{"id":187804,"date":"2025-07-01T22:24:43","date_gmt":"2025-07-01T20:24:43","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=187804"},"modified":"2025-07-02T07:44:39","modified_gmt":"2025-07-02T05:44:39","slug":"rectoverso-01-ou-lon-parle-de-pate-de-coings-de-mozart-de-fenetres-et-dun-reve-bizarre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-01-ou-lon-parle-de-pate-de-coings-de-mozart-de-fenetres-et-dun-reve-bizarre\/","title":{"rendered":"#rectoverso #01 | o\u00f9 l\u2019on parle de p\u00e2te de coings, de Mozart, de fen\u00eatres et d\u2019un r\u00eave bizarre"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-center\">RECTO<\/p>\n\n\n\n<p>Des jours d\u2019\u00e9t\u00e9 comme celui-ci, la chaleur anesth\u00e9sie la ville. Elle est emprisonn\u00e9e dans l\u2019univers min\u00e9ral que l\u2019homme a \u00e9difi\u00e9 \u00e0 l\u2019endroit m\u00eame o\u00f9 les arbres l\u2019avaient accueilli quand il cherchait \u00e0 fuir le temps fig\u00e9 de la pierre. Et elle l\u2019emprisonne \u00e0 son tour dans les grottes empil\u00e9es qu\u2019il s\u2019est construites pour le condamner \u00e0 vivre sa r\u00e9alit\u00e9 modifi\u00e9e, \u00e0 regarder par la fen\u00eatre virtuelle de son \u00e9cran plat les couleurs satur\u00e9es d\u2019une mer trop bleue pour exister sous le flux incessant d\u2019une fra\u00eecheur industrielle expir\u00e9e par les climatiseurs qui participent \u00e0 l\u2019asphyxie g\u00e9n\u00e9rale. Quelques silhouettes flageolent au loin sur le trottoir goudronn\u00e9 avant de s\u2019\u00e9vaporer. L\u2019image a une odeur, celle de la p\u00e2te de coings de mon enfance. Bizarrement. Dans la jungle des compos\u00e9s chimiques qui pullulent entre les immeubles, quelques-uns se sont assembl\u00e9s pour \u00e9voquer le parfum de ce souvenir. J\u2019y go\u00fbte le fruit br\u00fblant que le sucre caram\u00e9lise, la pointe de citron qui fixe la gel\u00e9e et la vanille qui bondit sur mes papilles quand je d\u00e9pose le b\u00e2tonnet enroul\u00e9 de grains de sucre sur ma langue jubilante. R\u00e9alit\u00e9 chimique d\u2019un souvenir r\u00e9anim\u00e9 que je garde pr\u00e9cieusement en vie aussi longtemps qu\u2019il fait battre mon c\u0153ur. Jusqu\u2019\u00e0 douter de moi-m\u00eame, la ville est une voleuse d\u2019images.<\/p>\n\n\n\n<p>Des soirs d\u2019\u00e9t\u00e9 comme celui-l\u00e0, le temps fait une pause et le vent br\u00fblant joue avec les pipistrelles dans l\u2019insouciance d\u2019un instant \u00e9tir\u00e9. Le mur de sc\u00e8ne du th\u00e9\u00e2tre antique est un terrain de jeu vertical \u00e0 la fois pour les enfants du vent et pour les yeux des terriens. Je distingue quelques colonnes de marbre nich\u00e9es sur la fa\u00e7ade de pierre ocre. En haut, surplombant la sc\u00e8ne, face \u00e0 moi, un C\u00e9sar bravache affiche son immodestie en saluant la pl\u00e8be d\u2019une main molle. En bas, les rangs du ch\u0153ur sont parfaitement align\u00e9s devant l\u2019orchestre dispos\u00e9 en demi-cercle au centre duquel, le chef en queue-de-pie fait onduler sa crini\u00e8re. C\u2019est soir de concert \u00e0 Orange. Sur la fa\u00e7ade antique, comme une fen\u00eatre ouverte sur un autre monde, des images enfuies de mon adolescence envahissent l\u2019espace. Une pyramide sortie de l\u2019imagination et des coups de pinceau d\u2019Enki Bilal flotte au-dessus d\u2019un d\u00e9sert \u00e9gyptien quand l\u2019air se met \u00e0 trembler. L\u2019image a une musique, celle du Requiem de Mozart qu\u2019une centaine de musiciens, chanteurs et concertistes, font vibrer. La mort plane en r\u00e9 mineur. J\u2019encaisse le choc. Je suis assis sur mon lit dans ma chambre, <em>La foire aux immortels<\/em> entre les mains. Mes souvenirs se bousculent et virevoltent comme des pipistrelles \u00e0 la tomb\u00e9e du jour. Jusqu\u2019\u00e0 retrouver mon corps de spectateur, nu et d\u00e9pouill\u00e9, rinc\u00e9 par la nuit qui m\u2019a englouti (voir le codicille).<\/p>\n\n\n\n<p>Des nuits d\u2019\u00e9t\u00e9 comme celle-l\u00e0, m\u00eame les cigales se croient oblig\u00e9es de pousser \u00e0 fond leurs stridulations, aveugl\u00e9es par la nuit moite qui leur fait croire que le soleil est toujours l\u00e0. Liqu\u00e9fi\u00e9 sur le lit que mon corps transpirant recouvre, je cherche l\u2019apaisement avant d\u2019esp\u00e9rer croiser le marchand de sable dans le souffle continu d\u2019un ventilateur ronflant. Les pages du livre que je tiens entre les mains voudraient s\u2019envoler, mais elles restent prisonni\u00e8res de la reliure et se contentent de g\u00e9mir. Par la fen\u00eatre grande ouverte, les cigales hurlent la lyophilisation de l\u2019air, mais j\u2019entends quand m\u00eame la ville agoniser derri\u00e8re le rideau criss\u00e9. Sous la chaleur \u00e9touffante, ce n\u2019est pas son c\u0153ur que j\u2019entends battre, mais plut\u00f4t son r\u00e2le. Les pneus s\u2019enfoncent dans le bitume fondant au c\u0153ur du brasier. Sur le plafond de ma chambre, les moustiques dansent la belle saison revenue avant de s\u2019offrir un ap\u00e9ro sur ma peau tendre et moelleuse. J\u2019atteins cet \u00e9tat \u00e0 la fronti\u00e8re du sommeil o\u00f9 je ne parviens pas \u00e0 distinguer ce qui appartient \u00e0 mes pens\u00e9es et ce qui tient de mes r\u00eaves. Mon livre me raconte une histoire qui ne colle pas avec l\u2019image qui grandit dans ma t\u00eate. Mes oreilles entendent des chants s\u2019envoler de la ville que les cigales autorisent, mes narines per\u00e7oivent le parfum d\u2019un jasmin que je croyais perdu, mes jambes ont envie de courir quand je les croyais vaincues par la touffeur du monde. Jusqu\u2019\u00e0 perdre mon corps et mon esprit, endormi enfin, d\u00e9vor\u00e9 par le r\u00eave de la ville.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">VERSO<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est la nuit, une voiture arr\u00eat\u00e9e sur le bord de la route en pleine for\u00eat. Une imposante voiture, noire, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de laquelle deux hommes en costume discutent. Ils se disent des mots \u00e9trangers dans une langue \u00e9trang\u00e8re. Je les vois, je ralentis, clignotant, je m\u2019arr\u00eate. Je leur demande s\u2019ils ont besoin d\u2019aide. \u00ab\u2009Vous avez besoin de quelque chose\u2009?\u2009\u00bb (il y a toujours, dans mes r\u00eaves, ce temps de latence entre ce que je sais qu\u2019il va se passer et ce qui se passe). Il me disent que non. De ce que je comprends. Re-clignotant, je m\u2019appr\u00eate \u00e0 repartir. \u00ab\u2009Monsieur\u2009!\u2009\u00bb (voix grave et t\u00e9n\u00e9breuse). Je m\u2019arr\u00eate \u00e0 nouveau. \u00ab\u2009Vous attendre un petit peu s\u2019il vous pla\u00eet. Vous pouvez\u2009? Une minute.\u2009\u00bb Demis Roussos en costume me montre son index point\u00e9 vers le ciel. J\u2019attends. Dans mon r\u00e9troviseur, je vois son comparse (plut\u00f4t Jason Statham) parler par la fen\u00eatre \u00e0 l\u2019homme qui est rest\u00e9 dans la voiture. Il revient vers moi pour me demander si je peux emmener son patron jusqu\u2019\u00e0 la civilisation. \u00ab\u2009Vous, possible prendre patron jusqu\u2019\u00e0 la ville\u2009?\u2009\u00bb (je le savais). J\u2019acquiesce. C\u2019est \u00e0 ce moment-l\u00e0 que Mozart est mont\u00e9 dans ma Clio. Il ne m\u2019a fallu que quelques kilom\u00e8tres pour avoir un nouvel ami. \u00ab\u2009Ben alors, Wolfgang, qu\u2019est-ce que tu fais l\u00e0\u2009? Je te croyais mort\u2009\u00bb (je ne sais pas pour vous, mais chez moi, mes r\u00eaves sont \u00e9quip\u00e9s d\u2019un logiciel de doublage remarquable qui me permet de comprendre parfaitement et instantan\u00e9ment n\u2019importe quelle langue \u00e9trang\u00e8re). Je me disais que le g\u00e9nie de Vienne avait la peau du visage cir\u00e9e comme un parchemin. \u00ab\u2009Je suis mort, mais l\u00e0, il s\u2019agit de ton r\u00eave alors tu peux faire ce que tu veux.\u2009\u00bb Je n\u2019ai aucune id\u00e9e de ce qu\u2019il peut bien faire dans mon r\u00eave et, apparemment, il n\u2019en sait rien non plus. Je tente une hypoth\u00e8se. \u00ab\u2009Tu es venu pour avoir une autographe de Bilal\u2009?\u2009\u00bb Je ne sais pas comment riait Mozart en vrai mais le mien est un peu ridicule, il rit pas saccades avec des inspirations marqu\u00e9es. C\u2019\u00e9tait pas pour \u00e7a, donc. J\u2019ai laiss\u00e9 Mozart devant un Ibis Budget parce qu\u2019il avait sommeil. Je n\u2019ai jamais su ce qu\u2019il faisait l\u00e0. Il y a des nuits d\u2019\u00e9t\u00e9 comme celle-ci, la chaleur est vraiment \u00e9touffante.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-black-color has-text-color has-background has-link-color wp-elements-89ed3dc6be30eb1e9667acef1ba60621\" style=\"background-color:#d19d19\"><strong>Codicille&nbsp;<br>Le Requiem de Mozart, interpr\u00e9t\u00e9 par l\u2019Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo et le Singverein de Vienne, mis en lumi\u00e8re par Inki Bilal, a \u00e9t\u00e9 interpr\u00e9t\u00e9 samedi&nbsp;28&nbsp;juin dans le th\u00e9\u00e2tre antique d\u2019Orange dans le cadre des Chor\u00e9gies. Le concert ainsi mis en sc\u00e8ne sera diffus\u00e9 sur France 3 mercredi prochain 9&nbsp;juillet en d\u00e9but de soir\u00e9e. Et non, je ne bosse pas pour la com de France T\u00e9l\u00e9visions.<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>RECTO Des jours d\u2019\u00e9t\u00e9 comme celui-ci, la chaleur anesth\u00e9sie la ville. 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