{"id":188013,"date":"2025-07-02T16:04:02","date_gmt":"2025-07-02T14:04:02","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=188013"},"modified":"2025-07-03T08:16:06","modified_gmt":"2025-07-03T06:16:06","slug":"rectoverso-01-le-vieux-avec-sa-canne","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-01-le-vieux-avec-sa-canne\/","title":{"rendered":"#rectoverso #01 | Le vieux avec sa canne"},"content":{"rendered":"\n<p>Le vieux avec sa canne. Il discute avec la femme habill\u00e9e pour l\u2019escalade portant harnais avec multiples mousquetons et longes, qui assure la longueur et l\u2019ancrage des fils sur lesquels s\u2019exercent deux funambules devant la cath\u00e9drale, sans doute pour le spectacle du soir.&nbsp; Il traverse, sourire et moustache jaunissante abondante, chapeau, droit et mince pour un vieux. Voici une heure que l\u2019orage gronde, personne n\u2019y pr\u00eate attention, ni les gens ni les corneilles jacassant en bandes dans les platanes, encore un orage sec, l\u2019eau ne sera pas pour ici, quatre semaines depuis la derni\u00e8re pluie. &nbsp;Et puis une goutte \u00ab&nbsp;\u00e7a y est la premi\u00e8re goutte&nbsp;!&nbsp;\u00bb crie-t-il.&nbsp; Une femme brune et ronde passe, visage d\u00e9tendu, lumi\u00e8re dans l\u2019\u0153il&nbsp;: c\u2019est la goutte. Les funambules virevoltent tranquilles autour de leur \u00e9lastique, l\u2019une des deux d\u00e9noue l\u2019attache d\u2019une longue chevelure noire, elles font quelques figures pointe du pied tendue, rebondissent et reprennent de l\u2019\u00e9lan en appuyant de toutes leurs jambes sur l\u2019\u00e9lastique, lequel est accroch\u00e9 au clocher ainsi qu\u2019\u00e0 un gros bloc de b\u00e9ton cylindrique pos\u00e9 au sol.&nbsp; Un adolescent ob\u00e8se s\u2019arr\u00eate un instant, dit \u00ab&nbsp;\u00e7a doit \u00eatre bien d\u2019\u00eatre l\u00e0-haut&nbsp;\u00bb, prend une photo puis traverse et replonge dans son portable. \u00ab&nbsp;Les gouttes vont s\u2019\u00e9craser dans la poussi\u00e8re&nbsp;\u00bb dit le vieux, les badauds sourient au vieux et aux gouttes, personne ne se presse, la queue au distributeur de billets reste statique, les t\u00eates tourn\u00e9es vers la cath\u00e9drale, on savoure les grosses gouttes molles et rares, \u00e7a sent la joie, les regards se croisent, \u00ab&nbsp;ah on dirait que \u00e7a va vraiment tomber&nbsp;\u00bb \u00ab&nbsp;vous croyez&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>La place est entour\u00e9e de barri\u00e8res sur lesquelles sont tendues des plastiques \u00e9pais portant des mentions publicitaires pour des marques de cycles, d\u2019\u00e9picerie fine, de boissons, de sport, et c\u2019est bien la premi\u00e8re fois qu\u2019il y a ces plastiques \u00e9pais dans cette ville normalement connue pour \u00eatre sans publicit\u00e9. Les marqueurs finissent \u00e0 peine leurs lignes blanches d\u00e9limitant les terrains pour le concours de boules et d\u00e9j\u00e0 des \u00e9quipes tirent et pointent, tous v\u00eatus du m\u00eame tee-shirt \u00e0 rectangles roses et noirs \u00e0 l\u2019effigie d\u2019une marque inconnue. Sur le podium encore personne derri\u00e8re les micros, les baffles solitaires, la table du jury vide, et en fond de sc\u00e8ne aussi une grande banderole de plastique \u00e9pais au nom d\u2019une \u00e9picerie fine. On marche au ras des platanes entre les troncs et la route, les rues p\u00e9n\u00e9trant dans la vieille ville sont bloqu\u00e9es par d\u2019autres barri\u00e8res de m\u00e9tal avec le signalement sur papier A4 que ce sera dor\u00e9navant bloqu\u00e9 tous les vendredis soir. Les touristes \u00e0 la peau blanche ou \u00e9crevisse stationnent ind\u00e9cis sachant bien qu\u2019il va y avoir des \u00e9v\u00e9nements, les locaux vaquent \u00e0 leurs affaires, pharmacie, tabac, banque, PMU, et commentent int\u00e9rieurement sans aucun doute l\u2019\u00e9touffement d\u00fb aux animations, la ville bond\u00e9e, la surchauffe des logements et le prix des l\u00e9gumes, sans parler du march\u00e9, il y a longtemps qu\u2019ils n\u2019y mettent plus les pieds l\u2019\u00e9t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Agitation prolong\u00e9e et jacasseries exacerb\u00e9es chez les pies apr\u00e8s l\u2019orage. Un pr\u00e9dateur&nbsp;pr\u00e8s du nid ou un probl\u00e8me de territoire ? Les fen\u00eatres des HLM sont ouvertes dans le soir sur des pi\u00e8ces sans lumi\u00e8re, un homme torse nu \u00e0 sa fen\u00eatre la t\u00eate tourn\u00e9e vers le bas sans doute vers son portable. En haut de sa colline l\u2019\u00e9glise m\u00e9di\u00e9vale de Saint Pancrace s\u2019\u00e9tire dans des filets de nuages roses et sur l\u2019autre colline les r\u00e9verb\u00e8res d\u00e9j\u00e0 allum\u00e9s ont des allures d\u2019\u00e9toiles de V\u00e9nus tomb\u00e9es dans la vieille ville et les touffes des jardins. On pourrait penser que les citadins sortiraient apr\u00e8s la canicule et la pluie bienfaitrice mais non, une seule femme marche sous les platanes en jupe de soie portant sa poubelle, croisant une seule famille un couple avec une toute petite fille et un chien, une chienne&nbsp; nomm\u00e9e Lina, Lina qui fouille les abords de la route la truffe au ras du sol, gris\u00e9e d\u2019odeurs d\u00e9voil\u00e9es par la pluie, le premier long soir d\u2019\u00e9t\u00e9 de la toute petite fille car il fait trop chaud dans sa chambre dit la m\u00e8re, on croise aussi un homme press\u00e9 dialoguant avec son portable et saluant au passage et puis rien. Personne. L\u2019herbe du champ de bordure est rousse et foul\u00e9e par les ch\u00e8vres, aplanie par la gr\u00eale, un figuier d\u00e9gage son odeur au calvaire, carrefour entre fin de ville et d\u00e9but de campagne, et sur le banc sous le Christ \u00e9ternellement en croix avec ses yeux morts tourn\u00e9s vers le ciel que plus personne ne regarde pas m\u00eame un couple d\u2019amoureux, un vieux prenant le frais ou un cycliste du soir. Que font les humains&nbsp;? O\u00f9 sont les humains&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Bell\u00e2tres grassouillets, bolides fon\u00e7ant sans vergogne car ma\u00eetres des eaux par le statut de meilleurs nageurs qu\u2019un jour ils se sont octroy\u00e9s&nbsp;(un blanc bonnet un bonnet bleu), place aux crawlers masqu\u00e9s donc il y a bien partout des roitelets,&nbsp; vues sur la tour carr\u00e9e \u00e9mergeant des toits de tuiles rondes couleur brique dont les pentes multiples semblent avoir \u00e9t\u00e9 jet\u00e9es au hasard par un lanceur de mikado voulant cr\u00e9er une ville, mamie nageant avec sa planche sur un c\u00f4t\u00e9 puis sur l\u2019autre et se musclant consciencieusement les fesses avant le grand effondrement, barri\u00e8res blanches en fer tubulaire des ann\u00e9es soixante s\u00e9parant les bassins de la pelouse grill\u00e9e, &nbsp;canisses pour une ombre douce sur les corps allong\u00e9s et les tout petits enfants, &nbsp;dalles de b\u00e9ton gravillonn\u00e9, cypr\u00e8s \u00e9lanc\u00e9s non taill\u00e9s donc \u00e9bouriff\u00e9s, all\u00e8gres cigales de onze heures, corps cambr\u00e9s en bas et vo\u00fbt\u00e9s en haut, sortes de cl\u00e9s de sol invers\u00e9es, corps lisse corps gris de poil corps long corps rond corps gros, &nbsp;peaux de tous les d\u00e9grad\u00e9s de brun de blanc p\u00e2le et de noir, jeune fille soudain lass\u00e9e de ses bell\u00e2tres, calme des humains pos\u00e9s l\u00e0 un dimanche matin de juillet, vivant tranquillement l\u2019instant&nbsp;, qui seul, qui en famille, qui en belle-famille, qui en bandes, qui en s\u00e9duction, qui en muscles, qui en sieste, qui en bikini mini, qui en retrait, voire m\u00eame en lecture&nbsp;: <em>l\u2019heure des pr\u00e9dateurs, &nbsp;psychopathologie du totalitarisme. <\/em>Oh oh&#8230;&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le vieux avec sa canne. 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