{"id":188166,"date":"2025-07-03T13:24:41","date_gmt":"2025-07-03T11:24:41","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=188166"},"modified":"2025-07-03T15:35:13","modified_gmt":"2025-07-03T13:35:13","slug":"rectoverso01-bord-de-mer","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso01-bord-de-mer\/","title":{"rendered":"#rectoverso #01 | Bord de mer"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-center\">RECTO<\/p>\n\n\n\n<p>Un samedi soir d\u2019\u00e9t\u00e9 caniculaire. Une station baln\u00e9aire. Un ancien village de p\u00eacheurs transform\u00e9 en lieu de vill\u00e9giature par les bourgeois (commer\u00e7ants, propri\u00e9taires viticoles) de la sous-pr\u00e9fecture voisine, dans les ann\u00e9es 20, avec apparition des premi\u00e8res villas de bord de mer (cossues, imposantes, avec leur nom en fa\u00e7ade, <em>mon bijou, villa Maurice, l\u2019Horizon), <\/em>puis d\u2019immeubles, dans les ann\u00e9es 70, et m\u00eame d\u2019un tour d\u2019une trentaine d\u2019\u00e9tages avant que la mairie, la r\u00e9gion, qui sait, ne mette le hol\u00e0. La tour est toujours l\u00e0, les immeubles se sont multipli\u00e9s, rapproch\u00e9s, \u00e9lev\u00e9s, au point que la tour ne tient plus lieu de phare pour guider les pi\u00e9tons \u00e9gar\u00e9s.\u00a0 Un samedi soir donc. Pr\u00e8s du port. Du premier port. Celui de plaisance. Des bateaux rang\u00e9s au bord de l\u2019Orb se balancent, voiles repli\u00e9es, si\u00e8ges et gouvernail recouverts de housses. Il est 23h, l\u2019heure o\u00f9 l\u2019on commence \u00e0 respirer l\u00e9g\u00e8rement, amplement.\u00a0 Deux amies rentrent chez elles. J\u2019imagine apr\u00e8s s\u2019\u00eatre promen\u00e9es sur le front de mer. Elles marchent sur le quai, longent les bateaux, le fleuve, en bavardant. Jupe longue, manches longues, cheveux camoufl\u00e9s sous un voile, pour l\u2019une, short, nus-pieds et t-shirt, pour l\u2019autre. Deux amies, deux m\u00e8res probablement, deux voisines peut-\u00eatre.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>En bord de mer, l\u2019\u00e9t\u00e9, s\u2019installent les f\u00eates foraines. Les foires, dit-on ici. Sur une dalle de b\u00e9ton, des gens amass\u00e9s boivent, dansent, tandis que, sur l\u2019estrade, des projecteurs \u00e9clairent par intermittence, de rouge, jaune ou bleu, le chanteur et ses trois choristes. Se m\u00ealent les musiques des man\u00e8ges, les cris de peur et de frisson des enfants qu\u2019un bras m\u00e9canique secoue dans les airs, et sans doute le bruit des vagues tout proche, mais indistinct, recouvert par les bruits artificiels, et les milliers de paroles qui s\u2019\u00e9changent sans que nul ne les retranscrive, ne les conserve. O\u00f9 vont-elles ces paroles? Deux jeunes filles avancent d\u2019une marche triomphale. Elles pourraient fouler le tapis rouge sous le cr\u00e9pitement des flashes de photographes agglutin\u00e9s. Dans leur t\u00eate peut-\u00eatre, Eddy Mitchell chante <em>Couleur menthe \u00e0 l\u2019eau<\/em>. Conqu\u00e9rantes. Santiags aux pieds, shorts en jean effrang\u00e9s, courts, jambes fines et longues, et dans le dos une longue chevelure en cascade. Elles avancent, la d\u00e9marche vive, de celle du cow-boy ou du sh\u00e9rif, ou de la starlette sur la Croisette, enfin quoi d\u2019une d\u00e9marche qui vise \u00e0 impressionner, d\u2019une d\u00e9marche pour autrui, de celle qui dit j\u2019arrive, c\u2019est moi, poussez-vous, j\u2019existe, je vis, elles avancent comme on troue l\u2019espace, elles sont deux, deux \u00e0 porter shorts et santiags et cheveux longs, et jeunesse, et force, et un gar\u00e7on \u00e0 leur c\u00f4t\u00e9 que j\u2019imagine sans h\u00e9sitation n\u2019\u00eatre l\u2019amoureux ni de l\u2019une ni de l\u2019autre, ils sont trois, mais elles devant, elles qui entra\u00eenent le groupe, leur entr\u00e9e en sc\u00e8ne elles l\u2019ont pr\u00e9par\u00e9e dans la salle de bains sans doute, devant leur miroir, longuement, savamment. En passant devant elles, je peux voir leurs visages, quelconques, assez ingrats, les traits grossiers. Autour d\u2019elles, autour de nous, des machines \u00e0 sous, des stands de p\u00eache aux canards, des familles de touristes, la cacophonie des musiques des diff\u00e9rents man\u00e8ges. Les vacances viennent de commencer.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Sur une plateforme m\u00e9tallique, circulaire, tourne inlassablement un tourniquet regorgeant de cadeaux. Et passent et repassent sous leur nez mini enceinte, t\u00e9l\u00e9phone portable, paire de lunettes, peluche, cartes Pok\u00e9mon, maillot de foot, \u00e9couteurs. A port\u00e9e de main. Dans les mains, des cerceaux en plastique. Par dizaine, on les ach\u00e8te. Il suffit de lancer le cerceau autour de l\u2019objet convoit\u00e9 pour le poss\u00e9der. Les cerceaux volent, et sont prestement enlev\u00e9s par le forain. Voiture-balai. On lance, il ramasse, on lance, il ramasse. Il faut un certain temps, quelques cerceaux lanc\u00e9s, quelques euros d\u00e9pens\u00e9s, pour comprendre l\u2019entourloupe, regarder l\u2019obstacle, ces parall\u00e9l\u00e9pip\u00e8des qui sont les v\u00e9ritables traitres, ceux contre lesquels le cerceau butte syst\u00e9matiquement quand il faudrait les enserrer. Un client rousp\u00e8te, met en doute la faisabilit\u00e9 de la prouesse. Je pense \u00e0 Rousseau, \u00e0 son \u00ab&nbsp;<em>Malheur \u00e0 qui n\u2019a plus rien \u00e0 d\u00e9sirer! Il perd pour ainsi dire tout ce qu\u2019il poss\u00e8de.<\/em>\u00bb Peut-\u00eatre faudrait-il afficher \u00e7a pr\u00e8s de la caisse.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">VERSO<\/p>\n\n\n\n<p>Le restaurant donne sur le port. Depuis la salle aux baies vitr\u00e9es grand ouvertes, on aper\u00e7oit les bateaux \u00e0 quai, \u00ab&nbsp;<em>le mien, c\u2019est celui avec la housse beige sur le si\u00e8ge<\/em>&nbsp;\u00bb, le boulodrome, et plus loin la sc\u00e8ne couverte, les lampions de la f\u00eate foraine, des centaines de loupiotes roses, vertes et bleues. De grandes tables de bois brut, des banquettes en bois, de confortables coussins \u00e0 \u00e9pais tissu bleu indigo, \u00ab&nbsp;<em>tu les reconnais?&nbsp;<\/em>\u00bb, sur les murs recouverts de planches grossi\u00e8rement \u00e9quarries, des photos s\u00e9pia de baigneurs en maillot 1900 et bonnets&nbsp; \u00e0 fleurs pour les baigneuses. On peut voir ce qu\u2019\u00e9tait le village avant l\u2019apparition des immeubles, avant la b\u00e9tonisation, avant les f\u00eates foraines et la kyrielle de bars et restaurants, de marchands de glaces, maillots et colifichets,&nbsp; de tatoueurs et de poissons rongeurs de peau de pieds. Sur les murs encore, des photos de Brigitte Bardot, jeune, des fagots de bois flott\u00e9. Sur les tables, des carafes en forme de poissons, \u00ab&nbsp;<em>l\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re, on en avait de quatre couleurs.<\/em>\u00bb Quelques tables restent vides. \u00ab&nbsp;<em>cette canicule, \u00e7a refroidit la client\u00e8le&nbsp;<\/em>\u00bb. Une client\u00e8le \u00e2g\u00e9e, ais\u00e9e. De celle qui ne mange pas sur les chaises pliantes et tr\u00e9teaux install\u00e9s sur la place.&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>RECTO Un samedi soir d\u2019\u00e9t\u00e9 caniculaire. Une station baln\u00e9aire. 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