{"id":188084,"date":"2025-07-02T23:12:04","date_gmt":"2025-07-02T21:12:04","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=188084"},"modified":"2025-07-14T20:34:06","modified_gmt":"2025-07-14T18:34:06","slug":"recto-verso-01-tous-les-sons-sont-comme-un-appel","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/recto-verso-01-tous-les-sons-sont-comme-un-appel\/","title":{"rendered":"#rectoverso #01 | Tous les sons sont comme un appel*"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-center\">RECTO<\/p>\n\n\n\n<p>1.A peine pass\u00e9e la Porte d\u2019Auteuil, le bus s\u2019est mis \u00e0 l\u2019arr\u00eat, moteur \u00e9teint. Les curieux scrutent une information qui viendrait de l\u2019ext\u00e9rieur. Le chauffeur est calme, silencieux. Ceux qui sont au-devant du bus voient la sc\u00e8ne, ne parlent pas. Plus personne ne dit mot \u00e0 personne depuis que tout un chacun tient dans sa main le monde et son brouhaha sur un petit \u00e9cran et que les orifices auditifs sont bouch\u00e9s par des oreillettes, ou par rien de visible, juste l\u2019enfermement sur soi-m\u00eame. Sur la route, des arbres gigantesques aux troncs d\u00e9chiquet\u00e9s affichent sur l\u2019asphalte une mort subite, violente. Ces vieux platanes d\u00e9finitivement d\u00e9tach\u00e9s de leur somptueuse verticalit\u00e9 offrent encore une verdure printani\u00e8re, chatoyante sur le sol devenu tapis de feuillage mort avant l\u2019\u00e2ge. Des policiers sans casque ni matraque tentent d\u2019organiser la circulation entre les ravages de la temp\u00eate de la veille au soir, des pompiers muscl\u00e9s soul\u00e8vent des lourdes branches inertes comme des bras morts enlac\u00e9s, des employ\u00e9s de la voirie en gilet jaune chiffonn\u00e9 s\u2019affairent \u00e0 balayer la chauss\u00e9e, \u00e0 effacer les traces. Le chauffeur accepte d\u2019ouvrir la porte pour laisser sortir des qui sont press\u00e9s et pensent aller plus vite \u00e0 pied, des qui veulent prendre des photos de tout et tout de suite, des qui \u00e9touffent dans ce bus qui assure par tous les temps la ligne de la Petite Ceinture. Un bus, hiver comme \u00e9t\u00e9, surchauff\u00e9 d\u2019angoisses matinales, de tristesses contagieuses, de fatigues chroniques entrem\u00eal\u00e9es. Un policier s\u2019approche de la cabine du chauffeur et lui fait signe qu\u2019une perc\u00e9e est possible sur la gauche et qu\u2019il va bloquer la circulation de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9. Les quelques passagers qui sont rest\u00e9s \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur comme \u00e0 l\u2019abri derri\u00e8re les vitres sales sont aux premi\u00e8res loges pour assister au d\u00e9fil\u00e9 du paysage. D\u00e9vast\u00e9. Le Boulevard des Mar\u00e9chaux est un champ de ruines de bois mort. Quand le ciel d\u2019orage tombe sur la t\u00eate c\u2019est tout le corps qui meurt et offre le spectacle d\u2019une bataille perdue d\u2019avance.<\/p>\n\n\n\n<p>2.Le parking est d\u00e9sert. C\u2019est le d\u00e9but de l\u2019\u00e9t\u00e9. Les habitants de l\u2019immeuble sont presque tous partis. La porte m\u00e9tallique \u00e0 battant se referme apr\u00e8s le passage d\u2019une voiture et finit sa course lente vers le sol en grin\u00e7ant fortement. Le v\u00e9hicule est stopp\u00e9 sur l\u2019aire de d\u00e9gagement, la passag\u00e8re \u00e9teint le moteur, sort et se dirige vers le coffre arri\u00e8re. La porte du parking redevient bruyante et laisse apparaitre le gardien de l\u2019immeuble, emport\u00e9 par la pente de la rampe ext\u00e9rieure, qui p\u00e9n\u00e8tre \u00e0 grandes enjamb\u00e9es dans le sous-sol en tirant deux poubelles aux couvercles jaunes. Il salue la femme. Elle sort sa t\u00eate du coffre de la voiture, lui rend la politesse. Ils \u00e9changent quelques mots anodins sur le temps qu\u2019il fait et que c\u2019est comme \u00e7a personne n\u2019y peut rien. Il fait trop chaud pour engager une conversation sur le climat. La femme a l\u2019air press\u00e9, nerveuse, elle sort des cartons d\u00e9bordant de fruits de saison, de gros avocats, de citrons bomb\u00e9s de jus, de bananes pas m\u00fbres, des l\u00e9gumes aussi, des betteraves avec les fanes qui d\u00e9bordent, des petites courgettes, et des tomates rutilantes, qu\u2019elle va d\u00e9poser au fond d\u2019une place du parking. Elle retourne s\u2019asseoir dans la voiture, tourne la cl\u00e9 de contact, recule comme \u00e0 chaque fois depuis quinze ans qu\u2019elle habite ici, vite et avec pr\u00e9cision vers sa place r\u00e9serv\u00e9e entre un poteau \u00e0 gauche et un mur \u00e0 droite qui n\u2019offrent que quelques centim\u00e8tres entre la t\u00f4le et le b\u00e9ton. Soudain, un bruit envahit l\u2019espace, un bruit comme un vacarme assourdissant, comme un choc. Ce n\u2019est pas une image, c\u2019est un choc. Un vrai. Elle ne descend pas tout de suite. Elle a compris et \u00e7a ne va pas \u00eatre beau \u00e0 voir.<\/p>\n\n\n\n<p>3. La pigeonne est l\u00e0, depuis quelques jours sans bouger sur le lieu du nid de l\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re o\u00f9 il ne reste que quelques minuscules brindilles entrecrois\u00e9es et accroch\u00e9es \u00e0 une branche. Chaque matin elle prend place dans cet espace m\u00e9moriel. Est-ce celle de la saison derni\u00e8re ou une autre qui sent que la vie \u00e0 na\u00eetre est apparue \u00e0 cet endroit et qu\u2019il est bon de s\u2019y installer m\u00eame dans l\u2019inconfort. Un pigeon ramier ou une cong\u00e9n\u00e8re \u2013 il est tr\u00e8s difficile de les distinguer \u2013 vient au cours de la journ\u00e9e la visiter. Il ou elle fait grand bruit entre les feuillages de ce d\u00e9but d\u2019\u00e9t\u00e9. Il ou elle lui apporte peut-\u00eatre de la nourriture, ou du r\u00e9confort, de l\u2019espoir o\u00f9, qui sait, une simple pr\u00e9sence. Il n\u2019y a pas d\u2019\u0153uf \u00e0 couver. Ce n\u2019est pas la saison. Mais elle est l\u00e0 et personne ne la d\u00e9logera. Nul autre que cette myst\u00e9rieuse et silencieuse pigeonne sait ce qu\u2019elle fait l\u00e0, ce qu\u2019elle a \u00e0 y faire. Pendant ce temps les m\u00e2les, non loin, roucoulent. Il n\u2019y pas de petit ou grand destin. Rythme contrari\u00e9, saison d\u00e9cal\u00e9e, chacun sa route, chacun son dessein.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">VERSO<\/p>\n\n\n\n<p>Elle pensait arriver la premi\u00e8re. Lev\u00e9e avant le tr\u00e8s matinal voisin du dessus, avant la sortie des poubelles, douch\u00e9e \u00e0 l\u2019eau froide, habill\u00e9e de peu vu la chaleur annonc\u00e9e. Elle prend l\u2019ascenseur qui respire le parfum ambr\u00e9 du joggeur du quatri\u00e8me, premier sous-sol, cl\u00e9 dans le contact, passer par le bois pour sentir un peu de fraicheur avant la canicule au retour. Quelques kilom\u00e8tres plus loin, elle se range dans la rampe du garage AD Bosch derri\u00e8re une petite voiture rouge dont le conducteur laisse tourner le moteur. Elle connait et aime bien cet endroit en d\u00e9sordre, en vrac, qui sent l\u2019huile de vidange, les pneus neufs, l\u2019usure des mains dans le cambouis, la t\u00f4le froiss\u00e9e. Rien \u00e0 voir avec les stations high tech o\u00f9 on r\u00e9pare les voitures avec des ordinateurs. Le garagiste \u00e9change quelques mots avec le premier arriv\u00e9 qui finit par couper le moteur, donner la cl\u00e9 et partir en laissant glisser une main nonchalante sur le capot de son auto. \u00ab&nbsp;Alors vous, vous n\u2019y \u00eates pas all\u00e9e de main morte&nbsp;\u00bb. En attendant son tour, elle avait \u00f4t\u00e9 le tendeur que le gardien lui avait pr\u00eat\u00e9 apr\u00e8s le choc, apr\u00e8s la casse, et qu\u2019elle avait coinc\u00e9 entre l\u2019essuie-glace arri\u00e8re et un coin du pare choc pour \u00e9viter qu\u2019en roulant le hayon ne se soul\u00e8ve. \u00ab&nbsp;Vous allez pouvoir r\u00e9parer&nbsp;?&nbsp;\u00bb. Il regarde, inspecte en silence la porte \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. Elle le regarde inspecter l\u2018\u00e9tendue des d\u00e9g\u00e2ts. Elle lui avait expliqu\u00e9 au t\u00e9l\u00e9phone, d\u00e9charger ses provisions, remonter dans l\u2019auto pour la garer, oublier la porte ouverte du coffre et le reste apr\u00e8s. \u00ab Impossible, regardez l\u00e0 comme la t\u00f4le est tordue, toute repli\u00e9e sur elle-m\u00eame, et l\u00e0 plus rien n\u2019est droit. Bien s\u00fbr on peut tout faire mais je vais passer des heures \u00e0 essayer de redresser et je ne suis pas s\u00fbr du r\u00e9sultat&nbsp;\u00bb. C\u2019est l\u2019\u00e9t\u00e9. \u00ab Et je ferme dans huit jours et vous vous ne partez pas en vacances&nbsp;?&nbsp;\u00bb Elle ne le regarde plus, elle voit d\u00e9j\u00e0 la suite, une porte arri\u00e8re toute neuve, toute belle et tr\u00e8s ch\u00e8re. \u00ab Oui je devais partir ce jeudi&nbsp;\u00bb. Il baisse le hayon comme il peut, s\u2019attarde \u00e0 nouveau sur la fermeture, impossible, tout est vrill\u00e9. Ils s\u2019engagent dans le petit bureau vitr\u00e9 d\u2019o\u00f9 l\u2019on voit un ouvrier se glisser sous une voiture. \u00ab Alors on fait quoi&nbsp;?&nbsp;\u00bb. Elle sent la col\u00e8re monter en elle, contre elle, le jugement, la culpabilit\u00e9, \u00ab&nbsp;Et \u00e7a va couter combien cette \u00e9tourderie&nbsp;?\u00bb Pendant qu\u2019il pr\u00e9pare le devis, il lui revient en m\u00e9moire que quelques mois auparavant le garagiste qui avait fait la r\u00e9vision de l\u2019auto lui avait signal\u00e9 qu\u2019il ne fallait pas tarder \u00e0 changer les plaquettes de frein. Il lui avait dit devant la porte du garage en lui tendant la cl\u00e9 \u00ab le mieux serait avant l\u2019\u00e9t\u00e9 si vous avez de la route \u00e0 faire&nbsp;\u00bb. Oubli\u00e9e la recommandation. Oubli\u00e9 de fermer la porte du coffre avant de reculer. \u00ab&nbsp;Et les plaquettes, vous pouvez les faire en m\u00eame temps&nbsp;?&nbsp;\u00bb. Il acquiesce d\u2019un signe de t\u00eate. Un choc comme un gong de pleine conscience \u00e0 retardement. Les sons sont comme un appel. Entendre le message. Faire confiance. Et apr\u00e8s faire silence.<\/p>\n\n\n\n<p>*Le premier ciel ( Paroles Serge Fiori et Michel Normandeau)<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-embed is-type-video is-provider-youtube wp-block-embed-youtube wp-embed-aspect-16-9 wp-has-aspect-ratio\"><div class=\"wp-block-embed__wrapper\">\n<iframe loading=\"lazy\" title=\"Harmonium - Le premier ciel (Official Audio)\" width=\"800\" height=\"450\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/C6LMzrx_PJg\" frameborder=\"0\" allow=\"accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share\" referrerpolicy=\"strict-origin-when-cross-origin\" allowfullscreen><\/iframe>\n<\/div><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>RECTO 1.A peine pass\u00e9e la Porte d\u2019Auteuil, le bus s\u2019est mis \u00e0 l\u2019arr\u00eat, moteur \u00e9teint. Les curieux scrutent une information qui viendrait de l\u2019ext\u00e9rieur. Le chauffeur est calme, silencieux. 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