{"id":188135,"date":"2025-07-03T09:55:09","date_gmt":"2025-07-03T07:55:09","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=188135"},"modified":"2025-07-03T12:14:31","modified_gmt":"2025-07-03T10:14:31","slug":"rectoverso-01-dans-la-chaleur-de-la-nuit","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-01-dans-la-chaleur-de-la-nuit\/","title":{"rendered":"#rectoverso #01 | Dans la chaleur de l&rsquo;\u00e9t\u00e9"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-center\">RECTO<\/p>\n\n\n\n<p>Il fait chaud, tellement chaud d\u00e9j\u00e0 ! L\u2019air est \u00e9pais. Le bitume sue sous un ciel implacable. De chaque c\u00f4t\u00e9 de la chauss\u00e9e les maisons ont ferm\u00e9 leurs volets. Elles dorment dans une touffeur qui leur lac\u00e8re le c\u0153ur. Personne ne se risque dehors. Pas m\u00eame un chien, pas m\u00eame un chat. On pourrait croire que nul ne vit ici, qu\u2019une mal\u00e9diction a vid\u00e9 la rue de ses habitants. On ne serait pas loin de le croire, tant la sueur nous brouille l\u2019esprit en m\u00eame temps que les yeux. Mais, devant chaque seuil, se tient, au garde-\u00e0-vous, une grande poubelle au couvercle jaune. Il y en a m\u00eame une qui, n\u2019ayant pas parvenu \u00e0 fermer sa gueule, a vomi ses emballages sur le trottoir. C\u2019est m\u00eame \u00e0 ce d\u00e9tail qu\u2019on comprend que le service de voierie n\u2019est pas encore pass\u00e9. \u00c0 onze heures&nbsp;! On est pourtant lundi&nbsp;: jour des poubelles jaunes\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Au terme de cette chaude journ\u00e9e d\u2019\u00e9t\u00e9, le jour d\u00e9cline sur le parc. Les arbres sont d\u00e9j\u00e0 noirs. Au-dessus de l\u2019all\u00e9e principale, le ciel, encore bleu, \u00e9tale son aplat m\u00e9tallique, vivant, vibrant. Contraste entre le noir qui vient, qui, on le sait, couvrira bient\u00f4t tout, et ce bleu, qui demeure encore, qui ne se d\u00e9cide pas \u00e0 p\u00e2lir, dont la gaiet\u00e9, le bonheur de vivre, vous donne la nostalgie du jour qui va passer avant m\u00eame qu\u2019il ne passe\u2026 Dans un instant les t\u00e9n\u00e8bres prendront le dessus : <em>&nbsp;memento mori.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Au premier \u00e9tage du Centre de Sant\u00e9 se trouve une salle d\u2019attente commune pour les patients de trois cabinets. Elle se remplit et se vide dans un mouvement perp\u00e9tuel au gr\u00e9 des rendez-vous. Sont assis l\u00e0, dans la chaleur, un vieil homme sec, aux jambes nerveuses dans un bermuda gris, une dame forte en bras et en gorge, sangl\u00e9e dans une blouse qui a vu plus d\u2019un gavage de canard et une jeune femme dont la robe \u00e0 fleurs est tendue \u00e0 exploser sur son gros ventre qu\u2019elle caresse de contentement. Et il y a cette personne \u00e0 la peau noire, tr\u00e8s noire, que les trois autres ont d\u00e9visag\u00e9e et salu\u00e9e lorsqu\u2019ils sont arriv\u00e9s. Qui ne leur a pas r\u00e9pondu, pas m\u00eame d\u2019un regard. V\u00eatue d\u2019un ensemble de wax kaki orange et jaune, lumineux, tellement lumineux, elle est puissante et belle ou serait belle si ses l\u00e8vres pinc\u00e9es s\u2019ouvraient sur un sourire. Est-ce par inqui\u00e9tude de la consultation qui vient ou parce qu\u2019elle se sent ici \u00e9trang\u00e8re, inopportune, ill\u00e9gitime qu\u2019elle porte ce masque but\u00e9.&nbsp;? Il y a tr\u00e8s peu de gens de couleur dans ce bourg.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">VERSO<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 c\u00f4t\u00e9 du cin\u00e9ma, se trouve un bar, dont la terrasse d\u00e9borde largement sur la chauss\u00e9e. \u00c0 l\u2019issue de la s\u00e9ance du soir, elle s\u2019est remplie, d\u2019un coup, de spectateurs du film, d\u00e9sireux de boire un verre \u00e0 la fra\u00eecheur de la nuit. La serveuse, un peu d\u00e9bord\u00e9e par cet afflux de client\u00e8le, nerveuse, affair\u00e9e, s\u2019efforce de prendre les commandes. La voici camp\u00e9e devant une table entour\u00e9e d\u2019une dizaine de personnes. La commande sera cons\u00e9quente, mieux vaut prendre son carnet. &nbsp;Et pour vous, ce sera&nbsp;? \u00ab&nbsp;Beau film, j\u2019ai ador\u00e9 les d\u00e9cors\u2026\u00bb La serveuse, consciente que les clients ne l\u2019ont pas entendue, r\u00e9p\u00e8te sa question&nbsp;: et pour ces messieurs dames&nbsp;? La femme au ton p\u00e9remptoire hausse la voix, son public autour du gu\u00e9ridon lui est, elle le croit, totalement acquis. \u00ab&nbsp;\u2026par contre, je trouve que le titre du film pourrait \u00eatre plus pertinent&nbsp;; <em>Le ciel est \u00e0 vous<\/em>, c\u2019est pas mal, oui, pas mal, un peu faible peut-\u00eatre&nbsp;\u2026\u00bb Le crayon de la serveuse tape d\u2019exasp\u00e9ration sur son carnet, s\u2019il vous pla\u00eet&nbsp;? \u00ab\u2026.&nbsp;j\u2019aurais pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 <em>Le ciel est \u00e0 tout le monde<\/em>. Et bien oui, quoi c\u2019est vrai, le ciel\u2026&nbsp;\u00bb La serveuse, pench\u00e9e au-dessus de la table, tente d\u2019imposer sa pr\u00e9sence, \u00ab\u2026&nbsp;le ciel est \u00e0 tout le monde&nbsp;: au bless\u00e9 sur un champ de bataille, au malade sur son lit d\u2019h\u00f4pital, au prisonnier dans sa cellule, au cancre du fond de la classe,\u2026,&nbsp;<em>Le ciel est par-dessus le toit \/ Si bleu si <\/em>\u2026,&nbsp;\u00bb Faites taire cette p\u00e9ronnelle&nbsp;! Stop, Sophie, stop&nbsp;! Ladite Sophie, interloqu\u00e9e, reste la bouche ouverte, toute la terrasse aussi. Tu ne vois pas que cette demoiselle attend notre commande. Officiez, Mademoiselle, officiez&nbsp;!&nbsp; La serveuse, pas s\u00fbre d\u2019avoir vraiment saisi ce que vient de dire le monsieur, pense avoir enfin la parole. Elle risque un&nbsp;: et pour vous, ce sera&nbsp;?&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>RECTO Il fait chaud, tellement chaud d\u00e9j\u00e0 ! L\u2019air est \u00e9pais. Le bitume sue sous un ciel implacable. De chaque c\u00f4t\u00e9 de la chauss\u00e9e les maisons ont ferm\u00e9 leurs volets. Elles dorment dans une touffeur qui leur lac\u00e8re le c\u0153ur. Personne ne se risque dehors. Pas m\u00eame un chien, pas m\u00eame un chat. 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