8ne \u00e0 cette \u00e9poque o\u00f9 tout semblait basculer.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>***<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Mars 2020<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, je me demande comment on va s&rsquo;en sortir. Les insomnies se suivent, une apr\u00e8s l&rsquo;autre, des nuits blanches \u00e0 regarder le plafond. Il y a ce fait que, soudain, je ne peux plus recevoir d&rsquo;\u00e9l\u00e8ves, mes cours de musique sont \u00e0 l&rsquo;arr\u00eat, le silence s&rsquo;est fait dans la pi\u00e8ce habituellement pleine de notes. Et puis il y a le fait que les charges continuent de courir, elles ne se confinent pas, elles. Le fait que cette situation soit tout aussi extraordinaire qu&rsquo;absurde, une bulle dans le temps.<\/p>\n\n\n\n<p>Le fait aussi qu&rsquo;on ne sache rien, en fait, concernant cette maladie, ni son rem\u00e8de, une inconnue qui plane, lourde et invisible. Le fait que, comme je ne dors plus, je suis comme un zombie, les yeux rougis, la t\u00eate cotonneuse. Le fait que soudain, la r\u00e9alit\u00e9 se soit dissip\u00e9e, comme un brouillard \u00e9pais qui n&rsquo;en finit pas de tomber. Le fait qu&rsquo;on vive dans un livre de science-fiction, avec des masques, des gestes barri\u00e8res, des attestations de sortie.<\/p>\n\n\n\n<p>Le fait qu&rsquo;on ne sache plus o\u00f9 se situe la v\u00e9rit\u00e9 lorsqu&rsquo;on assiste \u00e0 tout ce d\u00e9fil\u00e9 d&rsquo;experts en tout genre, chacun avec son avis, ses chiffres, ses certitudes et ses doutes. Le fait que ce gouvernement n&rsquo;inspire aucune confiance, ses messages sont troubles, contradictoires. Le fait qu&rsquo;en t\u00e2che de fond, on devine des int\u00e9r\u00eats financiers \u00e9normes, des rouages invisibles mais puissants, notamment pour les laboratoires pharmaceutiques. Le fait que, soudain, nous sommes pass\u00e9s d&rsquo;une apparente d\u00e9mocratie \u00e0 un r\u00e9gime f\u00e9odal, o\u00f9 les d\u00e9cisions tombent d&rsquo;en haut, sans discussion. Le fait que l&rsquo;obscurantisme r\u00e8gne d\u00e9sormais, qu&rsquo;il faut choisir son camp, sa croyance.<\/p>\n\n\n\n<p>Le fait que si tu n&rsquo;es pas pour le vaccin, tu es forc\u00e9ment contre, et vice versa, il n&rsquo;y a plus de nuance, plus de gris. Le fait que la binarit\u00e9 des opinions et des jugements, acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e par la fr\u00e9quentation des r\u00e9seaux sociaux, n&rsquo;arrange rien, elle creuse des foss\u00e9s. Le fait que j&rsquo;aimerais bien pouvoir dormir et que je n&rsquo;y arrive pas, que cette nuit est la mienne, et celle du monde entier.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>***<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Juillet 2025<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0  ce stade de la nuit, je me suis pinc\u00e9 pour savoir si j&rsquo;\u00e9tais encore en vie. Le monde d&rsquo;aujourd&rsquo;hui n&rsquo;est plus le monde que j&rsquo;ai connu jadis, les souvenirs s&rsquo;\u00e9tirent, p\u00e2lissent. La chaleur est suffocante, m\u00eame au c\u0153ur de la nuit, elle colle \u00e0 la peau. Je dors dans une chambre \u00e0 part dans la maison, pour ne pas r\u00e9chauffer S. avec ma machine. J&rsquo;ai retir\u00e9 le masque reli\u00e9 \u00e0 la machine respiratoire, une impression l\u00e9g\u00e8re de fra\u00eecheur sur mon visage. J&rsquo;en ai profit\u00e9 pour me lever et descendre \u00e0 la cuisine, les pieds sur le carrelage froid, me faire un caf\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>La chatte est l\u00e0, derri\u00e8re la porte de la cuisine, une ombre noire. Elle miaule en me voyant, sa plainte famili\u00e8re. \u00ab Ce n&rsquo;est pas encore l&rsquo;heure de bouffer, \u00bb je lui dis, d&rsquo;une voix rauque. \u00ab Va te recoucher. \u00bb Je suis remont\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9tage pour ouvrir l&rsquo;ordi et je suis tomb\u00e9 sur cette page dans VS Code, une refonte de la page d&rsquo;accueil de mon site web. En ce moment, je passe beaucoup de temps \u00e0 coder, des lignes de texte qui s&#8217;empilent, des boucles, des fonctions. Je crois que je parviens \u00e0 fermer les \u00e9coutilles, \u00e0 me renfermer sur de purs probl\u00e8mes logiques \u00e0 r\u00e9soudre. Et ce d&rsquo;autant que l&rsquo;absurdit\u00e9 r\u00e8gne de plus en plus \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur.<\/p>\n\n\n\n<p>Hier encore, \u00e7a me revient, cette femme qui me dit qu&rsquo;il ne faut pas \u00e9couter tout ce que l&rsquo;on dit sur l&rsquo;extr\u00eame droite. Que le v\u00e9ritable probl\u00e8me, ce sont les \u00e9migr\u00e9s. Que tant qu&rsquo;on n&rsquo;aura pas r\u00e9gl\u00e9 \u00e7a, \u00e7a n&rsquo;ira pas. C&rsquo;est une Italienne, une Calabraise, ses yeux sont vifs. \u00ab Moi aussi je suis de souche \u00e9migr\u00e9e, \u00bb je dis, sans agressivit\u00e9. \u00ab Oui, mais ce n&rsquo;est pas la m\u00eame chose, \u00bb elle r\u00e9torque. \u00ab Quand nos parents sont arriv\u00e9s, ils voulaient s&rsquo;int\u00e9grer. \u00bb Je ne sais pas, je ne sais plus. \u00ab \u00c7a me fatigue ce genre de propos, \u00bb je dis, en coupant court. \u00ab Revenons-en \u00e0 cette peinture. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Son bateau est beaucoup trop gros, il prend toute la place sur la toile, \u00e9crase le paysage. De plus, il est en plein centre, on ne voit que lui, un poids mort. Je prends un morceau de fusain et je lui montre sur son croquis. \u00ab \u00c0 ce stade du tableau, on peut encore modifier assez facilement les choses, \u00bb je dis. \u00ab Laisser un peu plus d&rsquo;air autour, et puis, il n&rsquo;y a personne dans ton bateau. C&rsquo;est un bateau fant\u00f4me. Un bateau fant\u00f4me qui vogue sur un oc\u00e9an fant\u00f4me dans un monde fant\u00f4me. \u00bb La chaleur p\u00e8se.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>VERSO<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, mes errances dans la ville me ram\u00e8nent toujours, \u00e0 un moment ou \u00e0 un autre, \u00e0 la rue Saint-Andr\u00e9 des Arts. Comme un aimant invisible. Et plus sp\u00e9cifiquement \u00e0 ce cin\u00e9ma d&rsquo;art et d&rsquo;essai, dont la devanture discr\u00e8te promet des voyages lointains. Ce jour-l\u00e0, c&rsquo;\u00e9tait un film de Tarkovski, une de ses premi\u00e8res \u0153uvres peut-\u00eatre. Il avait plu toute la journ\u00e9e, une pluie fine et persistante, et les pav\u00e9s de la rue \u00e9taient glissants, le bitume noir luisait sous les n\u00e9ons des librairies. Je me suis r\u00e9fugi\u00e9 dans ce cin\u00e9ma \u00e0 cause du mauvais temps, je crois, mais aussi par cette soif d&rsquo;un ailleurs que seul le grand \u00e9cran peut offrir.<\/p>\n\n\n\n<p>La salle \u00e9tait presque vide, une odeur de vieux velours et de poussi\u00e8re froide flottait dans l&rsquo;air. J&rsquo;ai choisi une place au troisi\u00e8me rang, juste assez pr\u00e8s pour que l&rsquo;image m&rsquo;enveloppe sans me submerger. La projection a commenc\u00e9, et le noir m&rsquo;a happ\u00e9. C&rsquo;est le premier film de ce r\u00e9alisateur que j&rsquo;ai vu, et je me souviens particuli\u00e8rement de cette sc\u00e8ne o\u00f9 un homme abat des arbres, b\u00fbche apr\u00e8s b\u00fbche, avec une d\u00e9termination presque surhumaine. Il me semble que c&rsquo;est entre chien et loup, cette heure incertaine o\u00f9 le jour se m\u00eale \u00e0 la nuit, une lumi\u00e8re p\u00e2le filtrant \u00e0 travers le couvert forestier. Il d\u00e9gageait le chemin pour gravir une colline, non pas pour un sommet terrestre, mais comme pour rejoindre une \u00e9toile, un id\u00e9al lointain. L&rsquo;image est encore tr\u00e8s forte dans ma m\u00e9moire, ce geste r\u00e9p\u00e9t\u00e9, la sueur, le bois qui craque. Et \u00e7a doit aussi r\u00e9sonner, je pense, avec mon sang slave, quelque chose d&rsquo;ancestral qui comprend cette qu\u00eate, cette force.<\/p>\n\n\n\n<p>Le film s&rsquo;est termin\u00e9 dans un silence pesant. Je suis sorti dans la nuit parisienne, l&rsquo;esprit encore engourdi par les images. La pluie avait cess\u00e9, mais les rues \u00e9taient encore humides, refl\u00e9tant les halos jaunes des lampadaires. Le monde ext\u00e9rieur me semblait \u00e9trangement irr\u00e9el apr\u00e8s l&rsquo;intensit\u00e9 du film. J&rsquo;ai march\u00e9 sans but pr\u00e9cis, les pav\u00e9s r\u00e9sonnant sous mes pas. L&rsquo;exp\u00e9rience du cin\u00e9ma avait laiss\u00e9 une empreinte, une certitude silencieuse que certains chemins ne peuvent \u00eatre ouverts qu&rsquo;\u00e0 la force de la volont\u00e9, m\u00eame quand l&rsquo;\u00e9toile semble inatteignable. Peut-\u00eatre, comme dans ce film, \u00e9tais-je aussi encore mu\u00e9 \u00e0 cette \u00e9poque par une sorte de r\u00eave impossible, mais je ne me souviens plus duquel. Un r\u00eave flou, insaisissable, qui me poussait sans que j&rsquo;en connaisse la destination.<\/p>\n\n\n\n<p>Ensuite, j&rsquo;ai fait la tourn\u00e9e des bistrots, comme je le faisais souvent \u00e0 cette \u00e9poque. Je me sentais si seul que c&rsquo;\u00e9tait le seul lieu o\u00f9 je pouvais me goinfrer d&rsquo;un peu de chaleur humaine, me fondre dans le brouhaha des conversations, l&rsquo;odeur du tabac froid et du caf\u00e9 renvers\u00e9. Chaque comptoir \u00e9tait un refuge temporaire, une escale avant de retrouver le silence de mon propre appartement. La solitude, \u00e0 ce stade de la nuit, \u00e9tait une b\u00eate qui me suivait partout, et les lumi\u00e8res des caf\u00e9s \u00e9taient les seules \u00e0 pouvoir l&rsquo;\u00e9loigner un instant.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\" \/>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"01\">#rectoverso #01 | chaleur<\/h2>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">RECTO<\/h3>\n\n\n\n<p>Parking souterrain, niveau -1. Bornes de recharge \u00e9lectrique. Barri\u00e8res m\u00e9talliques, lignes blanches au sol, trac\u00e9es \u00ab\u00a0en \u00e9pis\u00a0\u00bb pour garer les v\u00e9hicules. Au plafond, des panneaux lumineux indiquent la sortie pi\u00e9ton. Num\u00e9rotation au sol. Un petit hall offre la possibilit\u00e9 de prendre un escalier ou de visiter une <strong>expo photo<\/strong> install\u00e9e l\u00e0. Deux caisses automatiques attendent le paiement : on ins\u00e8re le billet, et si l&rsquo;on veut payer par carte sans fil, une lumi\u00e8re bleue s&rsquo;allume. Personne derri\u00e8re les vitres de la cabine, juste une affiche avec un flash code : \u00ab\u00a0Venez voir nos services.\u00a0\u00bb Les ascenseurs sont silencieux, un bouton lumineux. Sur la paroi, une bite dessin\u00e9e avec \u00ab\u00a0J. est une p.\u00a0\u00bb et un num\u00e9ro de t\u00e9l\u00e9phone. Niveau 0 : la sortie. Une chaleur \u00e9crasante.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">*<\/p>\n\n\n\n<p>Chercher sur l&rsquo;interphone \u00ab\u00a0cabinet m\u00e9dical\u00a0\u00bb, puis sonner. Un m\u00e9canisme \u00e0 peine bruyant signale que l&rsquo;on peut pousser la porte. Le cabinet est au rez-de-chauss\u00e9e. Des affiches sur la porte : \u00ab\u00a0M\u00e9decins en col\u00e8re\u00a0\u00bb. Une petite affichette invite : \u00ab\u00a0Sonnez et entrez.\u00a0\u00bb La secr\u00e9taire salue avec bonhomie, au t\u00e9l\u00e9phone, et fait signe de rejoindre la salle d&rsquo;attente, juste l\u00e0. Une personne dit bonjour. Une femme entre deux \u00e2ges, une habitu\u00e9e, car de sa place elle interpelle la secr\u00e9taire. <strong>\u00ab C\u2019est bien un homme, 95 % des op\u00e9rations se passent sans probl\u00e8me \u00bb<\/strong>, dit-elle. Puis une m\u00e8re entre avec ses deux enfants. Ils ne disent pas bonjour. La m\u00e8re les reprend. Les enfants marmonnent un \u00ab\u00a0bonjour\u00a0\u00bb du bout des l\u00e8vres, puis attrapent les magazines en papier glac\u00e9 sur une \u00e9tag\u00e8re en fer. Ils changent de place, ils ont chaud. Un petit gr\u00e9sillement discret indique que la climatisation fonctionne. Il faut lever la t\u00eate pour voir l&rsquo;appareil : un coude en plastique o\u00f9 se trouvent fils et c\u00e2bles, l&rsquo;ensemble montant vers un faux plafond ponctu\u00e9 de spots allum\u00e9s. Au-dessus d&rsquo;un mur, quelques fen\u00eatres  horizontales ont \u00e9t\u00e9 perc\u00e9es, laissant apercevoir la colline de Fourvi\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">*<\/p>\n\n\n\n<p>Le Monoprix se dresse comme un temple \u00e0 l&rsquo;angle de la rue Grenette et de la rue de la R\u00e9publique. Il semble qu&rsquo;ils vont rendre la rue Grenette pi\u00e9tonni\u00e8re, comme la rue de la R\u00e9publique. Pour le moment, seuls les bus ont le droit de circuler. C&rsquo;est incessant. Il y a tout de m\u00eame un feu rouge qui permet aux pi\u00e9tons de s&rsquo;\u00e9lancer d&rsquo;un trottoir \u00e0 l&rsquo;autre. Quand le petit homme est vert, c&rsquo;est un mouvement de foule d&rsquo;un bord \u00e0 l&rsquo;autre. Parfois, quelqu&rsquo;un s&rsquo;en fiche et ne se pr\u00e9occupe pas du bonhomme vert. Un vigile se tient dans l&rsquo;ombre de l&rsquo;entr\u00e9e. Il est en uniforme, boutonn\u00e9 jusqu&rsquo;au cou. C&rsquo;est un homme noir, un bal\u00e8ze. Il ne sue pas. Il ne bouge pas. Il est l\u00e0, inamovible dans l&rsquo;ombre de l&rsquo;entr\u00e9e. Impossible de le rater. Mais personne ne dit bonjour. Ni lui, ni les clients. \u00c7a rentre et \u00e7a sort. \u00c0 c\u00f4t\u00e9, un magasin H&amp;M, l&rsquo;enseigne rouge vermillon. Un peu plus loin, une rue perpendiculaire m\u00e8ne, au choix, \u00e0 un parking ou \u00e0 une \u00e9glise.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\" \/>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">VERSO<\/h3>\n\n\n\n<p>Elle avait sorti tous les desserts et les avait pos\u00e9s sur la table en formica. <strong>\u00ab Lequel vas-tu choisir, lis ce que c&rsquo;est si tu le peux \u00e0 voix haute \u00bb<\/strong>, dit-elle. Une chaleur insupportable r\u00e9gnait dans la cuisine. <strong>\u00ab Il faudrait lui mettre au moins un rideau, elle dit au t\u00e9l\u00e9phone, en attendant que le store soit r\u00e9par\u00e9 un rideau tu sais ce que c&rsquo;est n\u2019est-ce pas, avec une tringle toute b\u00eate et des anneaux \u00bb<\/strong>. La voix de la vieille dame avait commenc\u00e9 sa litanie, elle lisait les \u00e9tiquettes des desserts. <strong>\u00ab Va ni lle chocolat li\u00e9 geois, yahourt \u00e0 la poire, yahourt \u00e0 la p\u00e8che, gateau de riz au cara mel \u00bb<\/strong>. Juste avant, elle s&rsquo;\u00e9tait enfil\u00e9 une tranche de melon qu&rsquo;elle avait mis un temps infini \u00e0 avaler. <strong>\u00ab Je le coupe en petits d\u00e9s c\u2019est rigolo, mais c\u2019est trop vous savez je ne mange presque plus rien<\/strong>  \u2014un blanc\u2014 <strong>si vous saviez \u00e0 quel point j&rsquo;aimerais retourner \u00e0 Marengo <\/strong>. Elle raccrocha et dit <strong>\u00ab Alors maman tu as choisi ton dessert \u00bb<\/strong>. <strong>\u00ab Elle a l\u2019embarras du choix, dit l\u2019homme \u00bb,<\/strong> mais elle l&rsquo;interrompt : <strong>\u00ab Tais-toi, laisse-la choisir son dessert ! \u00bb<\/strong> Puis elle encha\u00eene : <strong>\u00ab Il n\u2019y a qu\u2019\u00e0 tout mettre dans l\u2019\u00e9vier, elle fera la vaisselle. Elle aime faire la vaisselle \u00bb<\/strong>. Et elle poursuit, disant \u00e0 l&rsquo;homme : <strong>\u00ab Tu peux aller faire ta sieste si tu veux. Mais avant, il faut qu\u2019elle rebranche les fils de la t\u00e9l\u00e9. Aller maman, rebranche les fils de la t\u00e9l\u00e9. Oui c\u2019est \u00e7a, \u00e7a y est on voit la lumi\u00e8re rouge. \u00bb<\/strong> Il faisait chaud dans le salon aussi. <strong>\u00ab Pourquoi tu ne mets pas en route le ventilateur ? \u00bb<\/strong> <strong>\u00ab Je ne sais pas, dit la maman, quelqu\u2019un a d\u00fb l\u2019\u00e9teindre, et quelqu\u2019un a retir\u00e9 les fils de la t\u00e9l\u00e9vision aussi. \u00bb<\/strong> <strong>\u00ab Non, laisse-la faire, il faut qu\u2019elle remette les fils toute seule. La lumi\u00e8re rouge appara\u00eet, tu as r\u00e9ussi ! Aller je vais te faire tes ongles. \u00bb<\/strong> La vieille dame regarde ses ongles de pouces, elle a un ongle tr\u00e8s long qu\u2019elle montre \u00e0 l\u2019homme, assis maintenant \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019elle. Mais il r\u00e9plique quelque chose d\u2019idiot, du genre <strong>\u00ab Ah oui, il est plus long que l\u2019autre \u00bb<\/strong>. <strong>\u00ab Va donc faire ta sieste ! \u00bb<\/strong> dit la fille \u00e0 l\u2019homme qui, au bout d\u2019un temps, se l\u00e8ve et va dans une autre pi\u00e8ce. Il s\u2019agit d\u2019un appartement HLM : une cuisine, un salon salle \u00e0 manger, une chambre \u00e0 coucher et une autre pi\u00e8ce qui sert de fourre-tout depuis des ann\u00e9es.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>01\/ 02 \/ 03 \/ 04 \/ 05 \/ 06 \/ 07 \/ 08 \/ 09 \/ 10 \/ 11 \/12 \/13 \/14 \/15 \/16 Podcast #rectoverso #16 | Apr\u00e8s ce qui a \u00e9t\u00e9 \u00e9crit \u00ab&nbsp;Ils retrouveront peut-\u00eatre le g\u00e9nie \u00e9pique quand ils sauront ne rien croire \u00e0 l\u2019abri du sort, ne jamais admirer la force, ne pas ha\u00efr les <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-01-chaleur\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#rectoverso #01 \u00e0 #15 et un post-scriptum<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":530,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[7529,7530,7548,7558,7565,7583,7613,7632,7658,7669,7698,7714,7721,7727,7744,7754,7791],"tags":[7717,7750,7749,7751],"class_list":["post-187800","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-recto-verso-le-cycle-ete-2025","category-rectoverso-01-annie-ernaux-dehors","category-rectoverso-02-maylis-de-kerangal-nuit","category-rectoverso-03-camille-laurens-quelques-uns","category-rectoverso-04-marianne-alphant-exercice-de-memoire","category-rectoverso-05-joy-sorman-avant-apres","category-rectoverso-06-gaelle-obliegly-le-personnage-ses-morts","category-rectoverso-07-lucy-ellmann-rapide-lent","category-rectoverso-08-nathalie-sarraute-lucienne-panhard","category-rectoverso-09-gertrude-stein-la-robe-le-flan-le-couloir","category-rectoverso-10-doppelt-loeil-et-le-parc","category-rectoverso-11-shonagon-ampliations-extensions","category-rectoverso-12-helene-gaudy-les-peut-etre","category-rectoverso-13-laure-gauthier-amonts-de-lecriture","category-rectoverso-14-archives-futures-de-nous-memes","category-rectoverso-15-rosenthal-de-15-a-1000","category-rectoverso-ps-laura-vazquez-recto-verso-le-cycle-ete-2025","tag-chupa-chups","tag-prospergamble","tag-solfetique","tag-timemachine"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/187800","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/530"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=187800"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/187800\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":198574,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/187800\/revisions\/198574"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=187800"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=187800"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=187800"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}