{"id":187953,"date":"2025-07-02T11:23:05","date_gmt":"2025-07-02T09:23:05","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=187953"},"modified":"2025-07-02T13:12:55","modified_gmt":"2025-07-02T11:12:55","slug":"187953-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/187953-2\/","title":{"rendered":"#rectoverso #01 | plus vivant que vivant"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">RECTO<\/p>\n\n\n\n<p> Ceux qui arrivaient l\u00e0, encore h\u00e9sitants devant les diff\u00e9rents stands r\u00e9partis dans ce clos, o\u00f9 un air frais circulait encore en ce d\u00e9but de matin\u00e9e, ne savaient sans doute pas qu\u2019ils se trouvaient l\u00e0 comme dans un livre ouvert. Ils \u00e9taient accueillis par deux ou trois b\u00e9n\u00e9voles qui leur distribuaient un plan d\u00e9taill\u00e9 des lieux o\u00f9 ils pouvaient avoir acc\u00e8s. Des chapeaux blancs, style bob avec le logo de l\u2019Association qui organisait la rencontre, \u00e9taient disponibles \u00e0 un prix tr\u00e8s raisonnable. Une sorte d\u2019urne aussi tr\u00f4nait l\u00e0 pour recueillir des \u00e9ventuels dons, n\u00e9cessaires au bon fonctionnement de cette association qui f\u00eatait ce jour-l\u00e0 son cinquantenaire.<\/p>\n\n\n\n<p>Le regard des visiteurs qui d\u00e9couvrait le lieu pour la premi\u00e8re fois, s\u2019\u00e9largissait sur tout l\u2019espace, en appr\u00e9ciant l\u2019\u00e9tendue et les zones d\u2019ombres o\u00f9 il serait bon de se r\u00e9fugier sous peu. Mais en premier, ils rejoignaient le barnum o\u00f9 \u00e9tait offert le caf\u00e9. Les jeunes gens qui \u00e9taient charg\u00e9s de l\u2019op\u00e9ration signalaient que le caf\u00e9 \u00e9tait fort et qu\u2019il \u00e9tait possible de rajouter de l\u2019eau si on le d\u00e9sirait. Chacun prenait ses marques et son r\u00f4le tr\u00e8s \u00e0 c\u0153ur. Chaque b\u00e9n\u00e9vole \u00e9tait identifi\u00e9 par une \u00e9tiquette coll\u00e9e sur la poitrine, donnant son pr\u00e9nom et son r\u00f4le en cette journ\u00e9e de f\u00eate. Si quelqu\u2019un, par exemple celui que l\u2019on honorerait un peu plus tard dans la matin\u00e9e, d\u00e9c\u00e9d\u00e9 un an auparavant et un des fondateurs de cette association, regardait d\u2019en haut les lignes d\u2019erre qu\u2019occasionnaient ces visiteurs, il aurait \u00e9t\u00e9 amus\u00e9 des trajets sans beaucoup de sens d\u2019une tente \u00e0 une autre, juste pour saisir quelque chose de l\u2019ambiance, se rep\u00e9rer \u00e0 l\u2019aide du plan, puis s\u2019arr\u00eatant cherchant des yeux quelqu\u2019un de connu avec qui se poser sous un arbre, \u00e9changer quelques paroles, croiser des regards afin de sortir d\u2019une forme d\u2019anonymat qui peut rendre mal \u00e0 l\u2019aise.<\/p>\n\n\n\n<p>La cataracte de soleil, si elle \u00e9tait silencieuse, faisait plisser les yeux et g\u00eanait la vue lorsque, pour reprendre un peu souffle ou contenance, on entrait dans une des maisons ouvertes pour assister \u00e0 quelque animation&nbsp;: il fallait du temps au regard pour s\u2019acclimater et distinguer personnes et expositions offertes \u00e0 la d\u00e9couverte. Les photos ou les visages des b\u00e9n\u00e9voles n\u2019apparaissaient pas tout de suite dans leur pl\u00e9nitude, et cela laissait planer une forme de myst\u00e8re ou d\u2019inqui\u00e9tude. Puis des bonjours s\u2019\u00e9changeaient, des mains tournaient les pages d\u2019un livre propos\u00e9 \u00e0 la vente, qui racontait pr\u00e9cis\u00e9ment la vie de cette association depuis cinquante ann\u00e9es, avec de nombreuses photos et l\u2019on entendait des propos se croiser pour signifier une pr\u00e9sence dans les ann\u00e9es soixante-dix ou un peu plus tard, et les cheveux blancs d\u00e9sormais rempla\u00e7aient les longues chevelures des jeunes qui posaient fi\u00e8rement sur les photos et dont on cherchait \u00e0 retrouver les noms. Pour ceux qui ne savaient rien du pass\u00e9, une femme, celle qui avait r\u00e9alis\u00e9 le livre et l\u2019exposition photos expliquait aux visiteurs ce pass\u00e9 qui pour elle paraissait si pr\u00e9sent. Il semblait qu\u2019autour d\u2019elle des spectres l\u2019entouraient comme pour la prot\u00e9ger du d\u00e9sormais <em>maintenant<\/em> o\u00f9 elle n\u2019arrivait pas \u00e0 s\u2019installer. Dans chaque \u00e9change qui se tramait entre elle et des visiteurs, une petite flamme semblait briller. Certes le temps avait fil\u00e9, ses cheveux avaient blanchi, mais par ce travail accompli, elle avait redonn\u00e9 vie \u00e0 la jeune fille qu\u2019elle avait \u00e9t\u00e9 et aux amiti\u00e9s qui s\u2019\u00e9taient forg\u00e9es autour de celui qui, lui, avait disparu subitement. Une \u00e9motion la saisit lorsque, lors d\u2019un moment plus solitaire, elle se mit \u00e0 \u00e9num\u00e9rer les personnes qu\u2019elle avait c\u00f4toy\u00e9es dans ce lieu et qui \u00e9taient mortes aujourd\u2019hui. Avec une lenteur lourde de toutes ces ombres, elle rejoignit l\u2019espace o\u00f9 un hommage allait \u00eatre rendu.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">VERSO<\/p>\n\n\n\n<p> On aurait presque eu la sensation d\u2019\u00eatre dans un clo\u00eetre. Dans une sorte d\u2019int\u00e9riorit\u00e9 partag\u00e9e. Les plus \u00e2g\u00e9s avaient r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 une chaise ou un fauteuil pliant, d\u2019autres s\u2019appuyaient aux murs qui cernaient l\u2019espace, d\u2019autres plus jeunes, se tenaient droits. Un peu tous empreints d\u2019une forme de gravit\u00e9. Des propos s\u2019\u00e9changeaient encore&nbsp;: <em>Oh Philippe c\u2019est toi&nbsp;! <\/em>Un autre proposait son si\u00e8ge \u00e0 quelqu\u2019un de plus \u00e2g\u00e9, moins alerte.<em> Est-ce que le portail c\u00f4t\u00e9 route est ouvert&nbsp;? je dois faire passer un fauteuil roulant. <\/em>Quelqu\u2019un se pr\u00e9cipita pour ouvrir en demandant si c\u2019\u00e9tait Madame L. qu\u2019on allait approcher. <em>C\u2019\u00e9tait ma prof de fran\u00e7ais en Terminale. <\/em>La joie dans les regards qui s\u2019\u00e9changeaient. Quelques prises de paroles se succ\u00e9d\u00e8rent ensuite avec de la gravit\u00e9 mais aussi de l\u2019humour, des sourires. La solennit\u00e9 ici n\u2019\u00e9tait pas de mise. Une grande photo en noir et blanc accroch\u00e9e sur un mur fut d\u00e9voil\u00e9e. Une photo splendide qui donnait au regard de celui qui \u00e9tait honor\u00e9 toute la vie qu\u2019il n\u2019avait plus. <em>Il est plus vivant que vivant,<\/em> murmura sa s\u0153ur ain\u00e9e en s\u2019approchant de cette photo pour \u00eatre elle aussi photographi\u00e9e et rejoindre ainsi les archives que l\u2019on d\u00e9voilerait dans dix ans peut-\u00eatre. Peu apr\u00e8s le d\u00e9voilement du visage et les applaudissements qui lui succ\u00e9d\u00e8rent, un cri percutant et dissonant, un cri donc fort et r\u00e9p\u00e9t\u00e9 vint clore cet hommage tout en simplicit\u00e9. C\u2019\u00e9tait le cri d\u2019un paon, que l\u2019on ne vit pas mais qui participait \u00e0 sa mani\u00e8re \u00e0 ce moment un peu particulier. Il semblait tout savoir du visible et de l\u2019invisible et donnait son avis.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>RECTO Ceux qui arrivaient l\u00e0, encore h\u00e9sitants devant les diff\u00e9rents stands r\u00e9partis dans ce clos, o\u00f9 un air frais circulait encore en ce d\u00e9but de matin\u00e9e, ne savaient sans doute pas qu\u2019ils se trouvaient l\u00e0 comme dans un livre ouvert. 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